Les vertus cachées des bidonvilles
par Stewart Brand

Les vertus cachées des bidonvilles

On les voit comme des îlots de misère et d’insalubrité, et ils le sont. Mais les bidonvilles sont aussi bien autre chose : de véritables laboratoires urbains où s’inventent des manières de faire très économes en ressources et en énergie. Ce qui fait d’eux les meilleurs élèves d’une classe globalement vertueuse en matière d’environnement, les villes. Car, n’en déplaise aux esprits nostalgiques, à Bombay comme à New York, les citadins respectent davantage la planète que les autres.

Publié dans le magazine Books, mai-juin 2010. Par Stewart Brand

En 1983, l’architecte Peter Calthorpe laissa tomber San Francisco, où il avait tenté sans succès d’organiser des communautés de quartier, pour emménager sur un bateau à Sausalito, sur la baie de San Francisco. Il échoua sur le South 40 Dock, où j’habite aussi, segment d’un ensemble de quatre cents maisons flottantes qui possède la plus forte concentration de logements de toute la Californie. Sans aucun effort, il s’était créé là une communauté animée et fière d’elle-même, où nul ne verrouillait sa porte. Cherchant à identifier ce qui, dans sa conception, la faisait ainsi fonctionner, Calthorpe s’avisa que c’était le dock lui-même, et la densité de population. Tous les habitants passaient à pied chaque jour devant les bateaux des uns et des autres, au gré de leurs allées et venues entre le ponton et le parking. Tous connaissaient les visages, les voix et les chats de leurs voisins. C’était une communauté, jugea Calthorpe, parce qu’on pouvait y marcher. Fort de cette intuition initiale, il devint l’un des fondateurs du new urbanism, avec Andrés Duany, Elizabeth Plater-Zyberk et d’autres (1). En 1985, il imagina le concept de « potentiel piétonnier » dans « Redéfinir les villes », un article publié par la Whole Earth Review, un magazine alternatif américain traitant des questions de technologie, de vie collective et d’environnement. Depuis, le « nouvel urbanisme » est devenu le courant dominant en matière de planification urbaine, préconisant forte densité, mixité d’usage (logements et bureaux), possibilité de marcher et développement des transports en commun. Il a ainsi tiré l’une de ses principales idées du quartier de maisons flottantes de Sausalito.   Les ruelles des bidonvilles, modèle des zones commerçantes de demain Le Défi des bidonvilles affichait un optimisme fondé sur un exceptionnel travail de terrain : trente-sept études de cas, dans des quartiers du monde entier. Au lieu de se contenter de compiler des données chiffrées et de les soumettre au prisme de la théorie, les chercheurs avaient séjourné dans les bidonvilles et interrogé leurs habitants. Ils étaient revenus avec ce constat inattendu : « Les villes réussissent tellement mieux à promouvoir de nouvelles formes de création de richesses et il est tellement plus économique de fournir des services en zones urbaines que certains experts ont tout simplement suggéré que la seule stratégie réaliste de réduction de la pauvreté était d’inciter le plus de personnes possible à s’installer dans les villes. » La magie des quartiers illégaux, c’est qu’ils sont constamment et progressivement améliorés par leurs habitants. Aux yeux d’un planificateur, ces agglomérations paraissent chaotiques ; ma formation de biologiste m’incite à les voir plutôt comme organiques. De manière inattendue, ces villes-squatts sont également écologiques. Elles possèdent une densité maximale – 1 million d’habitants pour 1,6 kilomètre carré dans certains quartiers de Bombay – et une consommation d’énergie et de biens minimale. Les gens s’y déplacent à pied, en vélo, en pousse-pousse, ou au moyen de l’universel taxi collectif. Certes, tout n’est pas parfaitement opérant dans les bidonvilles. Dans les favelas brésiliennes, où l’électricité est volée et donc gratuite, les gens laissent leurs lumières allumées toute la journée. Mais, dans la plupart de ces quartiers, la récupération est littéralement un mode de vie. Dharavi, à Bombay, compte ainsi quatre cents unités de recyclage et trente mille chiffonniers. Six mille tonnes de déchets sont triées chaque jour. En 2007, The Economist rapportait pour sa part : des « multitudes de récupérateurs passent au crible les ordures des rues de Hanoï, de même que les enfants mozambicains récupèrent ce qu’ils peuvent dans la principale décharge de Maputo. Chaque ville d’Asie et d’Amérique latine possède une activité de ramassage des vieilles boîtes de carton ». Il existe même un livre sur le sujet : The World’s Scavengers (« Les éboueurs du monde »), de Martin Medina. Considérée comme la ville la plus chaotique de la planète, Lagos, au Nigeria, observe une « journée de l’environnement » le dernier samedi de chaque mois. Entre sept et dix heures du matin, aucune voiture ne circule, et la ville fait sa toilette.   New York, le lieu le plus vert des Etats-Unis Dans son article de 1985, Calthorpe avait formulé une opinion qui continue d’en agacer plus d’un : « La ville est la forme d’établissement humain la plus bénigne pour l’environnement. Chaque citadin consomme moins de terre, d’énergie, d’eau, et pollue moins que l’habitant de lieux de plus faible densité. » En 2004, David Owen publiait à l’avenant, dans le New Yorker, un article au titre explosif : « Green Manhattan » (« Verte Manhattan »). « Si l’on observe les principaux indicateurs, écrivait-il, New York est le lieu de vie le plus vert des États-Unis, et l’une des villes les plus vertes au monde… La clé de sa relative innocuité environnementale est son extrême concentration. La densité de la population de Manhattan est plus de huit cents fois…
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