Brillez dans les salons ! Avec les 500 faits & idées sélectionnés par la rédaction. Un livre Books Éditions.

Climat : Apocalypse Tomorrow

La palme du pessimisme climatique revient incontestablement à James Lovelock. Aujourd’hui nonagénaire, ce scientifique de haut niveau, iconoclaste de toujours, est formel : l’humanité va bientôt subir une extinction massive, comme jadis les dinosaures.

L’idée que la Terre est un organisme vivant remonte au moins à Platon, pour qui la planète était « une créature vivante, parfaite, une et indivisible » selon le philosophe Francis Bacon (1). Mais il fallut attendre le début des années 1970 pour voir James Lovelock et sa collègue Lynn Margulis élaborer une hypothèse scientifique vérifiable sur les propriétés biologiques de la Terre (2). Baptisée « hypothèse Gaïa », elle soutient que l’ensemble du vivant tend à maintenir à la surface de la planète des conditions propices à la vie même. En 2006, ceci valut à Lovelock de rejoindre Charles Darwin parmi les lauréats de la plus haute distinction dans ce domaine, la médaille Wollaston de la Société de géologie de Londres. Lors de la remise du prix, le président de l’institution soulignait que l’hypothèse Gaïa avait « ouvert un champ entièrement nouveau dans l’étude des sciences de la Terre ».

 

Le système d’autorégulationde la Terre est en train de céder

Aujourd’hui, selon James Lovelock, l’hypothèse est devenue une théorie scientifique à part entière (une hypothèse scientifique est une idée non vérifiée, avancée pour expliquer un fait, tandis qu’une théorie est vérifiée et, en général, tenue pour vraie). Un pas en ce sens a notamment été franchi en 2001, quand les scientifiques de quatre programmes internationaux de recherche sur le climat ont repris à leur compte les affirmations de base de l’hypothèse : 1) la Terre « se comporte comme un système global autorégulé » ; 2) les activités humaines influencent de manière significative l’environnement de la Terre ; 3) le système Terre est complexe et difficile à prévoir, et « les surprises sont légion » ; 4) ce système se caractérise par « des seuils critiques et des changements abrupts » ; 5) il a « franchi largement les limites de la variabilité naturelle observée depuis plus d’un demi-million d’années (3) ». Pourtant, en dépit de ce soutien, l’élévation de l’hypothèse au rang de théorie reste fort contestée.

Le concept de Gaïa et la science du changement climatique sont intimement liés, et Lovelock a passé le plus clair de sa carrière à tenter de comprendre les conséquences de l’augmentation de la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Son dernier livre, son « dernier avertissement », assure que le système d’autorégulation de la Terre est en train de céder sous l’effet de la pollution par le CO2 ; la relative fraîcheur et la stabilité actuelles de la planète laisseront bientôt place à un réchauffement spectaculaire. Tous les climatologues admettent l’existence de sauts climatiques – comme celui qui a marqué la fin du dernier âge glaciaire. Mais la théorie du chaos veut que l’ampleur et le calendrier de ces phénomènes soient par nature imprévisibles, donc impossibles à intégrer dans les modèles informatiques utilisés pour simuler l’évolution du climat. Or c’est précisément ce que tente de faire Lovelock – en s’appuyant sur son propre modèle. Il prédit un nouveau un saut climatique dans les prochaines années ou les prochaines décennies, avec une hausse de 9° de la température moyenne à la surface du globe, qui passerait de 15 à 24°. Ce changement majeur provoquera selon lui l’effondrement de notre civilisation et la quasi-extinction de l’humanité.

À l’inverse, le quatrième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié en 2007, annonce une hausse probable de 2 à 3° seulement au cours du siècle. Pour Lovelock, les projections du GIEC sont erronées car elles ne prennent pas en compte les sauts climatiques – mais, comme nous l’avons vu, il est de l’avis général impossible de modéliser ces sauts. Il ajoute que les données postérieures aux recherches utilisées par le GIEC (début 2005) attestent l’excès de prudence de ces projections. Point de vue confirmé par le sommet scientifique de Copenhague de mars 2009, dont les 2 500 délégués ont conclu : « Les scénarios les plus pessimistes du GIEC sont en train de se réaliser – et peut-être est-ce pire encore. »

 

Avant le bond final vers un monde désert, le climat se rafraîchira

Pourquoi Lovelock pense-t-il pouvoir prédire la date et l’ampleur des futurs sauts climatiques ? Ses résultats se fondent sur des expériences menées à l’aide d’un programme informatique simple utilisé par les climatologues pour vérifier l’exactitude de modèles climatiques plus amples. Ils révèlent que des signes d’instabilité climatique apparaissent quand la concentration en CO2 dans l’atmosphère atteint 400 parties par million (ppm). Quand le niveau de CO2 atteint 400 à 500 ppm, le modèle prédit une hausse brutale de température de 9°. Mais, juste avant cette envolée du thermomètre, il se passe une chose étrange : la température baisse pendant quelques années. Comme le dit Lovelock, si son modèle « représente véritablement la réaction de la Terre face à l’accroissement du CO2, c’est angoissant, car cela signifie qu’avant le bond final vers un monde désert le climat se rafraîchira brièvement. Prenons-le comme un avertissement : un été frais, et même plusieurs de suite ne prouvent pas que le réchauffement a cessé. »

Pour dire les choses autrement, la hausse de 9° que prévoit Lovelock sera précédée d’une variation climatique normale. Voilà qui n’est pas très utile comme outil de prévision. Et cette approche nécessitera, en tout état de cause, de plus amples validations scientifiques avant de pouvoir être acceptée. Mais, à supposer que Lovelock ait raison, comment savoir si nous sommes tout près ou non du réchauffement annoncé ? Avant la révolution industrielle, la concentration de CO2 dans l’atmosphère était de 280 ppm. Aujourd’hui, elle est d’environ 390 ppm, mais l’effet de réchauffement combiné de toutes les émissions de gaz à effet de serre, exprimé en équivalent CO2, est d’environ 430 ppm. Si l’on se fie au modèle de Lovelock, le saut fatal pourrait donc se produire du jour au lendemain. Étant donné la gravité des conséquences d’un tel changement, il serait imprudent de rejeter son avertissement sans autre forme de procès.

Pour essayer de jauger la valeur des travaux très personnels de Lovelock, et décider si son message mérite ou non d’être entendu, il n’est meilleur guide que l’ouvrage de John et Mary Gribbin (4). Cette double biographie alterne habilement les chapitres consacrés à l’histoire de la théorie du changement climatique et ceux consacrés à Lovelock.

Né le 26 juillet 1919 dans une famille ouvrière, Lovelock pense être « le fruit… de la nuit de fête de l’Armistice à la fin des hostilités de la Première Guerre mondiale ». Converti à la foi quaker et objecteur de conscience jusqu’en 1944, Lovelock décroche sa licence en 1941, et entre bientôt comme « super-assistant de laboratoire » à l’Institut national de recherche médicale de Londres. Il s’y montre curieux de tout et d’un scepticisme permanent. Quand l’équipe médicale lui explique que les sprays désinfectants tuent les bactéries ambiantes grâce aux gouttes qui les touchent, il calcule la probabilité pour qu’une goutte rencontre effectivement une bactérie dans l’air. Elle est si faible que de nombreuses bactéries devraient survivre au moins une journée dans une pièce vaporisée… Il en déduit que les gouttes de désinfectant sont efficaces parce qu’elles s’évaporent et qu’ainsi diffusées dans l’atmosphère, elles tuent les bactéries. Il vérifie son idée en utilisant un désinfectant non aérosol, qui reste sans effet, et le même désinfectant aérosol qui « éliminait les bactéries à toute allure ». L’exceptionnelle efficacité des méthodes de Lovelock tient à un singulier don d’empathie. Quand il s’attaque à un problème, il essaie littéralement de se mettre à la place du sujet étudié : dans le cas évoqué, une bactérie et une gouttelette perdues dans une masse d’air ; quand il étudie les réactions de Gaïa à la pollution au CO2, il se met probablement à la place de la Terre tout entière. D’ailleurs, ce nonagénaire décrit souvent Gaïa comme une vieille dame.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

En 1946, Lovelock obtenait un doctorat de l’université de Londres pour ses recherches sur l’hygiène de l’air. Des travaux qui l’ont conduit à inventer des instruments scientifiques, dont les plus remarquables permettent la détection de traces infinitésimales de polluants. L’un de ces engins, le détecteur de capture d’électrons, est encore d’usage courant. Il permet notamment d’identifier et de compter les molécules individuelles de polluants comme les chlorofluorocarbones (CFC, ces composés chimiques responsables de la destruction de la couche d’ozone) dans un échantillon d’air. Armé de son détecteur alors qu’il est en vacances sur la côte ouest de l’Irlande, en 1969, Lovelock s’aperçoit que l’air contient 50 parties par trillion d’un composé chimique appelé CFC-11. Supposant que ce polluant était venu tout droit d’Amérique, il se demande alors si l’atmosphère terrestre n’est pas tout entière polluée par les CFC. Pour le vérifier, il embarque sur un navire de recherche en route pour l’Antarctique, et détecte partout la présence du produit. Quelques années plus tard, des chercheurs préoccupés par la destruction de la couche d’ozone se penchent sur les données qu’il avait alors recueillies.

Le concept de Gaïa est venu brusquement à Lovelock, « par un après-midi de septembre 1965 ». Il visite le Jet Propulsion Laboratory de Californie, qui supervise les vols de la NASA, lorsqu’un astronome lui soumet des données montrant que l’atmosphère de Mars et celle de Vénus sont presque entièrement composées de CO2, en contraste avec la teneur élevée en oxygène de l’atmosphère terrestre, issue de la décomposition du CO2. Lovelock en fait part à l’astronome Carl Sagan, qui lui expose alors son « paradoxe du jeune Soleil faible » : bien que la chaleur du Soleil fût de 25 % plus faible pendant la jeunesse de la Terre, notre planète n’a jamais connu la glaciation totale qu’elle aurait dû connaître. C’est à ce moment-là, se souvient Lovelock, que « surgit dans mon esprit l’image de la Terre comme un organisme vivant capable de maintenir sa température et sa chimie à un niveau confortable et constant ».

 

Sans régulation, la température de la Terre serait de – 15°

La lignée des découvertes scientifiques ayant mené là est bien sûr longue : les Gribbin la font remonter aux travaux de Robert Boyle, l’un des fondateurs de la Royal Society, qui décrivit au XVIIe siècle l’atmosphère comme « les exhalaisons du globe terraqueux ». Un siècle plus tard, Joseph Black démontre que ces « exhalaisons » sont un mélange de gaz, dont il isole d’abord le CO2, qu’il appelle « air fixe ». Au début du XIXe siècle, le mathématicien et physicien français Joseph Fourier s’interroge sur le niveau de la température terrestre. Passionné par l’étude de la propagation de la chaleur, il tente de calculer quelle devrait être la température de la Terre, étant donné la distance qui la sépare du Soleil, et arrive au résultat de – 15 °C.

De toute évidence, quelque chose assure à la Terre un surcroît de chaleur, et Fourier comprend que ce « quelque chose » réside dans l’atmosphère. Joseph Tyndall découvrira le mécanisme exact en 1859. Il constate que des gaz incolores comme le CO2 et la vapeur d’eau ont un comportement très différent des autres gaz quand on les expose à un rayonnement thermique, car ils absorbent une partie de l’énergie, puis en réfléchissent une partie vers la Terre. En 1861, il publie un article décisif, affirmant que les changements de concentration de ces gaz dans l’atmosphère « doivent produire un changement de climat » et que ces variations « sont, en fait, peut-être à l’origine de tous les grands changements climatiques révélés par les géologues ».

Les travaux de ces pionniers ont ensuite servi de socle aux découvertes de sommités comme le savant suédois Svante Arrhenius, qui s’avisa le premier, en 1904, que la concentration de CO2 dans l’atmosphère augmentait avec la consommation de charbon, et que cela finirait par affecter le climat. À la fin des années 1930, le physicien britannique Guy Callendar démontre que la température de la croûte terrestre augmente depuis le début du siècle, hausse qu’il attribue à la combustion d’énergies fossiles, mais sans guère convaincre à l’époque. Vers 1970, les premiers modèles informatiques établissent des projections sur les conséquences probables du réchauffement (5). Aujourd’hui une discipline entière, les sciences de la Terre (que Lovelock appelle science de Gaïa), est dédiée à la recherche des mécanismes permettant au vivant de réguler des conditions telles que la température à la surface du globe.

Lovelock est un chercheur indépendant, libre de toute attache institutionnelle. Cela fait de lui l’outsider par excellence, et l’hypothèse Gaïa bénéficia au départ de bien peu de crédit dans la communauté scientifique. Elle provoquait même plus de dérision que de réflexion. Certaines des critiques les plus radicales vinrent de Richard Dawkins, qui a le premier qualifié livre de Lovelock sur Gaïa, en 1979, de « littérature relevant de la pop-écologie ». L’hypothèse, selon lui, ne tenait pas compte de l’évolution opérée par la sélection naturelle, qui contraint les organismes à la compétition : « Il aurait fallu concevoir tout un lot de Gaïas en rivalité, en principe sur des planètes différentes. Les biosphères qui n’ont pas su développer une régulation homéostatique efficace de leur atmosphère ont tendu à disparaître. Il faudrait que l’Univers soit rempli de planètes mortes dont les systèmes de régulation homéostatique ont échoué, avec autour d’elles une poignée de planètes victorieuses, bien régulées, dont la Terre… En outre, il faudrait imaginer un mode quelconque de reproduction, grâce auquel les planètes triomphantes pourraient engendrer des copies de leurs formes de vie sur une planète neuve. »

Ces critiques ont beaucoup intéressé Lovelock, qui a voulu vérifier si l’évolution darwinienne pouvait en effet produire une entité comme Gaïa. Il a construit à cette fin une simulation informatique aujourd’hui connue sous le nom de « Daisyworld ». Ce modèle vise à observer le comportement d’une planète imaginaire, sur la même orbite que la Terre autour du Soleil, mais dotée d’une écologie très simple. Il n’y pousse que des pâquerettes, dont les teintes varient du très sombre au très clair. Leur croissance exige qu’il ne fasse ni trop chaud (plus de 40 °C) ni trop froid (moins de 5 °C), le niveau optimal se situant à 20°. La seule chose qui affecte la température, c’est la luminosité de la surface : si elle est forte, la lumière du Soleil est réémise vers l’espace avant de se transformer en énergie thermique ; si elle est faible, une grande quantité de lumière solaire se change en énergie thermique et fait monter la température de Daisyworld. Ainsi, une pâquerette claire rafraîchit son environnement, tandis qu’une pâquerette foncée le réchauffe.

Avec à l’esprit le « paradoxe du jeune Soleil faible », Lovelock a mis en œuvre des programmes simulant les conditions que la Terre a connues tout au long de son histoire. De grandes zones de pâquerettes claires meurent quand leur environnement devient trop froid, tout comme les pâquerettes foncées par temps trop chaud. Après maintes générations informatiques de pâquerettes, la proportion de types clairs et foncés atteint un équilibre capable de maintenir en surface des conditions relativement constantes, dans la fourchette optimale pour la croissance des pâquerettes.

 

Les coraux se protègent des ultraviolets en formant des nuages

Cette expérience a suscité un grand intérêt parmi les chercheurs, entraînant au fil des ans une prolifération de « Daisyworlds » toujours plus complexes. Et avec toujours le même résultat : le vivant (quoique virtuel) régule les conditions à sa convenance. Lovelock confie que Daisyworld est « la prouesse scientifique dont il est le plus fier ». Et estime que l’expérience répond définitivement aux critiques prétendant que Gaïa ne peut évoluer selon le processus darwinien de sélection naturelle. On a découvert dans le monde réel plusieurs exemples de régulation de type Daisyworld. Parmi les plus étonnants, celui des récifs coralliens capables d’augmenter leur couverture nuageuse en émettant des substances formatrices de nuages, qui les protègent contre les rayons ultraviolets. Autre exemple, la forêt amazonienne, qui génère ses propres chutes de pluie.

Ces preuves n’ont pourtant pas convaincu tout le monde de la réalité de Gaïa. Parmi les sceptiques, le paléontologue américain Peter Ward affirme dans son livre « L’Hypothèse Médée » que le vivant est foncièrement autodestructeur (6). « L’une des caractéristiques de l’évolution, c’est qu’elle a pour unité de base l’espèce, non la biosphère, d’où une lutte à mort impitoyable entre espèces. » L’hypothèse de Ward tire son nom du mythe de Médée, épouse de Jason le chef des Argonautes, qui tua tous ses enfants dans un accès de fureur. « Ce nom me semble approprié à une interprétation du vivant sur la Terre, qui s’est montré collectivement naturellement égoïste et foncièrement biocide », estime Ward. Sa réflexion se fonde sur une interprétation particulière des grandes crises destructrices enregistrées dans les archives géologiques de la Terre. La liste commence par « le désastre du méthane » il y a 3,7 milliards d’années, quand les premières formes de vie productrices de méthane auraient produit un refroidissement de l’atmosphère qui faillit mettre fin à toute vie sur Terre, et se termine avec les âges glaciaires, dont le dernier s’est achevé il y a 20 000 ans. Les mécanismes présumés sont divers mais, dans la plupart des cas, Ward affirme que c’est le vivant lui-même qui a déstabilisé le climat. Il soutient aussi que le comportement humain actuel n’est qu’un prolongement de cette tendance propre à la déstabilisation, et que l’accroissement démographique, la destruction de la biodiversité et la pollution par les gaz à effet de serre entraîneront bientôt une nouvelle crise majeure porteuse d’extinction – à peu près la seule idée que Ward et Lovelock ont en commun.

Même si Lovelock ne pouvait connaître l’ouvrage de Ward, il s’est penché sur les problèmes soulevés par les extinctions massives. Comme il le dit aux Gribbin : « Certains critiques irréfléchis de la théorie Gaïa ont invoqué ces extinctions pour démontrer qu’elle est fausse, Gaïa se montrant incapable de maintenir des conditions de vie parfaites au cours du temps géologique. Cela me désole. C’est comme dire que les gens qui attrapent la grippe ne peuvent être vivants. L’important, c’est que la planète se remette de tels événements, même de désastres ayant fait disparaître 90 % des espèces. Pour moi, cela montre au contraire à quel point Gaïa parvient efficacement à ramener la Terre du bord de la catastrophe à la pleine santé. C’est cela, l’homéostasie. »

Le livre de Ward me paraît peu convaincant, d’abord parce qu’il ne traite pas des preuves fournies par Lovelock à l’appui de Gaïa, notamment Daisyworld. Et son dossier est encore affaibli par notre méconnaissance des causes des grandes extinctions. Après tout, nous découvrions il y a trente ans à peine que la fin des dinosaures avait été provoquée par la collision d’un astéroïde avec la Terre (7).

Des hypothèses comme Gaïa et Médée importent en raison de leurs implications pour la survie de l’humanité, et de leur influence sur l’image que nous nous faisons de nous-mêmes. Elles obligent aussi les scientifiques à se colleter avec des questions sociales, morales et philosophiques qui dépassent leur domaine de compétence. En identifiant la racine du problème climatique, Lovelock a forgé le terme « polyanthroponémie » – condition où « la surpopulation est telle que l’humanité fait plus de mal que de bien ». Comme il l’explique, « la présence de 7 milliards d’individus aspirant tous au confort matériel du modèle occidental… est manifestement incompatible avec l’homéostasie du climat, mais aussi avec la chimie, la diversité biologique et l’économie du système ».

Mais que recommander, par ces temps de troubles climatiques, en matière de politique publique ? Songeant aux incidences pour son pays natal, Lovelock écrit : « Ici, en Grande-Bretagne, nous vivons dans un havre sûr où la vie continuera malgré la canicule. D’une certaine manière, les Britanniques sont les passagers d’un navire qui s’est détourné de sa route pour prendre des réfugiés à bord… Mais le capitaine et ses officiers doivent décider combien de personnes ils peuvent embarquer. L’équité suggère de les tirer au sort, mais le bon sens écarte ce mode de sélection simpliste. Les malades, les infirmes, les vieux seraient contraints d’être abandonnés à leur triste sort, à moins de trouver des passagers disposés à les aider. »

 

Selon Lovelock, seule l’énergie nucléaire peut nous apporter le salut

Ayant formulé son pronostic lugubre, Lovelock suggère de chercher à s’adapter, les changements à venir étant à ses yeux inévitables. Ne voyant aucun espoir du côté des accords internationaux, il se rabat sur la « cohésion nationale » et la reconnaissance que « la guerre et les chefs de guerre en font partie », pour permettre à certains de s’en sortir. Il faut assurément voir là l’effet de l’âge : je doute que beaucoup de jeunes gens soient d’accord.

Chez Lovelock, le fatalisme qui prédit l’effondrement imminent de notre civilisation se conjugue à la conviction que presque toutes les mesures prises pour tenter d’enrayer la crise sont ineptes. Il concède que limiter des dommages comme la déforestation et « se préparer prudemment à réduire les émissions » relèvent du bon sens. Mais, à l’en croire, nos efforts pour développer des carburants biologiques et des énergies renouvelables ne font qu’aggraver le problème. Il pense que la recherche de biocarburants va entraîner encore plus de défrichages et diminuer notre production alimentaire. C’est peut-être vrai pour l’éthanol, dérivé du maïs ou de la canne à sucre, mais certainement pas des techniques plus avancées qui extraient des biocarburants des algues et des déchets agricoles ou autres.

De même, Lovelock estime que l’énergie éolienne et l’énergie solaire conventionnelle sont une perte de temps car elles ne peuvent assurer une livraison régulière et suffisante d’électricité. Seule l’énergie nucléaire peut nous apporter le salut, d’après lui. Lovelock défend ces idées depuis qu’il s’intéresse au changement climatique : elles n’ont pas beaucoup varié avec le temps et l’aggravation de la crise, ni avec l’amélioration des technologies éolienne et solaire ou le développement des réseaux de distribution « intelligents » qui optimisent les sources d’approvisionnement intermittentes. À la lecture, elles font l’effet d’une vieille rengaine, toujours plus déconnectée de la réalité (8).

Son livre laisse la forte impression que Lovelock est en désaccord avec presque tout le monde. Mais c’est le mouvement Vert qui attire ses critiques les plus mordantes. Le livre de Rachel Carson, Le Printemps silencieux, souvent cité comme à l’origine du mouvement écologiste, a donné naissance à ce qu’il appelle une « foi étriquée restrictive », défendant une « cause politique partisane et litigieuse, qui au mieux exprime tout juste une partie de l’humanisme chrétien ou socialiste, et au pire un extrémisme anarchique (9) ». Par moments, il va même plus loin : « Maintenant, nous avons droit à l’idéologie de l’urbanisme respectueux de l’environnement, peut-être la plus mortelle de toutes. » [lire « Les vertus cachées des bidonvilles »]. Et malgré cela, il ne critique pas ouvertement les mensonges de l’industrie du charbon ou du pétrole, qui continent à polluer sans faiblir.

Quoi qu’on puisse penser de cet ouvrage grincheux et singulier, une chose est claire. James Lovelock dit les choses comme il les voit : ses biographes nous assurent qu’il est « complètement ouvert et honnête, au point d’en être presque naïf ». À 91 ans, il n’a rien à perdre ; ses lecteurs, si sceptiques soient-ils, ont beaucoup à gagner.

 

Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 19 novembre 2009. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Notes

1| Ce n’est pas à Platon, mais à Pythagore que Bacon attribue cette idée, qu’il juge « fantasmagorique ». L’idée ne s’applique d’ailleurs pas à la Terre (dont on ignorait qu’elle était une planète), mais au monde tout entier. Francis Bacon, Sylva Sylvarum, 1627.

2| Lynn Margulis est une microbiologiste américaine de renom, qui a développé une hypothèse naguère controversée mais aujourd’hui vérifiée sur l’origine des eucaryotes (cellules à noyau). Le premier livre de Lovelock sur le sujet est Gaia. A New Look at Life on Earth, Oxford University Press, 1979 (La Terre est un être vivant, Éditions du Rocher, 1990).

3| Déclaration d’Amsterdam sur le changement global.

4| James Lovelock. In Search of Gaia (« James Lovelock. En quête de Gaïa »), Princeton University Press, 2009.

5| Voir notre article sur Freeman Dyson dans Books, n°10 (novembre-décembre 2009).

6| The Medea Hypothesis. Is Life on Earth Ultimately Self-Destructive? (« L’Hypothèse Médée. La vie sur terre est-elle destinée à s’autodétruire?? »), Princeton University Press, 2009.

7| Encore cette thèse ne fait-elle pas l’unanimité. Voir G. Keller et al., PNAS, vol. 101, no 11, 2004, p. 3753-3758.

8| Sur ces questions, le point de vue de Lovelock n’est pas aussi isolé que l’écrit Flannery. Voir par exemple l’article de Freeman Dyson, Books, n°3 (mars 2009) et l’article sur Freeman Dyson dans Books, n°10, novembre-décembre 2009.

9| Sur le livre de Carson (Plon, 1963), voir Books, n°1, novembre 2008.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le visage de Gaïa disparaît. Dernier avertissement de Climat : Apocalypse Tomorrow, Basic Books

SUR LE MÊME THÈME

Sciences La physique fondamentale en panne
Sciences Le cerveau et la loi sur la burqa
Sciences Les métamorphoses de l’homme électrique

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.