Climat : Apocalypse Tomorrow
par Tim Flannery

Climat : Apocalypse Tomorrow

La palme du pessimisme climatique revient incontestablement à James Lovelock. Aujourd’hui nonagénaire, ce scientifique de haut niveau, iconoclaste de toujours, est formel : l’humanité va bientôt subir une extinction massive, comme jadis les dinosaures.

Publié dans le magazine Books, mai-juin 2010. Par Tim Flannery
L’idée que la Terre est un organisme vivant remonte au moins à Platon, pour qui la planète était « une créature vivante, parfaite, une et indivisible » selon le philosophe Francis Bacon (1). Mais il fallut attendre le début des années 1970 pour voir James Lovelock et sa collègue Lynn Margulis élaborer une hypothèse scientifique vérifiable sur les propriétés biologiques de la Terre (2). Baptisée « hypothèse Gaïa », elle soutient que l’ensemble du vivant tend à maintenir à la surface de la planète des conditions propices à la vie même. En 2006, ceci valut à Lovelock de rejoindre Charles Darwin parmi les lauréats de la plus haute distinction dans ce domaine, la médaille Wollaston de la Société de géologie de Londres. Lors de la remise du prix, le président de l’institution soulignait que l’hypothèse Gaïa avait « ouvert un champ entièrement nouveau dans l’étude des sciences de la Terre ».   Le système d’autorégulationde la Terre est en train de céder Aujourd’hui, selon James Lovelock, l’hypothèse est devenue une théorie scientifique à part entière (une hypothèse scientifique est une idée non vérifiée, avancée pour expliquer un fait, tandis qu’une théorie est vérifiée et, en général, tenue pour vraie). Un pas en ce sens a notamment été franchi en 2001, quand les scientifiques de quatre programmes internationaux de recherche sur le climat ont repris à leur compte les affirmations de base de l’hypothèse : 1) la Terre « se comporte comme un système global autorégulé » ; 2) les activités humaines influencent de manière significative l’environnement de la Terre ; 3) le système Terre est complexe et difficile à prévoir, et « les surprises sont légion » ; 4) ce système se caractérise par « des seuils critiques et des changements abrupts » ; 5) il a « franchi largement les limites de la variabilité naturelle observée depuis plus d’un demi-million d’années (3) ». Pourtant, en dépit de ce soutien, l’élévation de l’hypothèse au rang de théorie reste fort contestée. Le concept de Gaïa et la science du changement climatique sont intimement liés, et Lovelock a passé le plus clair de sa carrière à tenter de comprendre les conséquences de l’augmentation de la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Son dernier livre, son « dernier avertissement », assure que le système d’autorégulation de la Terre est en train de céder sous l’effet de la pollution par le CO2 ; la relative fraîcheur et la stabilité actuelles de la planète laisseront bientôt place à un réchauffement spectaculaire. Tous les climatologues admettent l’existence de sauts climatiques – comme celui qui a marqué la fin du dernier âge glaciaire. Mais la théorie du chaos veut que l’ampleur et le calendrier de ces phénomènes soient par nature imprévisibles, donc impossibles à intégrer dans les modèles informatiques utilisés pour simuler l’évolution du climat. Or c’est précisément ce que tente de faire Lovelock – en s’appuyant sur son propre modèle. Il prédit un nouveau un saut climatique dans les prochaines années ou les prochaines décennies, avec une hausse de 9° de la température moyenne à la surface du globe, qui passerait de 15 à 24°. Ce changement majeur provoquera selon lui l’effondrement de notre civilisation et la quasi-extinction de l’humanité. À l’inverse, le quatrième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié en 2007, annonce une hausse probable de 2 à 3° seulement au cours du siècle. Pour Lovelock, les projections du GIEC sont erronées car elles ne prennent pas en compte les sauts climatiques – mais, comme nous l’avons vu, il est de l’avis général impossible de modéliser ces sauts. Il ajoute que les données postérieures aux recherches utilisées par le GIEC (début 2005) attestent l’excès de prudence de ces projections. Point de vue confirmé par le sommet scientifique de Copenhague de mars 2009, dont les 2 500 délégués ont conclu : « Les scénarios les plus pessimistes du GIEC sont en train de se réaliser – et peut-être est-ce pire encore. »   Avant le bond final vers un monde désert, le climat se rafraîchira Pourquoi Lovelock pense-t-il pouvoir prédire la date et l’ampleur des futurs sauts climatiques ? Ses résultats se fondent sur des expériences menées à l’aide d’un programme informatique simple utilisé par les climatologues pour vérifier l’exactitude de modèles climatiques plus amples. Ils révèlent que des signes d’instabilité climatique apparaissent quand la concentration en CO2 dans l’atmosphère atteint 400 parties par million (ppm). Quand le niveau de CO2 atteint 400 à 500 ppm, le modèle prédit une hausse brutale de température de 9°. Mais, juste avant cette envolée du thermomètre, il se passe une chose étrange : la température baisse pendant quelques années. Comme le dit Lovelock, si son modèle « représente véritablement la réaction de la Terre face à l’accroissement du CO2, c’est angoissant, car cela signifie qu’avant le bond final vers un monde désert le climat se rafraîchira brièvement. Prenons-le comme un avertissement : un été frais, et même plusieurs de suite ne prouvent pas que le réchauffement a cessé. » Pour dire les choses autrement, la hausse de 9° que prévoit Lovelock sera précédée d’une variation climatique normale. Voilà qui n’est pas très utile comme outil de prévision. Et cette approche nécessitera, en tout état de cause, de plus amples validations scientifiques avant de pouvoir être acceptée. Mais, à supposer que Lovelock ait raison, comment savoir si nous sommes tout près ou non du réchauffement annoncé ? Avant la révolution industrielle, la concentration de CO2 dans l’atmosphère était de 280 ppm. Aujourd’hui, elle est d’environ 390 ppm, mais l’effet de réchauffement combiné de toutes les émissions de gaz à effet de serre, exprimé en équivalent CO2, est d’environ 430 ppm. Si l’on se fie au modèle de Lovelock, le saut fatal pourrait donc se produire du jour au lendemain. Étant donné la gravité des conséquences d’un tel changement, il serait imprudent de rejeter son avertissement sans autre forme de procès. Pour essayer de jauger la valeur des travaux très personnels de Lovelock, et décider si son message mérite ou non d’être entendu, il n’est meilleur guide que l’ouvrage de John et Mary Gribbin (4). Cette double biographie alterne habilement les chapitres consacrés à l’histoire de la théorie du changement climatique et ceux consacrés à Lovelock. Né le 26 juillet 1919 dans une famille ouvrière, Lovelock pense être « le fruit… de la nuit de fête de l’Armistice à la fin des hostilités de la Première Guerre mondiale ». Converti à la foi quaker et objecteur de conscience jusqu’en 1944, Lovelock décroche sa licence en 1941, et entre bientôt comme « super-assistant de laboratoire » à l’Institut national de recherche médicale de Londres. Il s’y montre curieux de tout et d’un scepticisme permanent. Quand l’équipe médicale lui explique que les sprays désinfectants tuent les bactéries ambiantes grâce aux gouttes qui les touchent, il calcule la probabilité pour qu’une goutte rencontre effectivement une bactérie dans l’air. Elle est si faible que de nombreuses bactéries devraient survivre au moins une journée dans une pièce vaporisée… Il en déduit que les gouttes de désinfectant sont efficaces parce qu’elles s’évaporent et qu’ainsi diffusées dans l’atmosphère, elles tuent les bactéries. Il vérifie son idée en utilisant un désinfectant non aérosol, qui reste sans effet, et le même désinfectant aérosol qui « éliminait les bactéries à toute allure ». L’exceptionnelle efficacité des méthodes de Lovelock tient à un singulier don d’empathie. Quand il s’attaque à un problème, il essaie littéralement de se mettre à la place du sujet étudié : dans le cas évoqué, une bactérie et une gouttelette perdues dans une masse d’air ; quand il étudie les réactions de Gaïa à la pollution au CO2, il se met probablement à la place de la Terre tout entière. D’ailleurs, ce nonagénaire décrit souvent Gaïa comme une vieille dame. En 1946, Lovelock obtenait un doctorat de l’université de Londres pour ses recherches sur l’hygiène de l’air. Des travaux qui l’ont conduit à inventer des instruments scientifiques, dont les plus remarquables permettent la détection de traces infinitésimales de polluants. L’un de ces engins, le détecteur de capture d’électrons, est encore d’usage courant. Il permet notamment d’identifier et de compter les molécules individuelles de polluants comme les chlorofluorocarbones (CFC, ces composés chimiques responsables de la destruction de la couche d’ozone) dans un échantillon d’air. Armé de son détecteur alors qu’il est en vacances sur la côte ouest de l’Irlande, en 1969, Lovelock s’aperçoit que l’air contient 50 parties par trillion d’un composé chimique appelé CFC-11. Supposant que ce polluant était venu tout droit d’Amérique, il se demande alors si l’atmosphère terrestre n’est pas tout entière polluée par les CFC. Pour le vérifier, il embarque sur un navire de recherche en route pour l’Antarctique, et détecte partout la présence du produit. Quelques années plus tard, des chercheurs préoccupés par la destruction de la couche d’ozone se penchent sur les données qu’il avait alors recueillies. Le concept de Gaïa est venu brusquement à Lovelock, « par un après-midi de septembre 1965 ». Il visite le Jet Propulsion Laboratory de Californie, qui supervise les vols de la NASA, lorsqu’un astronome lui soumet des données montrant…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire