Les sortilèges de Shéhérazade
par Wendy Doniger

Les sortilèges de Shéhérazade

Dans le monde arabe, Les Mille et Une Nuits étaient traditionnellement considérées comme une forme de littérature de gare. Qu’y a-t-il, d’ailleurs, de proprement arabe dans cet immense palimpseste où se mêlent les contes d’époques et de civilisations différentes ? Nul ne le sait. Mais peu importe, tant ces textes nous parlent.

Publié dans le magazine Books, février 2013. Par Wendy Doniger

George Barbier (signé LARRY), Shéhérazade, 1910, aquarelle.
Le texte original, authentique et véritable des Mille et Une Nuits (en arabe, Kita-b ‘Alf Laylah wa-Laylah) a tout d’un animal mythologique. Il contient bien plus de mille et une nuits car, sur les trente-quatre histoires des XIVe et XVe siècles qui forment le cœur de l’ouvrage, sont bientôt venus se greffer d’autres contes en langue arabe ou persane, issus des civilisations médiévales de Bagdad ou du Caire, puis d’autres en hindi, en urdu, en turc, colportés par les pèlerins et les croisés, les marchands et les pirates au terme d’une multitude d’allers-retours sur terre et sur mer. Vinrent ensuite les récits ajoutés par les traducteurs européens, ainsi que les adaptations (de la peinture au cinéma) et les versions revues et corrigées imaginées par les romanciers et les poètes modernes. Il n’existe pas de table des matières qui fasse consensus. Comme le souligne Marina Warner au début de son livre enchanteur, « les histoires elles-mêmes se métamorphosent » et le livre, comme « l’un de ces génies qui jaillissent d’une jarre en un panache de fumée », a pris de nouvelles formes à chaque fois qu’il s’est donné de nouveaux maîtres. Sans famille, le corpus est aussi sans lieu de naissance : la Perse, l’Irak, l’Inde, la Syrie et l’Égypte... tous en revendiquent la paternité. Ainsi, non seulement il n’y a pas mille et une nuits, mais elles ne sont pas (seulement) arabes. Les strates chronologiques et culturelles qui composent les Mille et Une Nuits évoquent irrésistiblement une poupée russe : en ôtant le XXe siècle (Salman Rushdie, avec Haroun et la mer des histoires, Walt Disney, Errol Flynn), puis les xixe et XVIIIe siècles (Marie-Catherine d’Aulnoy, Antoine Galland (1), Richard Francis Burton, Edward W. Lane), on atteint enfin les sources arabes, et on croit avoir trouvé le gisement. C’est alors que l’on devine la présence d’Homère, du Mahâbhârata (2) et de la Bible, et que l’on s’aperçoit qu’il n’y a pas là de là-bas originel. Ce recueil n’est pas un artichaut (dont les feuilles enchevêtrées dissimulent le cœur) mais un oignon, dont on retire les pelures une à une jusqu’au centre où… il ne reste rien. À moins, peut-être, qu’il ne reste tout. Sans lieu de naissance, les Mille et Une Nuits n’ont pas non plus de sépulture : « Il est impossible d’arriver à la fin de ce livre, écrit Warner, car sa rédaction se poursuit. » Les savants, incapables de se déprendre de l’obsession, héritée du XIXe siècle, pour la quête des origines (des Mille et Une Nuits, du Nil, de l’humanité, etc.), furent vite déçus de découvrir que bon nombre des contes les plus populaires – dont « Sindbad le marin », « Aladin et la lampe merveilleuse » ou « Ali Baba et les quarante voleurs » – étaient des pièces rapportées, sans parents arabes légitimes. Jorge Luis Borges, dans « Les Traducteurs des Mille et Une Nuits », attribue à Hanna Diab, le chrétien maronite avec lequel a collaboré Galland, l’invention de plusieurs de ces « contes orphelins ». Aditya Behl (dans « La magie subtile de l’amour (3) ») retrace pour sa part les origines de Sindbad jusqu’au conte sanskrit « Sanudasa le marchand ». Comme les fables animalières et les miroirs des princes (4) qui ont voyagé d’Inde en Europe, ces longs récits de marins décrivant les merveilles du sous-continent ont circulé dans le monde islamique et préislamique du pourtour de l’océan Indien. Mais, pour de nombreux lecteurs, Les Mille et Une Nuits sans « Sindbad » ou « Aladin », c’est comme Hamlet sans Hamlet ; et les puristes qui ont établi des éditions « authentiques » sans eux ont essuyé un tel tollé qu’ils ont promptement publié des tomes supplémentaires accueillant ces chers bâtards. Warner démêle avec subtilité la riche histoire de cette tradition, depuis les plus anciennes traces arabes jusqu’aux interprétations contemporaines, et démontre que chacune des nombreuses versions existantes peut prétendre à l’authenticité. Pourtant, dans le monde arabe, les contes des Mille et Une Nuits étaient considérés comme une forme de littérature de gare. Malgré de nombreuses allusions au Prophète, des citations et des réminiscences du Coran, ils étaient « trop amusants, transgressifs et amoraux, pour être orthodoxes ou respectables ». Galland expurgea les passages homosexuels, mais Burton (5) les annota et, d’une manière générale, rendit les contes plus grivois, empruntant la plupart d’entre eux à Richard Payne (6) et en ajoutant beaucoup de sa propre main, en guise de pied de nez à la pudibonderie de l’Angleterre victorienne. Un critique caractérisa ainsi les traducteurs européens : « Galland pour le jardin d’enfants, Lane pour les bibliothèques, Payne pour l’étude et Burton pour les égouts. » Stranger Magic déboulonne deux mythes à propos des Mille et Une Nuits : que seules les histoires arabes sont « authentiques », et qu’on ne peut comprendre le livre sans connaître la langue. Ces deux opinions se renforcent l’une l’autre : s’il existait un unique texte arabe d’origine, on pourrait certes avoir envie de le lire dans l’idiome original, mais puisqu’il n’existe rien de tel, libre à nous de plonger dans les récits dans quelque langue ou traduction que ce soit. Aux mains de Marina Warner, le spectre complet des contes donne assurément d’étonnantes pépites. Elle ne maîtrise pourtant pas l’arabe. Bien qu’elle ait grandi au Caire et le parlait dans son enfance, « personne, hélas, ne [l’]a encouragée à continuer, et puis [elle n’a] jamais su le lire ». Je dois admettre qu’étant moi-même une connaisseuse du sanskrit patentée et snob, j’ai d’abord pensé que cette lacune pouvait entraver sa compréhension des contes. Mais Warner met bien sûr à profit le travail des arabisants, soulignant par exemple les contrastes entre les textes arabes où un énorme jinn (ou génie) féminin dérobe une bague précieuse à 570 hommes, et les traductions, où ils ne sont plus que 98. En outre, le degré de subtilité linguistique qu’on n’atteint qu’en « travaillant à partir d’un manuscrit arabe » n’est pas essentiel pour les objectifs qu’elle se fixe, puisqu’elle entend faire l’archéologie littéraire et l’analyse de ce qu’ont signifié les Mille et Une Nuits pour les peuples de différentes civilisations et de différentes époques, non seulement comme curiosité orientale mais comme source profonde de compréhension de l’humanité. Et le lecteur, même épris de purisme linguistique, aura pour Warner la même indulgence qu’eut jadis W. H. Auden pour Claudel : elle écrit si bien ! Romancière talentueuse, elle parfait son numéro d’illusionniste en cachant à la fin du livre, comme derrière un rideau de…
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Commentaire

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  1. Sylvain dit :

    Bonjour,

    Existe-t-il une version numérique des 1001 nuits écrites par Charles Mardrus ???

    J’ai cherché partout et n’ai rien trouvé de tel. Quelqu’un(e) a cette information s.v.p. ?

    Merci