L’ordinateur est né de la bombe H
par Jim Holt

L’ordinateur est né de la bombe H

Contrairement à une idée reçue, l’ordinateur n’est pas le produit de la recherche civile. Il a été conçu au cœur de la guerre froide par un mathématicien violemment anticommuniste, qui a oublié de remercier ses précurseurs et mis son génie au service de l’arme de dissuasion absolue. L’univers numérique a été conçu dans le péché.

Publié dans le magazine Books, février 2013. Par Jim Holt
L’univers numérique a vu le jour, physiquement parlant, fin 1950 à Princeton, dans le New Jersey, au bout de Olden Lane. C’est en effet à cet endroit et à cette date qu’a commencé de ronronner le tout premier ordinateur véritable – c’est-à-dire un appareil de calcul digital multi-usage, de grande puissance, à programme intégré. Les circuits de l’engin avaient été assemblés à partir de matériel militaire de récupération, dans un bâtiment de ciment à un étage que l’IAS (Institut de recherches avancées) avait bâti à cet effet. La nouvelle machine avait été baptisée MANIAC, l’acronyme de « Mathematical & Numerical Integrator & Computer » (« Calculateur et intégrateur mathématique et numérique »). Et à quoi devait donc servir MANIAC ? Son premier travail fut d’effectuer les calculs nécessaires à la fabrication du prototype de la bombe H. Mission accomplie : l’exactitude de ses résultats a permis la réalisation d’« Ivy Mike », secrètement testée au matin du 1er novembre 1952 sur une île du Pacifique sud, Elugelab, intégralement pulvérisée en même temps que quatre-vingts millions de tonnes de corail. L’un des avions de l’US Air Force envoyés pour prélever des échantillons à l’intérieur du champignon atomique s’est écrasé en mer après avoir perdu le contrôle ; le corps du pilote n’a jamais été retrouvé. Un biologiste marin a raconté qu’il récupérait encore, une semaine après, des sternes aux plumes noircies et roussies et des poissons « sans peau d’un côté, comme s’ils avaient été jetés dans une poêle brûlante ». On pourrait en conclure que l’ordinateur a été conçu dans le péché. Sa naissance a permis de démultiplier la capacité de destruction dont disposaient les grandes puissances. Et John von Neumann, l’homme à qui l’on doit principalement cette naissance, était un ardent va-t-en-guerre (froide), partisan d’une attaque préventive contre l’Union soviétique et l’un des modèles du docteur Folamour. Pour reprendre les termes utilisés par George Dyson dans sa remarquable histoire de l’ordinateur, Turing’s Cathedral, « l’univers numérique et la bombe H sont apparus de concert ». Von Neumann semblait avoir conclu un pacte avec le diable : « Les scientifiques auraient leur ordinateur et les militaires auraient leur bombe. » On a déjà raconté l’histoire du premier ordinateur et de son rôle dans l’avènement de l’univers digital, mais personne ne l’a fait avec autant de minutie et de brio que Dyson. L’auteur, un historien des sciences reconnu, bénéficie de deux atouts décisifs. D’abord, comme chercheur invité à l’IAS en 2002 et 2003, il a eu accès aux documents concernant ce projet, dont certains n’avaient pas été exhumés depuis la fin des années 1940. Un luxe de détails presque dignes d’un roman nourrit ainsi le livre – du menu de la cafétéria de l’Institut un soir de 1946 (« Flétan à la crème avec œufs au plat sur pommes de terre – 25 cents ») aux effets de la moiteur de l’été à Princeton sur l’ordinateur en gestation (« La machine IBM dépose une substance semblable au goudron sur les cartes perforées », lit-on dans le carnet de bord ; mais le compte rendu suivant corrige : « C’est le goudron du toit »). Le second atout de l’auteur, c’est que ses parents, le physicien Freeman Dyson et la logicienne Verena Huber-Dyson, avaient tous deux rejoint l’Institut en 1948, cinq ans avant la naissance de leur fils, qui a donc grandi en même temps que le projet. Et de nombreux témoins survivants ont été heureux de lui parler – notamment l’un d’eux qui se souvient d’avoir écrit « Stop à la bombe » sur la poussière de la voiture de von Neumann. La réticence de l’Institut envers l’opération n’était pas imputable seulement à son caractère militaire. Bien des chercheurs de l’IAS jugeaient en effet que cette machine à calculer éléphantesque n’avait pas sa place dans ce qui avait été conçu comme une sorte d’empyrée platonique voué à la recherche fondamentale. L’IAS avait été créé en 1930 par les deux frères Abraham et Simon Flexner, des philanthropes soucieux du progrès de l’enseignement. L’argent venait de Louis Bamberger et de sa sœur Caroline Bamberger Fuld, qui avaient vendu à Macy’s leurs parts dans le grand magasin Bamberger en 1929, quelques semaines avant le krach boursier. Sur les onze millions de dollars récoltés, ils en avaient dédié cinq (l’équivalent de soixante millions d’aujourd’hui) à la création de ce qu’Abraham Flexner concevait comme « un paradis pour les chercheurs, qui, au même titre que les poètes et les musiciens, ont gagné le droit de faire ce qu’ils veulent ». L’IAS serait installé à Olden Farm, lieu d’une escarmouche pendant la guerre d’Indépendance. Les fondateurs ont décidé de se consacrer d’abord aux mathématiques – à la fois en raison de leur portée universelle et de leur frugalité matérielle : « Quelques salles, des livres, un tableau noir, du papier et des crayons », comme l’a confié l’un des pionniers. Oswald Veblen (le neveu de Thorstein Veblen (1)) en fut le tout premier membre, en 1932 ; et Albert Einstein, en 1933, le deuxième (qui a décrit l’endroit comme « un petit village pittoresque et cérémonieux peuplé de dérisoires demi-dieux juchés sur des échasses »). La même année, l’Institut recruta John von Neumann, un mathématicien hongrois âgé d’à peine 29 ans. Parmi les génies du XXe siècle, von Neumann n’est pas loin d’égaler Einstein, mais le style des deux savants était aux antipodes. Tandis que la suprématie d’Einstein résidait dans sa capacité à concevoir une nouvelle idée et à l’organiser en une théorie à la fois très élégante et exacte, von Neumann était davantage un homme de synthèse. Il récupérait les intuitions inabouties des autres et, grâce à ses stupéfiantes capacités intellectuelles, les projetait très avant. « On pouvait lui dire quelque chose qui n’avait ni queue ni tête, et il vous répondait : “Ah, c’est ça que tu veux dire !” », se souvient le mathématicien de Harvard Raoul Bott, un temps son protégé. Dans la provinciale Princeton, von Neumann avait peut-être la nostalgie des discussions de café de Budapest, mais il se sentait parfaitement à l’aise dans son pays d’adoption. De son enfance de petit Juif hongrois au crépuscule de l’empire des Habsbourg, il gardait le souvenir de la brève expérience révolutionnaire du régime de Bela Kun après la Première Guerre mondiale, qui l’avait rendu, de son propre aveu, « violemment anticommuniste ». Rentré en Europe à la fin des années 1930 pour courtiser sa seconde épouse, Klari, il quitta finalement le continent pour de bon avec, écrit Dyson, « une haine inexpiable des nazis, une méfiance croissante envers les Russes, et bien résolu à ne plus jamais laisser le monde libre tomber dans un état d’infériorité militaire qui le contraigne aux types de compromis faits avec Hitler ». Son amour passionné de l’Amérique-terre de liberté s’étendait aux grosses voitures rapides ; il s’achetait une nouvelle Cadillac tous les ans (« qu’il ait détruit la précédente ou non ») et adorait traverser le pays à toute allure par la route 66. Il s’habillait comme un banquier, donnait de somptueux cocktails, et ne dormait que trois ou quatre heures par nuit. Selon Klari, son prodigieux intellect se doublait d’« une incapacité presque primaire à contrôler ses émotions ».   Un engin monstrueux C’est vers la fin de la Seconde Guerre mondiale que von Neumann conçut le projet de construire un ordinateur. Il avait passé la dernière partie du conflit à travailler sur la bombe atomique à Los Alamos, où il avait été recruté pour son expérience dans la (diabolique) modélisation mathématique des ondes de choc. Ses calculs ont conduit au développement des « conformateurs d’ondes (2) » qui permettent de déclencher la réaction en chaîne. Pour les réaliser, il s’était servi d’une calculatrice tabulaire réquisitionnée chez IBM. Tout en se familiarisant avec les secrets des cartes perforées et des connexions de tabulateurs, cet ancien tenant des mathématiques pures s’était pris de fascination pour leur potentiel. « On disposait déjà de machines automatisées rapides à usage spécifique, mais elles ne pouvaient jouer qu’un seul air, comme une boîte à musique », raconte son épouse Klari qui l’avait rejoint à Los Alamos pour l’assister dans son travail ; « mais la machine “multi-usage”, elle, est comme un instrument de musique ». Or un projet de « machine multi-usage » avait déjà été secrètement lancé pendant la guerre, à l’initiative de l’armée, qui avait désespérément besoin de pouvoir calculer rapidement les tables de tir pour l’artillerie (celles-ci servent à déterminer les coordonnées de visée pour propulser les obus au…
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