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L’été où ma fille est devenue folle

Juillet 1996. Sally a 15 ans. Au détour d’un square, elle est frappée par la folie comme on est frappé par la foudre. Dans un livre bouleversant, son père raconte le début de leur vie avec la psychose.

Dans l’immense répertoire des « récits autobiographiques », les sujets de prédilection sont les maladies les plus horribles, tout particulièrement les maladies mentales, le décès d’êtres chers, les tentatives de suicide et les « expériences proches de la mort », le viol, les familles ou les couples en crise, les différentes formes de dépendance.

Dans le registre des témoignages de crises personnelles, ceux qui retracent des maladies mentales sont souvent d’un intérêt exceptionnel. La psychose maniaco-dépressive semble se prêter à des prodiges de métaphore, à la restitution des émotions avec une rare puissance dramatique. Ainsi dans la poésie d’Anne Sexton, Robert Lowel, John Berryman, Sylvia Plath et leurs illustres prédécesseurs tels que Gerard Manley Hopkins et Emily Dickinson. Comme Kay Redfield Jamison l’a suggéré dans son célèbre Touched with Fire. Manic-Depressive Illness and the Artistic Temperament (« Touchée par le feu. La maladie maniaco-dépressive et le tempérament artistique »), il semble bel et bien exister une corrélation entre « folie » et créativité : entre l’âme en incandescence dont parle Emily Dickinson et le fait d’écrire, de composer, de peindre, de jouer. La phase « maniaque » est celle de l’énergie autodévorante, la phase « dépressive » son envers d’épuisement et de démoralisation. Sans doute est-ce parce que la plupart d’entre nous traversent parfois certaines des étapes vers ces extrêmes que nous nous identifions plus facilement à ce type d’égarements qu’à la schizophrénie, le « désordre de la personnalité multiple », la paranoïa et autres troubles psychotiques. Et les bons livres de témoignage sur le sujet sont devenus des classiques du genre : I Never Promised you a Rose Garden (« Je ne t’ai jamais promis un chemin pavé de roses », 1964) de Joanne Greenberg, Face aux ténèbres (1990) de William Styron, De l’exaltation à la dépression. Confession d’une psychiatre maniaco-dépressive (1995) de Redfield Jamison, Une vie volée (1992), de Susanne Kaysen.

Le cri du cœur d’un père

Avec le temps, Hurry Down Sunshine pourrait bien rejoindre cette liste triée sur le volet. Dans ce récit émouvant, chaleureusement intimiste mais jamais complaisant, Michael Greenberg raconte la crise de folie qu’a traversée sa fille adolescente, Sally, et ses conséquences sur la famille. Ce petit livre couvre en détail la période la plus intense du mal de Sally : l’effondrement, la maladie, la guérison – qui se révélera provisoire. C’est le cri du cœur d’un père totalement désemparé : « En juillet 1996, ma fille est devenue folle. Elle avait 15 ans et son effondrement a marqué un tournant dans nos deux vies… Comme on peut l’imaginer, j’ai essayé de faire la liste des erreurs que j’avais commises, de ce que je n’avais pas su lui donner, mais cela ne suffisait pas à expliquer… »

Dans la description que fait Greenberg de la première attaque, sa fille paraît littéralement frappée par la folie, comme on l’est par la foudre. Elle devient surexcitée et insomniaque, absorbée jusqu’à l’obsession par les Sonnets de Shakespeare, qu’elle annote furieusement, « les marges tellement remplies de commentaires que le texte d’origine n’est guère plus qu’une toute petite tache au centre ». La jeune fille est la proie de pensées violemment délirantes : « [Sally] a eu une vision. C’est arrivé il y a quelques jours dans le square de Bleecker Street [à New York], en regardant deux petites filles jouer sur le pont de bois près du toboggan. Dans un flash, elle a vu leur génie, leur infini génie de naissance, et elle a simultanément compris que nous sommes tous des génies, que le sens même du mot a été dénaturé. Le génie n’est pas le hasard extraordinaire que l’on veut nous faire croire, non, le génie est aussi consubstantiel à l’identité que le sens de l’amour, de Dieu. Le génie, c’est l’enfance. » (Quelle ressemblance avec les révélations romantiques de Rousseau et de Wordsworth, perçues dans un moment d’extase par une adolescente folle !)

Après avoir décrit sa vision aux petites filles – qui, dit-elle, la comprennent « parfaitement » –, Sally continue sa promenade dans Bleecker Street et découvre que sa vie a changé. Elle est convaincue d’avoir accès à la « vie cachée » qui coule à flots dans toutes choses. Mais, quand elle tente de partager sa révélation avec les passants, elle se fait rabrouer, preuve que ces personnes – des adultes – ont perdu la capacité d’exercer leur génie : « L’effort énorme qu’il faut déployer pour l’empêcher de s’évaporer et réaffirmer son emprise glorieuse sur nos vies est la cause de toute la souffrance humaine. » La folie de Sally – ou son mysticisme – est précisément de croire qu’elle a été « élue » pour guérir l’humanité de cette souffrance.

Ce n’est pas seulement l’existence de Sally qui change radicalement, mais celle de tous ses proches : sa belle-mère, Pat, chorégraphe et ancienne danseuse ; sa mère, Robin, qui vit à la campagne dans le Vermont et a fini par abhorrer la ville, qu’elle juge toxique ; son père, dont Sally a toujours été très proche, qui se sent d’une certaine façon complice de sa maladie : « Je lui ai appris à parler », écrit-il. Là où Robin, avec ses « toquades New Age », aime à croire que Sally est une « jeune fille hautement spirituelle » qui traverse une « phase nécessaire de son évolution, fait le voyage vers un royaume supérieur », son cartésien de père voit une « psychose gigotant sous la surface comme un chat dans un sac fermé » : « Son évolution. Son voyage. Je ne demandais qu’à y croire, à ma manière. Je ne demandais qu’à croire à sa percée, à sa victoire, à l’éclosion tardive de son esprit. Mais comment faire la différence entre la “divine folie” de Platon et le charabia ? Entre l’enthousiasmos (littéralement, “être inspiré par un dieu”) et la démence ? Entre le prophète et le “fou au sens médical du terme” ? »

Témoin épouvanté de l’effondrement de Sally, Greenberg en vient à se sentir proche de James Joyce, dont la fille Lucia souffrait de psychose chronique. De même que Joyce en était venu à croire que son travail obsessionnel sur l’astucieux babillage poétique de Finnegans Wake s’était « infiltré » dans le cerveau de Lucia et l’avait aliénée, Greenberg se demande si l’adolescente hypersensible peut avoir « intériorisé l’instabilité au cœur de nos vies ». Comme le dit Sally, « j’ai le sentiment d’être en voyage, un voyage avec nulle part où rentrer ».

Robin reproche notamment à Greenberg, non sans raison, d’avoir insisté pour élever Sally dans un « enfer à la Jérôme Bosch », au sud de Manhattan, à la limite de Chinatown et du Lower East Side : « Notre appartement au dix-neuvième étage était au niveau de la rampe d’accès menant au pont de Manhattan. La circulation cinglait à nos fenêtres en franchissant la grille métallique du pont. En dessous, sur l’East River, une barge-prison était amarrée en permanence… Le jour, les prostituées racolaient sous les piles du toboggan. La nuit, des tirs entre bandes rivales interrompaient notre sommeil. Les ordures jonchaient le moindre lotissement en friche et un constant ballet d’hélicoptères survolait le tout… Le vacarme ne cessait jamais. »

C’est dans cet environnement urbain peu prometteur – auquel Greenberg est « profondément attaché » – qu’il habitait avec sa femme et sa fille, très à l’étroit dans un petit appartement « pourrissant » dont les vitres tenaient avec du Scotch : « Cet endroit est littéralement couvert de sparadrap. » C’est « l’ombre d’un foyer, provisoire, branché, portant l’exacte emprunte de nos existences ». Dans l’intimité de serre de la vie de famille, la fille malade devient, pour le père dans tous ses états, « ma maladie – la maladie que je dois endurer ». Et : « Je suis intoxiqué par la folie de Sally dans les deux sens du terme : ivre et empoisonné. »

Dans ce milieu étrange, il n’est pas surprenant que Greenberg soit lui-même accusé – par Steve, son horripilant frère aîné, psychologiquement instable,

chômeur chronique qui vit à ses crochets – d’être peu fiable, trompeur et ma-ni-pulateur ; il n’est pas étonnant non plus que Greenberg, submergé par l’angoisse, finisse par exploser : une nuit, il bat sa femme et commence à tout casser dans leur sordide appartement, jusqu’à l’arrivée de la police. (Quand un policier demande à Sally si elle est la fille de Greenberg, comme il le prétend, elle répond : « Ouais… mais ce n’est pas ma faute. ») Hurry Down Sunshine n’évite pas les passages obligés : traitement psychiatrique, autres malades, thérapeutes de différents niveaux d’efficacité et d’honnêteté, retour progressif et toujours précaire à la « normalité » – ou presque.

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Dans le dernier chapitre du livre, « Postscript », nous apprenons que Sally s’est mariée, a divorcé ; qu’elle a connu d’autres épisodes psychotiques, mais a appris à les anticiper et à faire confiance aux médicaments pour surmonter ses crises. Là où la maladie mentale frappe, il y a rarement de happy end. On sort de Hurry Down Sunshine avec la conviction que ce récit transcende le pur cas particulier pour atteindre à une forme d’art, conquise de haute lutte.

Pour aller plus loin

Henri Grivois, Tu ne seras pas schizophrène, Les Empêcheurs de penser en rond, 2001.

Edward M. Podvoll, Psychose et guérison. Le chemin de la compassion, La Tempérance, 2007.

Oliver Sacks, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Seuil, 1992.

LE LIVRE
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Dévale, soleil de L’été où ma fille est devenue folle, Other Press

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