L’extinction du popperisme
par Antoine Danchin

L’extinction du popperisme

Écrit par Antoine Danchin publié le 22 novembre 2010

Plusieurs colloques, souvent presque confidentiels, sont venu rappeler que Jacques Monod est mort il y a un peu plus d’un quart de siècle. En son temps il fut très célèbre, et l’on ne compte plus les rues ou les lycées qui portent son nom. Ce qui reste le plus retenu de son nom est le titre de son livre, extrait d’une citation apocryphe de Démocrite, Le Hasard et la Nécessité.

Le hasard n’est pas un concept grec, du moins sous la forme qu’on retient aujourd’hui. Mais l’intérêt de l’épigraphe qui a permis de donner son titre au livre est qu’il nous conduit à revenir aux philosophies des penseurs d’avant Socrate et Platon. Cette pensée est à l’origine de la science, ce qu’on retrouve bien dans l’accent mis par Karl Popper sur la pensée présocratique, non seulement dans son livre de 1936, La Logique de la découverte scientifique, mais surtout Conjectures and Refutations.

Popper était très à la mode au temps où Monod a créé le Centre Royaumont pour une Science de l’Homme. Quelques années avant sa mort, certains d’entre nous plaisantions alors sur l’ « extinction du popperisme », en soulignant l’impossibilité pratique d’établir une vraie démarcation entre science et non science. Pourtant sa réflexion a eu le mérite de nous reporter à la distinction entre la vérité et l’opinion, ἀλήθεια / δόξα, qui complémente les aspects du savoir liés à la τέχνη grecque, où les motivations de la science sont données comme principalement dérivées de motivations économiques.

Mais le mérite le plus important est bien de s’interroger sur la nature profonde de l’opinion (pour ne pas dire idéologie), qui gouverne la majorité des pensées. Les choses n’ont pas beaucoup évolué depuis cette époque, sinon pour conduire à une alternance coupable d’oubli / redécouverte, où, dominée par l’opinion, la pensée ne cesse de retomber dans des ornières pourtant déjà bien explorées par nos prédécesseurs, et avec grand soin.

L’une des particularités, peut-être, de ce moment de l’histoire que nous vivons tous est de permettre à la fois d’avoir un accès jamais égalé au savoir et à la lecture de ceux qui nous ont précédés, et l’oubli quasi-instantané de leur pensée. Parcourir l’Internet avec quelques mots-clés fait apparaître la mode et les gloses, pour l’essentiel ignorantes, et parallèle avec le contenu réel de l’évolution de la pensée humaine. L’un des dangers des moteurs de recherche, d’ailleurs, est d’accentuer ce phénomène, puisque ce qui apparaît en premier est par définition ce qui est à la mode et plébiscité, et non ce qui est profond, ou vrai.

Prenons par exemple l’expression "non linéaire". Dans les premières recherches de Google on trouve des liens qui confinent à la pensée magique (fondée sur l’association simultanée d’affirmation contradictoires) ou à la tautologie. Mais si l’on va un peu plus loin on arrive à l’observation, finalement très simple que « tous les systèmes réels sont non linéaires, et ne peuvent être considérés comme linéaires que d’une manière approximative. » Le même genre de situation se reproduit avec presque tous les thèmes encore à la mode (auto-organisation, complexité, chaos… pour n’en citer que quelques uns). Nous sommes en permanence dans le flou ou l’extrêmement banal présenté comme profond. Les vertus dormitives de Molière ont une longue vie devant elles.

Le danger de ces affirmations est qu’elles invoquent implicitement l’autorité de la science pour faire passer une opinion. La disparition de la science dans nos consciences va de pair avec l’invasion universelle de l’opinion, et la perte du sens critique. Popper n’avait pas raison de vouloir qu’il y ait une démarcation absolue entre la science et le reste, mais il avait raison de placer la critique, fondée sur la connaissance déjà établie, celle de nos prédécesseurs, au centre de la science. La naïveté qui voudrait que la connaissance résulte d’un vote est non seulement une absurdité, c’est un crime.

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