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L’homme est-il un singe tueur ?

« Pourquoi la guerre ? » se demandaient avec une fausse naïveté Einstein et Freud en 1933. Malgré des tombereaux d’analyses et de données, les anthropologues continuent de se déchirer sur la question, qui reste largement ouverte. Se pourrait-il que cette « folie la plus bestiale » dont parlait Léonard de Vinci soit inscrite dans nos gènes ?

« J’ai écrit ce livre pour un large public, parce que comprendre la guerre est une chose trop importante pour être laissée aux mains d’une coterie d’universitaires », écrit David Livingtone Smith dans la préface de son ouvrage. Aussi se fait-il un devoir d’éviter toute forme de jargon. Il ne mâche pas non plus ses mots : « Ce livre se situe sans complexe dans la perspective de la biologie de l’évolution », écrit-il, bien conscient que les explications de la nature humaine qui s’inspirent de cette disciplines sont sujettes à controverse.

Je dois admettre avoir eu d’abord une réaction de rejet en le feuilletant, voyant là un nouveau produit de ce que j’ai appelé l’« industrie de la face sombre de l’Homme » et une manière de ressusciter la regrettable théorie du « singe tueur » développée dans les années 1950 par le paléontologue Raymond Dart et vulgarisée par l’écrivain et scénariste Robert Ardrey dans son livre à succès African Genesis en 1961 (1). J’ai cependant décidé de le lire à fond quand j’y ai découvert deux assertions très éloignées de ces fantasmagories : d’abord, que l’homme nourrit une ambivalence fondamentale à l’égard de la guerre ; ensuite, que de puissantes inhibitions naturelles le dissuadent de mettre à mort des membres de son espèce et qu’il lui faut une énorme capacité de se mentir à lui-même pour surmonter ces inhibitions. Autrement dit, l’homme est un tueur récalcitrant.
Smith présente ainsi sa première idée : « Il y a toujours eu, historiquement, deux conceptions fortement antagonistes de la relation entre belligérance et nature humaine. Selon la première, la guerre révèle cette dernière dans ce qu’elle a de plus cru, dépouillée du vernis de civilité derrière lequel nous nous dissimulons. La plupart des versions récentes de cette vieille théorie soutiennent que le goût de tuer est inscrit dans les gènes [sur la théorie du « vernis », lire « Nous sommes tous des primates ! », Books, mai-juin 2010]. Selon la seconde thèse, la guerre n’est rien d’autre que la perversion d’une nature humaine fondamentalement bonne, compatissante, sociable ; c’est la culture, pas la biologie, qui nous rend si dangereux pour nos semblables. Ces deux représentations sont des simplifications grossières. Elles sont, l’une et l’autre, à la fois justes et fausses. Les êtres humains sont capables d’une violence et d’une cruauté presque inimaginables à l’égard d’autrui et il y a de bonnes raisons de penser que cette redoutable capacité d’agression est inscrite dans nos gènes. Mais nous sommes également des créatures éminemment sociables, coopératives, qui ont viscéralement horreur de verser le sang humain. Et cette réalité semble également enracinée dans les tréfonds de notre nature [lire l’entretien avec Sarah Blaffer Hrdy, Books, mai-juin 2010]. Pour étrange que cela puisse paraître, je pense que la guerre est provoquée par ces deux forces, à l’œuvre de concert. Elle est un produit de notre ambivalence, un compromis entre deux versants opposés de la nature humaine. »
C’est beaucoup plus loin dans le livre que Smith présente sa deuxième conviction : « J’ai montré que la guerre a probablement été un trait des sociétés humaines depuis les origines […]. À présent, il est temps de considérer le versant opposé de notre nature […]. Les groupes humains sont très dangereux les uns pour les autres, mais nous sommes aussi une espèce extrêmement sociale et il faut avoir à l’esprit que nos ancêtres ont triomphé non en tant qu’individus mais en tant de membres de communautés victorieuses. Pour y parvenir, il leur fallut maintenir un très haut niveau de cohésion et de solidarité, ce qui impliquait d’ériger des barrières efficaces contre la violence au sein du groupe. Le principe est simple : si les membres de la communauté s’entre-tuent, ils ne peuvent présenter un front uni face à l’ennemi. »

Une maladie sociale ?

L’auteur consacre une bonne partie de son livre à expliquer ce qui nous permet de surmonter ces puissantes barrières au massacre de nos semblables. Smith cite notamment Mark Twain, dont il fait sinon son mentor, du moins son inspirateur : « L’homme est le seul animal qui pratique cette atrocité des atrocités, la guerre. Il est le seul à rassembler ses frères et à aller de sang-froid exterminer ses semblables. » Mais Smith juge l’écrivain encore bien trop charitable : « Les hommes non seulement vont massacrer leurs semblables sur une échelle qui défie l’imagination, mais ils le font souvent de manière diaboliquement cruelle […]. Qu’on le veuille ou non, la guerre est le propre de l’homme. Mis à part les raids perpétrés par les chimpanzés […] et les prétendues guerres menées par certaines espèces de fourmis, rien dans la nature ne s’en approche. En dépit de cela, nous décrivons la guerre comme brutale (littéralement : digne des animaux) ou inhumaine – nous la concevons comme une action éloignée de notre véritable humanité. Une autre tactique permettant de s’en distancier consiste à considérer la violence comme une maladie sociale, un étrange mal cyclique, comme une fièvre qui nous fait périodiquement abandonner les habits de la civilisation pour devenir la proie de la bête en nous (Léonard de Vinci l’appelait “bestialissima pazzia”, la folie la plus bestiale). »
Smith montre clairement que la guerre n’est pas un état pathologique, une maladie maligne ou une forme d’idiotie. Corps déchiquetés, âmes brisées… Elle peut être horrible au-delà de l’entendement, mais non dénuée de sens. Les conflits ont un but. Pour analyser le pourquoi de la guerre, Smith se tourne vers Héraclite et Hobbes. Il évoque aussi Helena Valero, qui a livré un récit de première main d’un raid mené par les Indiens Yanomami, qui l’avait capturée et l’ont retenue pendant vingt-deux ans (2). Ces attaques étaient la forme de guerre probablement menée par nos ancêtres préhistoriques (bien que certains spécialistes considèrent qu’il n’y a pas de « vraie » guerre sans bataille). Smith examine ensuite les concepts vagues de « terrorisme », « atrocités » et « génocide », des « mots pour décrire le côté sale de la guerre ». Et revient sur les travaux de Raymond Dart et sa conception d’Australopithecus africanus comme un « singe tueur ». Il s’avéra que Dart avait tort, mais l’auteur le crédite d’avoir posé la bonne question : « Qu’est-ce qui, dans la nature humaine, nous pousse à choisir de faire la guerre ? »
Dart savait qu’il devait y avoir une explication évolutionnaire, mais il n’est pas parvenu à mettre le doigt sur les ressorts du comportement belliqueux. Pour Smith, il appartient à ceux qui rejettent par principe ce type d’analyse de proposer une autre explication. Or à ce jour, selon lui, aucune hypothèse alternative cohérente n’a été fournie. Affirmation un peu étrange, dans la mesure où des anthropologues bien connus comme Brian Ferguson ou Keith Otterbein ont bel et bien proposé une hypothèse alternative cohérente, selon laquelle la guerre fut une « invention culturelle » remontant à environ 10 000 ans.

Batailles de babouins

Smith rappelle dans la foulée l’échange entre Einstein et Freud publié en 1933 sous le titre Pourquoi la guerre? (3) Ils pensaient tous les deux, chacun à sa manière, que la guerre et ses atrocités sont inscrites dans la nature humaine. Einstein écrit à Freud : « Vous avez montré avec une lucidité confondante que les instincts agressifs et destructeurs sont inséparablement liés dans la psyché humaine avec ceux de l’amour et du désir de vivre. » Smith renchérit : « La guerre est un potentiel inné, ancré dans la biologie. La nature nous a faits de sorte que nous en sommes capables. »
Il présente ainsi les preuves archéologiques attestant de violence collective aux temps préhistoriques, les peintures murales, le cimetière de Jebel Sahaba au Nord-Soudan (daté entre - 13000 et - 14000), les sites allemands de Talheim (- 7000) et Ofnet (- 8500), Roaix en France (- 5000), Crow Creek aux États-Unis (en 1325 de notre ère). Ici, la ligne de partage entre la guerre et d’autres formes de violence se brouille quelque peu. Il passe ensuite aux preuves plus substantielles d’entreprises de conquête après la révolution néolithique : « Les premiers écrits d’Égypte, de Sumer, de Grèce, de Rome, d’Inde et de Mésoamérique révèlent des massacres à grande échelle. »
L’auteur relève aussi que, depuis les temps bibliques, la guerre est souvent génocidaire, visant à détruire des peuples entiers et non seulement à défaire un ennemi. Il mentionne à ce titre la croisade contre les albigeois, la rébellion Taiping, la conquête islamique du sous-continent indien et la destruction de cultures précolombiennes en Amérique du Nord et du Sud. Les guerres tribales peuvent aussi avoir pour but l’annihilation, écrit-il.
Se tournant alors vers les facteurs biologiques susceptibles d’expliquer notre propension à la guerre, il note que, dans l’immense majorité des cas, les autres espèces ne tuent leurs semblables que dans un combat individuel, en face à face. Pour trouver des prototypes de guerre chez des animaux non humains, il faut se focaliser sur les phénomènes d’« agression de coalition », que l’on trouve par exemple chez les chimpanzés. Dans mon propre livre, « L’origine de la guerre » (1995), je distinguais entre deux types de violence intergroupes chez les primates : celui observé chez les babouins, qui livrent bataille, et celui propre aux chimpanzés, qui conduisent des raids, parfois extrêmement brutaux. Smith reprend cette distinction et insiste sur les nombreuses ressemblances entre le comportement des chimpanzés et celui des humains. « L’étude des chimpanzés nous aide à comprendre la question discutée par Einstein et Freud dans Pourquoi la guerre ? » Pour lui, cette question volontairement simple peut se comprendre de trois façons distinctes mais liées. Il y a d’abord les facteurs qui déclenchent une guerre. Vient ensuite l’interprétation strictement biologique : comment, à supposer que ce soit le cas, la guerre a-t-elle contribué au succès reproductif de nos ancêtres ? Et puis, il y a la dimension psychologique : qu’est-ce qui, dans la psyché humaine, rend possible la guerre ?
Les facteurs qui déclenchent la guerre sont aisément identifiables : les agresseurs se battent pour des ressources. Y compris des biens symboliques comme l’« honneur national », par exemple. Pour Smith, la dimension biologique est aussi très claire : « Mark Twain en a défini le principe il y a près d’un siècle : “Nous ne sommes rien d’autre qu’un pot-pourri d’ancêtres disparus.” Nous avons hérité notre nature guerrière des bandes préhistoriques qui étaient capables de tuer leurs voisins pour acquérir leurs ressources. Ces groupes ont prospéré tandis que les communautés pacifiques ont périclité et quasiment disparu de l’arbre de l’évolution. Une autre raison probable du lien entre la guerre et notre nature profonde est la relation étroite qu’elle entretient avec la sexualité. Ce n’est pas seulement que les combattants prennent des femmes comme butin. Le héros guerrier acquiert un prestige qui en fait un partenaire particulièrement désirable. Il a donc des opportunités que les autres hommes n’ont pas. Un penchant pour la guerre accroît le succès reproductif des hommes ; cela explique que ledit penchant ait été sélectionné dans notre répertoire comportemental. »
La dimension psychologique est la plus difficile à appréhender. Il est essentiel de distinguer entre le rôle adaptatif de la belligérance et ses motifs. « Si la fonction de la guerre peut être d’acquérir des ressources, ce n’est pas nécessairement ce que les soldats ont en tête quand ils partent au combat. Comme le primatologue et anthropologue Richard Wrangham le remarque à propos des chimpanzés, la propension à attaquer ses voisins peut en principe être entretenue simplement par la tendance des coalitions de mâles qui effectuent des raids efficaces à en tirer un bénéfice reproductif, même de manière imprévisible, en affaiblissant le groupe voisin (4). Ce qui importe biologiquement, ce sont les effets de la violence sur la capacité des individus à propager leurs gènes. Si la guerre a accru le succès reproductif de nos ancêtres (comme ce fut presque certainement le cas), cela suffit à rendre compte de sa persistance aujourd’hui. »
Pour Smith, la sélection sexuelle est donc la clé permettant de comprendre la relation entre violence masculine et sexualité : « La mentalité du mâle combattant est un trait sélectionné par les femmes qui préféraient les partenaires guerriers […]. Cette idée générale est aussi joliment qu’involontairement illustrée par un dessin publié à la une du Women’s Journal pendant la Première Guerre mondiale, montrant une suffragette tenant un bébé à côté d’un soldat armé de pied en cap. Le soldat dit : “Les femmes ne peuvent porter les armes”, à quoi la suffragette répond : “Non, les femmes portent les armées.” »
L’aura de sex-appeal qui entoure le combattant est probablement universelle. Le viol est un autre lien, plus nocif, entre la guerre et le sexe : « L’un des attraits permanents de la lutte armée est la possibilité d’enlever des femmes ou de les forcer à copuler », écrit Smith, qui explique : « Le guerrier a un double avantage. Non seulement il est particulièrement attirant pour les femmes de sa propre communauté, mais il peut aussi contraindre les épouses et les filles de l’ennemi. Ces deux facteurs ont pu œuvrer de concert et fournir dans le passé aux hommes les plus violents davantage d’opportunités de se reproduire qu’aux hommes plus policés. Suivant la dynamique bien connue de la sélection sexuelle, les fils de ces unions ont eu toutes les chances d’hériter du tempérament belliqueux de leur père et ainsi, de génération en génération, les gènes de la violence masculine se sont propagés dans la population. »
Smith met ensuite sa casquette de psychologue cognitiviste, spécialiste du mensonge. Il explique pourquoi et comment les êtres humains sont capables de se mentir et pourquoi cette faculté est essentielle pour comprendre la guerre. L’automystification met de l’huile dans les rouages psychologiques du massacre, en étouffant la mauvaise conscience. L’auteur fait sienne la théorie selon laquelle le cerveau est composé de centaines, voire de milliers de « cerveaux » miniatures appelés « modules mentaux » : « L’organisation modulaire de l’esprit rend possible le conflit entre ses composants. Elle permet à une partie du cerveau d’empêcher d’autres parties d’avoir accès à l’information. » On le sait, la tromperie imprègne la biosphère. Les animaux et les plantes emploient quantité de ruses pour se nourrir, se dissimuler et propager leurs gènes. Or, chez l’homme, se tromper soi-même aide à tromper les autres. Un menteur qui croit à ses propres boniments est bien plus convaincant que celui qui n’y croit pas. Cette faculté a donc pu être sélectionnée par l’évolution (l’hypothèse a été formulée en 1976 par le biologiste Robert Trivers (5)). Smith souligne ensuite la dimension morale du phénomène : « L’agresseur est souvent inspiré par des sentiments moraux. Il conçoit la guerre comme une campagne morale, une mission religieuse ou quasi religieuse. Comme Hobbes avant lui et Mark Twain bien plus tard, David Hume avait scandalisé ses contemporains en soutenant que la morale est toujours une affaire de passion ou de sentiment et que la raison est toujours l’esclave des passions. »
La plupart des gens restent indifférents à la majeure partie de la souffrance humaine. Pourquoi ? Parce que, dit Hume, nos sentiments de sympathie sont faussés par trois biais. D’abord le biais de similarité : nous sommes plus indulgents à l’égard de ceux qui nous ressemblent. Ensuite, nous penchons en faveur de ceux avec qui nous entrons en contact direct ; les sentiments moraux se conforment à l’adage « loin des yeux, loin du cœur ». Le troisième biais est lié à la parenté. Népotistes moraux, nous favorisons les membres de notre famille. « Les trois principes de Hume s’accordent parfaitement avec la théorie biologique, écrit Smith. Le népotisme est la même chose que l’“altruisme de parenté” décrit par William Hamilton dans les années 1960 : nous favorisons les membres de notre famille parce qu’ils partagent nos gènes. Si nous manifestons une préférence pour ceux avec qui nous sommes en contact direct, c’est que nous sommes impliqués avec eux dans un réseau de relations d’altruisme réciproque. Et si nous favorisons ceux qui nous ressemblent (le principe de similarité de Hume), c’est qu’il y a des chances qu’ils soient des membres de notre communauté ou partagent nos gènes ou les deux. Il est remarquable que plus de cent ans avant Darwin, et deux cents ans avant les contributions de biologistes comme Hamilton ou Trivers, un philosophe ait pu viser aussi juste. »
En même temps, cette préférence pour les membres de notre communauté contribue à expliquer notre inhibition devant la perspective d’avoir à tuer quelqu’un. Le biologiste Robert Bigelow a peut-être été le premier à prendre pleinement la mesure de l’interaction entre la cohésion intragroupe et la violence intergroupes. « Nous sommes sans aucun doute, écrivait-il, les animaux les plus coopératifs et les plus féroces à avoir jamais habité la Terre. Nous coopérons pour mieux entrer en compétition, et un haut niveau d’appartenance communautaire nous rend mieux à même de nous unir pour détruire nos rivaux (6). »
Espèce « symbolique », selon l’expression de l’anthropologue Terrence Deacon (7), l’homme a ajouté une dimension entièrement nouvelle à la guerre, l’idéologie : « Aucun chimpanzé ne peut rêver d’établir une race de maîtres, de conquérir la Terre sainte, de saisir des armes de destruction massive qui n’existent pas ou de commettre des attentats suicides en échange de l’éternité au paradis […]. Nous sommes devenus des créatures diaboliquement symboliques, dont le cerveau génère des idées qui ont le pouvoir de tuer. »

La guerre fait violence au guerrier

Pour Smith, la soif de guerre et l’effroi qu’elle suscite coexistent dans le cœur des hommes. La peur de verser le sang joue en effet un rôle majeur dans le désir d’échapper aux horreurs de la bataille : « Tuer en combat rapproché est très traumatisant et bien des hommes feront presque tout pour l’éviter. La “brutalité intime” dont parle le lieutenant-colonel Dave Grossman peut avoir des conséquences psychologiques désastreuses (8) […]. La guerre fait violence au guerrier car, outre la terreur et l’extrême fatigue, celui-ci doit gérer d’une manière ou d’une autre l’énorme culpabilité née du fait de prendre la vie d’autrui. » D’où l’intérêt de se mentir à soi-même : « Pour être efficace au combat sans succomber au malaise, le soldat doit trouver le moyen de surmonter son horreur de tuer. Or l’évolution lui fournit cette capacité. Le combattant peut s’immerger dans une forme particulière de mensonge à soi-même. Aussi étrange que cela puisse paraître, cette faculté peut faire la différence entre la survie et la mort, la victoire et la défaite. Faculté aussi dangereuse qu’avantageuse, puisqu’elle bloque les inhibitions contre la violence létale et peut déchaîner un torrent de brutalité. » [Lire le texte de Stéphane Andoin-Rouzeau]
Les humains ont la capacité de lire dans l’esprit d’autrui. Ils ont aussi un module très efficace de reconnaissance des visages, qu’on a pu localiser dans le cerveau. Selon Smith, nous sommes particulièrement sensibles aux yeux. Cela pose un problème au soldat, car cette vision induit la compassion et diminue la faculté d’agression. Une solution est de tuer à distance [lire « Guerre : l’ère des robots », Books, mars 2012]. Mais, même dans la guerre moderne, tous les combats ne peuvent être menés de loin. Le remède consiste alors à déshumaniser l’ennemi. « Tuer autrui est plus facile s’il y a en lui quelque chose qui donne envie de le tuer. » On peut d’abord faire de l’adversaire un animal dangereux, infrahumain. Smith pense que l’esprit de l’homme est doté d’un module de détection des prédateurs, activé depuis notre lointain passé par la vue d’un animal dangereux. Au combat, l’ennemi devient cet animal. Le soldat peut aussi faire de l’adversaire un gibier, traqué comme à la chasse ; la guerre est alors assimilée à un sport. Cette métaphore est un classique des Mémoires de soldats. Ainsi la bataille de la mer des Philippines en juin 1944 a-t-elle été surnommée par les Américains le « Grand tir aux dindons ». Une troisième façon de déshumaniser l’adversaire est de le considérer comme un parasite, un virus, un rat, un pou, etc., une vermine qu’il s’agit d’éradiquer. « La métaphore de l’ennemi comme une maladie ou un porteur de maladie est fréquente, particulièrement dans les guerres d’extermination […]. Quand le module antiparasite est activé […], le décor est planté pour le génocide. »
« S’il existe donc un espoir d’en finir avec la guerre, c’est d’en finir avec cette forme de mensonge à soi-même, ou du moins de développer une intolérance à son endroit. Si nous refusons de nous réfugier dans l’illusion, nous trouverons beaucoup plus difficile de partir au combat. À l’inverse, abandonner notre humanité, même pour un court laps de temps, c’est prendre le risque de ne pas la retrouver. Plus un homme reste longtemps au combat, plus il lui sera difficile de redécouvrir son humanité. Comme l’usage des drogues, mentir à soi-même a un prix. Les transformations de l’homme qui rendent la guerre possible peuvent déchaîner des forces terribles. L’affrontement offre des plaisirs interdits sans équivalent, ce dont témoignent les récits de soldats assez honnêtes pour en rendre compte. Lettres et Mémoires révèlent des pensées et des émotions que l’homme civilisé n’est pas censé avoir. »
Le livre de Smith est à bien des égards étrange, et je me demande quel public il avait en tête en l’écrivant. Tant de thèmes et de sujets sont jetés sur le papier que l’on a parfois le sentiment que cela va trop vite. Mais plutôt que de me livrer à une critique universitaire mesquine, je préfère souligner une étonnante convergence de vues.
En 2006, j’ai fait un exposé lors de la conférence de la Société internationale d’éthologie humaine à Detroit. Passant en revue tous les arguments présentés dans la littérature spécialisée, je montrais que la thèse suivant laquelle les mâles humains seraient des « tueurs naturels-nés » ne résistait pas à l’analyse. Verser le sang requiert des conditions extrêmes. « Je suis un amant, pas un guerrier (9) », ont confié au sociologue Charles Moskos quantité de soldats américains au Vietnam. Deux mois après la parution du livre de Smith, l’anthropologue Paul Roscoe publiait un article montrant que même les chimpanzés manifestent une aversion à tuer leurs semblables. Il ajoutait un argument à ceux de Smith : « Une autre technique consiste à déformer la réalité de la violence en transférant la responsabilité de l’acte sur une autorité spirituelle ou séculière. En Nouvelle-Guinée, des esprits ancestraux ou totémiques peuvent être présentés comme les véritables auteurs d’une tuerie, le guerrier ayant seulement agi comme véhicule de leurs désirs […]. Dans des sociétés plus centralisées, des guerres saintes et des meurtres sont menés au nom ou au service d’une divinité. Quand la guerre est sous le contrôle d’une hiérarchie, la responsabilité peut aussi être transférée à l’autorité séculière : le tueur se contente d’“exécuter les ordres”. » Le temps semble donc venu d’en finir avec la thèse du « tueur naturel-né » comme pouvant expliquer les motivations au combat des humains – peut-être même celles des chimpanzés.

Ce texte est adapté d’un article publié par l’auteur dans Evolutionary Psychology, 2008. 6 (1) : 3-12. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1| Les Enfants de Caïn, Stock, 1963. Dart avait cru à tort que des bouts d’os trouvés dans les squelettes et les trous dans les crânes des australopithèques qu’il avait étudiés étaient dus à des armes primitives.
2| Helena Valero, Yanoama, récit d’une femme brésilienne enlevée par les Indiens, Plon, 1968.
3| Rivages, 2005.
4| Richard Wrangham et Dale Peterson, Demonic Males, Mariner Books, 1996.
5| Robert Trivers a publié récemment un livre consacré à la tromperie de soi : The Folly of Fools (lire « Pourquoi nous nous mentons », Books, avril 2012).
6| Robert Bigelow, The Dawn Warriors. Man’s Evolution Toward Peace (« Les guerriers de l’aube. L’évolution de l’homme vers la paix »), Little, Brown, 1969.
7| The Symbolic Species, 1996.
8| Dave Grossman, On Killing, Little, Brown, 1995. Grossman a montré que les soldats tirent bien souvent, à la guerre, au-dessus de la tête de leurs adversaires.
9| En anglais, « I’m a lover, not a fighter », refrain et titre d’une chanson des Kinks sortie en 1964, sur le même album que le célèbre «?You Really Got Me?».

Pour aller plus loin

 

Dans Books : « Pourquoi les démocraties torturent », mai 2009.

Philippe Braud, Violences politiques, Points Seuil, 2004. Par un politologue. « La violence, ce ne sont pas seulement des bombes ou des jets de pierres dans les manifestations de rue ; c’est aussi le mépris de l’autre, l’humiliation infligée aux peuples, aux religions et aux classes. »

Xavier Crettiez, Les Formes de la violence, La Découverte, 2008. Par un politologue qui s’intéresse en particulier aux «?métamorphoses » de la violence aujourd’hui.

Michela Marzano (dir.), Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Un ouvrage collectif : du Coran à l’école, en passant par l’hubris et le patriarcat.

Yves Michaud, La Violence, «?Que sais-je ??», 7e édition 2012. Une introduction classique.

Yves Prigent, La Cruauté ordinaire, Desclée de Brouwer, 2003. Par un neuropsychiatre. Il montre « combien certaines attitudes visent à atteindre la dignité de la personne, au point que celle-ci vient à s’autodétruire ».

Michel Wieviorka, La Violence, Pluriel, Hachette, 2005. Un sociologue observe la violence sous toutes ses coutures et l’analyse comme une fracture du sujet, dans les moments où le sens se dérobe.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’animal le plus dangereux de David Livingstone Smith, St. Martin's Griffin, 2007

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