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L’Homme-sirène

« Il joint ses mains et me supplie avec une mimique adorable, comme un ange sur le point de pleurer. Parfois, les pointes de sa nageoire argentée ondulent un peu et me frôlent les chevilles. Les écailles sont râpeuses mais c’est une sensation agréable. »

Je suis assise dans le bar du port, en attendant Daniel, lorsque je vois l’homme-sirène en train de me regarder depuis le quai. Il est assis sur la première colonne de béton, où l’eau n’atteint pas encore la plage, à une cinquantaine de mètres. Je tarde à le reconnaître, à comprendre ce qu’il est exactement, autant homme de la tête à la taille que sirène de la taille jusqu’en bas. Il regarde d’un côté, puis placidement de l’autre, et finit par se tourner vers ici. Ma première impulsion est de me lever. Mais je sais que le rital, le patron du bar, est un ami de Daniel et qu’il me surveille derrière son comptoir. Je fais semblant de chercher sur la table la note du café, comme si je m’apprêtais à partir. Le rital s’approche pour voir si tout va bien, il me répète que je dois rester, que Daniel ne va pas tarder, que je dois attendre. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, que je reviens tout de suite. Je laisse cinq pesos sur la table, je prends mon sac et je sors. Je n’ai pas de plan pour l’homme-sirène, je quitte simplement le bar et je me dirige vers lui. À l’encontre de l’idée qu’on se fait des sirènes, belles et bronzées, non seulement celle-ci est de l’autre sexe, mais elle est très pâle. L’homme-sirène est massif, musclé. Dès qu’il me voit, il croise les bras – mains sous les aisselles et pouces vers le haut –, et sourit. Je trouve que c’est un geste trop fanfaron pour un homme-sirène et je regrette de marcher vers lui avec tant d’assurance, avec une telle envie de lui parler, et je me sens bête. Mais il est trop tard pour faire demi-tour. Il attend que je sois plus près de lui et me dit :

– Bonjour.

Je m’arrête.

– Que fait une belle brune toute seule, sur les quais ?

– Je pensais que peut-être… – je ne sais pas quoi dire. Je laisse tomber mon sac que je retiens des deux mains devant mes genoux, comme une gamine – Je pensais que vous aviez peut-être besoin de quelque chose, comme vous…

– Dis-moi tu, ma belle, fait-il en me tendant la main d’un geste qui m’invite à monter.

Je regarde ses jambes, ou plutôt sa queue brillante qui pend sur le béton. Je lui passe mon sac. Il le prend et le pose près de lui. Je bloque un pied contre le quai et je prends la main qu’il m’offre. Il a la peau glacée, comme du poisson de congélateur. Mais le soleil est haut et fort, et le ciel d’un bleu intense, l’air sent le propre, et quand je m’installe à côté de l’homme-sirène, je sens la fraîcheur de son corps m’emplir d’un bonheur vital. J’ai honte et je le lâche. Je ne sais que faire de mes mains. Il sourit. Il s’arrange les cheveux – il a un toupet très à l’américaine – et me demande si j’ai des cigarettes. Je lui dis que je ne fume pas. Il a la peau lisse, sans un poil sur tout le corps, et parsemée de petites auréoles de poudre blanche, à peine visibles, peut-être formées par le sel marin. Il voit que je le regarde et s’époussette un peu les bras. Ses abdominaux sont saillants, je n’ai jamais vu un ventre comme le sien.

– Tu peux me toucher, dit-il en se caressant les abdominaux. Il n’y en a pas des comme ça au centre, ou si ?
J’approche une main, il prend les devants et l’emprisonne entre la sienne et ses abdominaux glacés. Il me retient ainsi quelques secondes et dit :

– Parle-moi de toi – et il me lâche doucement. Comment va la vie ?

– Maman est malade, les médecins disent qu’elle va bientôt mourir.

Nous regardons la mer ensemble.

– C’est triste…, dit-il.

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– Mais ce n’est pas le problème, celui qui m’inquiète, c’est Daniel. Daniel va mal et ça n’arrange rien.

– Il a du mal à accepter ce qui arrive à votre mère ?

Je hoche la tête.

– Vous êtes frère et sœur ?

– Oui.

– Au moins, vous pouvez vous répartir les tâches. Moi, je suis fils unique et ma mère est très prenante.

– On est deux, mais c’est lui qui fait tout. Moi, j’ai besoin de repos, je n’ai pas droit aux émotions fortes. J’ai un problème là, au cœur. Je crois que c’est le cœur. C’est pour ça que je garde mes distances. Pour ma santé…

– Et où il est, Daniel, en ce moment ?

– Il n’est pas ponctuel. Il passe toute la journée à courir à droite, à gauche. Il a un grand problème avec l’organisation de son temps.

– Il est de quel signe ? Lion ?

– Taureau.

– Pouah ! Mauvais signe !
– J’ai des bonbons à la menthe, tu en veux ?

Il dit que oui et me passe mon sac posé près de lui.

– Il se demande tous les jours d’où il va sortir l’argent pour payer ceci et pour payer cela. Il veut toujours savoir ce que je fais, où je vais, avec qui…

– Il vit chez ta mère ?

– Non. Maman est comme moi, nous sommes des femmes indépendantes et nous avons besoin de notre espace. Il trouve que c’est dangereux que je vive seule. C’est ce qu’il me dit : je crois que c’est dangereux qu’une fille comme toi vive seule. Il voudrait payer une femme pour qu’elle m’accompagne partout. Bien sûr je n’ai jamais accepté.

Je lui tends un bonbon et j’en prends un autre pour moi.

– Tu habites par ici ?

– Mon frère me loue une petite maison à quelques rues d’ici, il croit que ce quartier est beaucoup plus sûr. Il s’y est fait des amis, il parle avec les voisins, avec le rital, il veut tout savoir, tout contrôler, il est vraiment insupportable.

– Mon père était comme ça.

– Oui, mais lui c’est pas mon père. Papa est mort. Pourquoi je devrais supporter un papa-frère alors que papa est mort ?

– Peut-être qu’il veut juste te protéger.

Je ris, ou plutôt je ricane, cette remarque refroidit mon humeur, je crois qu’il finit par s’en rendre compte.

– Pas du tout. Il ne s’agit pas de me protéger, c’est plus compliqué que ce que tu penses.

Il me regarde. Il a les yeux d’un bleu très clair.

– Raconte-moi.

– Oh ! non. Crois-moi, ça n’en vaut pas la peine : la journée est magnifique.

– S’il te plaît.

Il joint ses mains et me supplie avec une mimique adorable, comme un ange sur le point de pleurer. Parfois, quand il me parle, les pointes de sa nageoire argentée ondulent un peu et me frôlent les chevilles. Les écailles sont râpeuses mais ne me font pas mal, c’est une sensation agréable. Je ne dis rien et la nageoire se rapproche de plus en plus.

– Raconte-moi…

– Eh bien, maman… Elle n’est pas seulement malade, la vérité c’est que la pauvre est complètement folle…

Je soupire et je lève les yeux au ciel. Un ciel d’un bleu absolu. Nous nous regardons. Pour la première fois je remarque ses lèvres. Sont-elles glacées ? Il me prend les mains, les embrasse et dit :

– Tu crois qu’on pourrait sortir ensemble ? Toi et moi, un de ces jours… On pourrait aller dîner, ou au cinéma, j’adore le cinéma.

Je lui donne un baiser et je sens le froid de sa bouche éveiller chaque cellule de mon corps, comme une boisson glacée en plein été. Ce n’est pas seulement une sensation, c’est une révélation, car j’ai l’impression que plus rien ne sera pareil. Mais je ne peux pas lui dire que je l’aime, pas encore, il faut un peu plus de temps, nous devons faire les choses dans l’ordre. D’abord, lui au cinéma, puis moi au fond de la mer. Mais j’ai pris une décision irrévocable : plus rien ne me séparera de lui. Moi qui ai toujours cru qu’on ne vit que pour un seul amour, j’ai trouvé le mien sur un quai, au bord de la mer, et voilà qu’il me prend franchement la main, il me regarde avec ses yeux transparents et dit :

– Ne souffre plus, ma belle, plus personne ne te fera de mal.

Un klaxon résonne au loin, dans une rue. Je la reconnais immédiatement : c’est l’auto de Daniel. Je regarde par-dessus l’épaule de mon homme-sirène. Daniel sort promptement de l’auto et file droit vers le bar. J’ai l’impression qu’il ne m’a pas vue.

– Je reviens tout de suite, dis-je.

Il m’étreint, m’embrasse de nouveau – je t’attends, dit-il – et m’offre son bras en guise de corde pour que je puisse descendre plus facilement.

Je cours vers le bar. Daniel est en train de parler avec le rital et me voit. Il paraît soulagé.

– Où étais-tu ? On devait se retrouver à la maison, pas au bar.

Ce n’est pas vrai, mais je ne démens pas, ça n’a plus d’importance maintenant.

– Il faut que je te parle, lui dis-je.

– Viens dans l’auto, on parlera dans l’auto.

Il me prend le bras avec délicatesse, mais avec cette attitude paternelle qui m’énerve tellement, et nous sortons.

L’auto n’est qu’à quelques mètres, mais je m’arrête.

– Lâche-moi.

Il me lâche mais poursuit son chemin vers l’auto, il ouvre la portière.

– Viens, il est tard. Le médecin va être furieux.

– Je n’irai nulle part, Daniel.

Il s’arrête.

– Je reste ici, avec l’homme-sirène.

Il me regarde. Je fais demi-tour vers la mer. Beau et argenté sur le quai, l’homme-sirène lève un bras pour nous saluer. Comme s’il émergeait de sa stupeur, Daniel entre dans l’auto et ouvre la portière de mon côté. Alors je ne sais plus quoi faire, et quand je ne sais plus quoi faire, le monde m’apparaît comme un endroit terrible pour quelqu’un comme moi, et je me sens très triste. Alors je me dis : ce n’est qu’un homme-sirène, ce n’est qu’un homme-sirène, tandis que je monte dans l’auto et que j’essaie de me tranquilliser. Il sera peut-être là demain, à m’attendre.

 

Cette nouvelle est tirée du recueil La furia de las pestes (« La furie des pestes »), publié en 2008. Elle a été traduite par François Gaudry.

LE LIVRE
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La furie des pestes de Samanta Schweblin, Casa de las Américas

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