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Lettre à ma mère

« À cette époque, papa avait abdiqué toute velléité de pouvoir, et même d’opinion, sur la vie domestique, enfants compris, pour remettre cela entièrement entre tes mains. Tu étais la plus grande, la plus blonde, celle aux yeux les plus clairs. Tu étais aussi la plus intelligente… Que s’est-il passé après, maman ? Tu demandes souvent à quel moment, à quel âge, j’ai cessé de t’aimer… »

Cette nuit, j’ai rêvé de nouveau que j’étais dans votre maison, celle que vous avez quittée depuis longtemps – et qu’occupent aujourd’hui les bureaux d’une agence de voyage –, délaissant le centre-ville pour un absurde quartier résidentiel où la bourgeoisie a émigré quasiment en bloc, peu après que mon frère et moi sommes partis presque simultanément pour nous marier. Vous aviez déménagé à cause du manque de lumière, disais-tu, et sans doute poussés par ton insatiable désir de changement radical. Mais il serait plus juste de dire ta maison, car si, dans la première où vous avez vécu et où nous sommes nés, mon père avait imposé jusqu’à un certain point ses goûts esthétiques et ses conceptions du confort, dans la maison suivante c’est toi qui as tout choisi, à commencer par le sol, ce sol magnifique sur lequel je me vois en rêve de plus en plus souvent et qui des années plus tard te paraîtrait trop sombre. À cette époque, papa avait abdiqué toute velléité de pouvoir, et d’opinion, sur la vie domestique, enfants compris, pour remettre cela entièrement entre tes mains. Il l’a fait, je pense, en partie par paresse, surchargé de travail comme il l’était ; en partie seulement, car c’était un comportement habituel dans le milieu social auquel nous appartenions (le mari cédait à sa femme, et la femme déléguait jusqu’à un certain point le soin et l’éducation des enfants), mais aussi parce qu’en lui avait cheminé l’idée que tu faisais tout – ou du moins tout ce qui t’intéressait et que tu entreprenais – mieux que personne, et que s’était formée la conviction que tu étais supérieure au reste des mortels. Par la suite, tout au long de ma vie j’ai été en relation avec des hommes politiques, des grands patrons, des écrivains, des peintres, des artistes en général, qui se prenaient, avec plus ou moins de raison, pour des dieux. Mais celui qui ne t’a pas connue à ta grande époque n’a pas la moindre idée de ce qu’est l’inflexible vocation à la divinité. Non que mon frère et moi, comme tant d’autres enfants, fussions persuadés d’avoir la meilleure des mères – quant à avoir le meilleur des pères, tu étais là pour l’éviter, cela ne nous traversa jamais l’esprit –, mais dans le petit monde qui nous entourait, c’était accepté comme un dogme, et papa était le premier à célébrer ton ineffable grandeur : tu n’aurais pu être aussi divine sans un prêtre aussi zélé. Tu étais la plus grande, la plus blonde, celle aux yeux les plus clairs. Moi je suis née blonde, mais j’ai très vite dégénéré en châtain. J’avais les yeux foncés et, bien qu’appartenant à une génération postérieure et ayant été nourrie selon les règles les plus strictes du meilleur des manuels de puériculture allemande – ce qui m’obligeait presque moralement à réussir –, je ne suis pas parvenue à atteindre ta taille : il m’a toujours manqué quatre maudits centimètres. Tu étais si grande, si blonde, tu avais la peau si blanche, si délicate, si belle, les yeux et le regard si bleus (un regard étincelant et terrible qui parfois nous pétrifiait, tu le savais et cela te plaisait), qu’on te prenait souvent pour une étrangère. Or, ressembler à un étranger, un étranger de l’Europe du Nord s’entend, était très apprécié dans la famille. Tu étais aussi la plus intelligente. Te souviens-tu qu’une fois, quand nous étions déjà adultes, papa s’est demandé ingénument à voix haute d’où mon frère et moi tirions notre intelligence ? Tu l’as regardé, stupéfaite, incrédule devant pareille bêtise et nous avons éclaté de rire. L’intelligence, il faut le reconnaître, tu ne me l’as jamais déniée, mais tu établissais, et continue d’établir, une subtile distinction : je suis peut-être intelligente, mais pas du tout futée, car il existe un inquiétant déséquilibre dans mon esprit à cause duquel j’ai beau être douée pour les études et le savoir abstrait en général, je suis quasiment une demeurée dans la vie quotidienne et dans mes relations avec les autres, absurdement encline à croire qu’ils m’aiment lorsqu’ils me l’affirment ! Tu étais aussi la plus brillante, la plus spirituelle, la plus fine, même si dans les dernières années de la maturité – bien avant que la maladie et la vieillesse emportent tout, dévastent tout –, poussée probablement par l’envie de t’amuser, de surprendre, de rester le centre de toute réunion quand de fait tu avais cessé de l’être, tu t’es mise à rabâcher les mêmes histoires, qui avaient perdu leur drôlerie et leur saveur, et tu as commencé à parler d’une voix trop forte. Ton esprit mordant décochait parfois le plus impitoyable des sarcasmes, mais cela ne semblait indisposer personne, sauf celui qui les subissait et se débattait désarmé dans le plus atroce des ridicules. Tu étais entourée, comme toujours, par une cour dévote d’admirateurs inconditionnels, prêts à rire de tes saillies et à ignorer tes excès : tous des hommes, car – et ce n’est pas la moindre de tes limites – tu n’as jamais été capable de nouer, sans doute parce que cela ne t’intéressait pas, un vrai lien d’affection avec une autre femme, ni même avec ta mère, ni même avec ta petite-fille, ne te sentant à l’aise qu’en compagnie des hommes, les seuls que tu considères comme tes égaux. De la guerre civile, je n’ai que peu de souvenirs et aucun où tu es présente, mais il y a deux anecdotes que tu racontais à satiété aux proches comme aux étrangers, et qui ont pour cela un caractère emblématique. La première : un jour, tu te promènes dans la rue avec moi. Je suis dans une poussette et nous sommes toutes deux vêtues avec une extrême simplicité, mais un groupe d’ouvrières, des anarchistes de la FAI (1), dis-tu, nous harcèlent et nous font fuir en criant « il reste encore des fascistes ! ». Seconde anecdote : chez ma grand-mère paternelle, où nous nous sommes réfugiés pour fuir les bombardements du centre-ville, il n’y a presque rien à manger. Nous souffrons tous d’une faim atroce et dévorons ce que nous trouvons – succédanés d’omelette, mauvaises herbes habituellement destinées aux lapins, bouillie de farine, pois chiches véreux –, mais toi, non. Tu préfères mourir de faim plutôt que d’ingurgiter de pareilles cochonneries et, à force de maigrir, tu frôles l’invisibilité lorsqu’un jour on déniche pour toi un œuf, un vrai, de ceux que pondent les rares poules encore vivantes, et on te le sert à table (tout le monde est au bord de l’inanition, mais il y a toujours eu à la maison une fidèle employée qui servait à table, et ma grand-mère n’a pas cessé un seul jour de sortir avec une quantité de médailles religieuses en or autour du cou). À la consternation générale, tu n’es pas capable d’avaler une bouchée et l’œuf reste dans l’assiette. Moralité : elle a beau se déguiser en mendiante et vivre dans des conditions misérables, une princesse authentique – il suffit de penser à la princesse au petit pois (2) – le reste toujours ! Si des années de guerre je ne conserve pas de souvenirs de toi, tu es très présente en revanche dans les années d’après guerre. Tu conduisais la voiture aussi bien voire mieux que n’importe quel homme, tout le monde le disait ; tu nageais un crawl impeccable, de compétition, dont j’ignore où tu l’avais appris, dans un maillot noir moulant, sans jupette ni fioriture, qu’aucune autre femme n’eût osé porter ; mais à l’école pour jeunes filles où l’on t’avait envoyée quelques années, tu n’avais pas appris, c’était évident, à faire un ourlet où à raccommoder un accroc (alors que tu adores encore brandir une paire de ciseaux et couper ou découdre d’un geste assuré) ; tu n’avais pas appris non plus, ni à l’école ni chez tes parents, à faire cuire un bifteck ou des légumes. Bien des années plus tard, tu me dirais avec le plus grand sérieux au sujet d’une intérimaire qui remplaçait pour la journée la cuisinière malade : « Je lui ai demandé une omelette et elle l’a complètement ratée, mais j’admets que ce doit être très difficile de faire une omelette… » Tes talents culinaires se limitaient à deux choses ; l’une ludique et transgressive : faire bouillir au bain-marie une grosse boîte de lait concentré et l’engloutir ensuite à la petite cuiller avec mon frère et moi ; l’autre, quasi magique : du riz bouilli pendant vingt minutes, pas une de plus pas une de moins – amoureuse que tu étais des horloges comme objets et fanatique de la ponctualité, aujourd’hui encore, même si tu perds parfois la notion du temps et que, accrochées au mur ou posées sur les meubles, toutes tes horloges sont arrêtées ou marquent une heure erronée. Du riz bouilli donc, sans autre assaisonnement qu’une pincée de sel, une tombée d’huile d’olive et deux gousses d’ail, capable de soigner tous les maux, y compris les troubles de l’âme. Je me demande si mon frère, aujourd’hui fin gourmet, a lui aussi affronté à l’âge adulte les épreuves de la vie humaine retranché derrière d’énormes platées de riz bouilli. Mais le fait est que tu es sortie du collège, ou de l’école de langues, en tout cas de chez tes parents, avec un bon niveau de français et un anglais acceptable. Les trois sœurs que vous étiez lisaient en version originale Balzac, Zola, Voltaire, dont les livres se trouvaient dans la bibliothèque du grand-père – il est quand même insolite de voir trois petites bourgeoises de l’époque lire des auteurs interdits par l’Église. Mon Dieu ! Qu’auraient pensé et dit, j’aimerais bien le savoir, les membres de la famille huppée et ultraconservatrice de papa ! Surtout la grand-mère et cet oncle évêque qui, lorsqu’il vint à votre première maison pour la bénir, chercha en vain sur les murs et les meubles un tableau ou une représentation du Sacré-Cœur, jusqu’à ce que tu le conduises devant l’image d’une tête de Christ peinte par Léonard, encore qu’ils pressentaient sûrement que tu ne serais pas pour un des leurs la compagne idéale et que tu n’allais pas te plier aux normes du Livre de la parfaite mariée qu’ils t’avaient offert. Mais ils n’auraient jamais pu concevoir non plus que mon père ne croyait pas en Dieu quand il t’avait épousée. Plus tard, à partir de fragments épars entendus pendant les classes que la Fräulein nous donnait, à nous les enfants, tu allais parvenir à comprendre un peu l’allemand. Quand tu as accepté d’épouser papa, pour des raisons que je soupçonne en partie, bien que je me sois interrogée à ce sujet une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence et t’aie questionnée par la suite, tu pratiquais la peinture à l’huile, l’aquarelle, tu travaillais avec habileté le cuir et le métal, tu tissais des tapis (récemment, mon frère nous a montré, dans un article de magazine sur le style des années trente, le tapis que tu avais sans doute copié dans une publication de l’époque et qui a occupé des années durant notre salon), tu décorais avec talent des objets de verre. Tu avais lu davantage que la plupart de mes
connaissances : à la maison, il y avait une vraie bibliothèque, remplie de livres qui avaient été lus et non pas d’encyclopédies et d’œuvres complètes imprimées sur papier bible et reliées cuir comme chez vos amis ; et tu avais sans aucun doute plus d’histoires à raconter, et mieux, que n’importe quelle femme depuis Shéhérazade, et tu n’aurais pas eu besoin de mille et une nuits pour obtenir que le plus misogyne des sultans épargne ta vie et fasse de toi sa reine. Tu as négligé certaines fonctions que l’on assigne communément aux mères, mais tu as comblé notre enfance de rivières de lait concentré au bain-marie et de tout un monde magique de récits merveilleux. Il m’a été difficile de te pardonner (je suis sûre que tu n’imagines pas avoir quoi que ce soit à te faire pardonner) et à comprendre que, n’ayant pas encore vingt ans et courtisée par plusieurs prétendants (papa connaissait peu d’histoires – chez lui on ne devait entendre que des récits évangéliques et des vies de saints –, mais il s’obstinait à faire de toi un mythe et nous donnait une explication de vos fiançailles qui me faisait penser au troisième frère des contes de fées, le plus abruti ou le plus innocent, qui finit par obtenir à l’ébahissement général la main de la fille du roi, ou au Siegfried des légendes germaniques que je connaissais à travers les classiques de la collection Araluce, qui arrachait la Walkyrie à son lit de flammes), tu aies condescendu, si exaspérée que tu fusses par la discipline rigide de la maison parentale (vous, les filles, lisiez Voltaire, mais n’aviez pas le droit de mettre le nez dehors) et si grande que fût ta naïveté sur la vie de couple, à te marier avec notre père, le meilleur des hommes et un magnifique parti, qui avait séduit ta famille entière (sauf toi) et t’aimait sans nul doute profondément, mais que toi tu n’aimais pas. Étais-tu consciente alors, ou l’as-tu été après, que sur ce point tu ne nous as pas laissé à mon frère et à moi, dès le plus jeune âge, le moindre doute, le moindre espoir ? Car vous aviez beau ne jamais, ou presque, vous disputer en notre présence, ni encore moins élever la voix, ni vous désavouer l’un l’autre – suivant ainsi à la lettre, j’imagine, les conseils du meilleur, du plus moderne manuel de puériculture allemande, tout comme, perfectionniste en tout, tu en avais méticuleusement suivi les instructions pour notre hygiène et notre alimentation –, tu as toujours laissé clairement entendre, surtout par ton attitude, mais aussi par tes paroles, que tu n’avais jamais aimé papa. Je ne veux pas dire, bien sûr, que tu n’avais pas de l’affection pour lui, mais tu ne l’aimais pas comme une femme peut aimer un homme. À aucun moment tu ne l’avais aimé, et il n’existait pas la moindre possibilité que tu l’aimes à l’avenir – il s’était fait de douces illusions s’il avait nourri un tel espoir. Es-tu consciente que, pendant presque toute ma vie, je t’ai vu dévaloriser systématiquement tout ce que faisait mon père ou qui lui était lié – tu étais aussi obstinée à le dénigrer que lui à te mythifier – et manifester à son égard une hargne croissante à mesure que les années te rendaient plus dure, plus frustrée, plus amère ? Toi à qui rien n’échappait, toi la sorcière qui devinait tout ce que nous ressentions, tout ce que nous faisions mon frère et moi, tu n’as jamais remarqué nos yeux écarquillés et nos bouches ouvertes quand on voyait des couples mariés se caresser, se tenir par les épaules ou la taille, s’embrasser sur la bouche ? Vraiment, maman, comment as-tu pu imaginer que mon frère et moi te serions jamais reconnaissants de ne pas l’avoir quitté ? Crois-tu que, à côté de cet implacable désamour, le fait que tu aies cent, un, ou aucun amant, au vu de tous ou dans la plus grande discrétion, pouvait changer quoi que ce soit pour nous ? Mais s’il m’a été difficile de parvenir à comprendre cela un tant soit peu (te comprendre, toi, un tant soit peu, parce que papa est mort en restant pour moi un mystère insondable), il ne m’est pas non plus facile de saisir pour quel motif – ce ne pouvait être seulement la paresse – tu as renoncé, une fois mariée, à toutes tes activités, à tous tes passe-temps, sauf la lecture. Il y avait à la maison plusieurs de tes œuvres : une bonne copie de La Leçon d’anatomie, accrochée au-dessus du bureau de papa, un coffret en métal repoussé où tu rangeais les factures, des coupes à glace décorées de motifs géométriques, le tapis de la salle de séjour, mais toutes étaient déjà là avant ma naissance. Et tu n’as pas non plus abandonné ces activités pour en pratiquer d’autres, parce que ton travail de maîtresse de maison (en dehors de changer des meubles de place, modifier du jour au lendemain la disposition des pièces, ouvrir des portes là où il n’y en avait pas et abattre des cloisons) s’est toujours limité à consulter la note des achats de la cuisinière (ou plutôt des cuisinières successives qui, certaines plus que d’autres, devaient gonfler les sommes, parce que tu n’as jamais eu la moindre idée, ni moi non plus pourquoi le nier, du prix d’un kilo de tomates, d’un litre d’huile ou d’un citron – je parie que tu ne connaissais même pas le prix des boîtes de lait concentré –, car tu t’es toujours assise à table en ignorant ce qu’on allait nous servir) et, jusqu’à il y a peu, jusqu’à ce que tu sombres dans un abandon total, à laver la nuit tes bas et tes culottes dans le lavabo et les mettre à sécher sur le porte-serviettes. Deux activités chargées peut-être d’une haute valeur symbolique, mais qui te prenaient très peu de temps. J’ai connu de nombreux cas de talents gâchés, d’énergies gaspillées pour rien, surtout de femmes de ta génération. Mais, parmi elles, c’est toi qui remportes la palme. Dans le monde limité de mon enfance régnait la conviction que tu faisais tout – c’est-à-dire très peu, ai-je fini par soupçonner – mieux que personne. (L’exigence de perfection et l’interdiction absolue de mentir étaient deux points sur lesquels toi et papa étiez d’accord sans avoir à consulter le manuel de puériculture allemand, et si le premier point nous a beaucoup conditionnés, pour le meilleur et pour le pire, le second a provoqué une accumulation de situations absurdes et gênantes.) Mieux que personne, et, de plus, d’une façon très personnelle, bien à toi. Tu aimais, tu as toujours aimé, les petites transgressions. Te souviens-tu qu’à la première communion de mon frère, alors que toutes les mères portaient un chapeau, toi (si peu espagnole et si peu religieuse, parce que tu croyais ou jouais à croire aux fées, aux nymphes des rivières, aux gnomes espiègles qui abîmaient et cachaient les objets de la maison, et même aux fantômes, mais pas au dieu sévère et ennuyeux des chrétiens, peut-être un peu plus aux beaux dieux de la mythologie grecque qui vivaient de si fabuleuses aventures, ou aux divinités de la mythologie germanique, qui figuraient dans les opéras de Wagner – car oui, maman, tu savais qui étaient Siegfried, Gunther et ce qui arriva à Brunehilde, une autre mal mariée, mais de le savoir ne t’a pas servi à grand-chose), toi tu es apparue couverte d’une splendide mantille en dentelle écrue qui provoqua la stupeur de l’assistance et l’enthousiasme du curé comme des placides professeurs du collège (ce n’était plus le Collège allemand) qui comprirent ton geste à l’envers. Très élégante, tu ne suivais pas aveuglément les diktats de la mode, mais tu prélevais des éléments du passé que tu mélangeais avec d’autres de ton cru, qui parfois devenaient plus tard à la mode. De fait, ta garde-robe était magnifique et tu ne jetais jamais rien, tu gardais soigneusement les vêtements pour les ressortir, modifiés ou combinés autrement, au moment opportun. Tu aimais les fourrures. Tu avais des manteaux, des vestes, des étoles, mais pas dans des fourrures habituelles, et, quand elles l’étaient, leur confection insolite les rendait difficilement reconnaissables. Comme tu as pu te moquer de ces manteaux de vison, très amples et arrivant aux chevilles, conçus pour durer toute la vie et ne jamais passer de mode, mais qui, ce faisant, ne sont jamais à la mode ! Tes chapeaux étaient confectionnés par une exilée, au nom difficile à se rappeler, possédant deux magnifiques et féroces bergers allemands qu’il fallait enfermer lorsqu’il y avait d’autres clients, mais pas si nous étions seules, toi et moi, dans le salon d’essayage. Elle suivait à la lettre les instructions que tu lui donnais, assise devant le miroir de la coiffeuse avec ces deux beaux chiens couchés docilement à tes pieds, posant souvent leur museau sur tes chaussures, comme dans une figure Art déco ; instructions qui faisaient surgir, disparaître, se superposer, réunir de façon différente sur ta tête des plumes d’oiseaux exotiques, des fleurs multicolores, des broches et des bijoux fantaisie, des rubans de tulle, de soie, de velours, même si dans le choix final entraient presque toujours peu d’éléments. Il y a quelques années, j’ai rencontré à l’aéroport de Londres la fille de ton tailleur – c’est elle qui m’a reconnue. Elle m’a décrit l’effervescence qui régnait dans l’atelier lorsque tu arrivais, le tailleur et les employées nerveuses, craignant de n’avoir pas fait exactement ce que tu souhaitais, les apprenties inventant des prétextes pour sortir dans le couloir et t’observer à la dérobée, intimidées et fascinées – je n’étais donc pas la seule ! – par ta silhouette svelte et droite, tes vêtements impeccables et originaux, tes belles chaussures, mais à talon court, tes belles mains soignées, mais les ongles non vernis, ton visage à peine maquillé, mais pas beau à proprement parler, car tu as toujours fait remarquer, avec raison, que tu n’étais pas une belle femme. Je suis encore étonnée de ta promptitude en toutes choses, étonnée que les soins apportés à ton physique te prenaient, comme toute autre activité, si peu de temps. D’où le caractère insupportable et monstrueux de la lenteur, de la maladresse, de la quasi-invalidité auxquelles la maladie t’a condamnée ces dernières années, ta décrépitude abominable, ton déclin. Sortir faire des achats avec une de mes tantes, la nounou ou la mère d’une amie prenait un après-midi entier – et je pense qu’au fond elles n’étaient pas contrariées de passer ainsi le temps en vaines ou imaginaires activités, ce qui leur permettait (mais pas à toi) de se sentir utiles, actives et même de se plaindre d’un excès de travail. Un après-midi à affronter les vendeuses, à leur faire tout déballer sur le comptoir, y compris, à contrecœur, les modèles en vitrine, un après-midi à palper les tissus, à aller à la porte du magasin pour vérifier la couleur exacte à la lumière, à se plaindre du prix, pour finir parfois par rentrer à la maison sans avoir rien acheté, fût-ce une épingle, et remettre la chose au lendemain. Faire des achats avec toi me causait un agréable vertige, et je crois que le plaisir était dû en grande partie aux rares occasions que j’avais d’être en ta compagnie, car tu te contentais de superviser notre éducation (tu nous avais envoyés, malgré les hauts cris de ma grand-mère paternelle et de mon oncle évêque qui voyaient ainsi confirmés leurs pires soupçons, au Collège allemand, établissement mixte où n’était dispensé d’autre enseignement religieux que celui préparant à la première communion) et choisissais avec soin les gouvernantes qui s’occupaient de nous, les professeurs particuliers, les médecins, mais tu nous consacrais peu de temps. Je t’accompagnais chez le fourreur, un Juif de petite taille qui, ignorant tes sympathies pour les nazis, déballait pour toi ses plus belles pièces et assurait te les vendre à bon prix, pour le plaisir et surtout la publicité que tu lui ferais en les portant ; chez le couturier, où tu achetais très bon marché des vêtements quasiment neufs qu’avaient portés deux ou trois fois les mannequins et qui s’ajustaient sans aucune retouche à ta taille ; chez la chapelière hongroise aux beaux chiens féroces, que toi seule pouvais caresser, et moi par délégation ; chez ton joaillier, qui s’amusait à dessiner avec toi des bijoux exclusifs, inspirés parfois par d’autres que tu avais vus ou qui figuraient dans un magazine étranger, car si à la maison on pouvait se réveiller le matin et découvrir les meubles de la salle à manger à une autre place, rentrer un soir et constater qu’une cloison avait disparu, ou que la porte de ta chambre n’était pas à sa place habituelle, les bijoux aussi subissaient entre tes mains des modifications constantes. Ainsi les brillants des boucles d’oreille de ta grand-mère émigraient-ils sur une broche Art déco, les émeraudes d’un bracelet sur un collier, tandis que les multiples rangs de perles de différents orients, formes et tailles, épuisaient autour de ton cou toutes les combinaisons possibles. Oui, faire des achats avec toi me causait un agréable vertige. Tu savais ce que tu voulais et où le chercher, et il te suffisait d’un coup d’œil pour décider si ce qu’on nous montrait s’accordait ou non à ton désir. Les vendeuses s’effaçaient devant toi lorsque tu franchissais le seuil du magasin, et souvent se présentait le patron ou le gérant pour s’occuper de toi personnellement. Je ne sais si tu trouvais normal que, même dans des magasins où tu mettais les pieds pour la première fois, on te priait d’emporter tout ce que tu voulais quitte à régler plus tard (ce que tu n’acceptais jamais, car cela devait heurter ce code arbitraire mais strict sur lequel tu as toujours réglé ta conduite), ou on se proposait aimablement de te livrer à la maison des achats insignifiants qui auraient pu tenir dans ton sac, mais moi je savais bien que cela n’arrivait pas à mes tantes, ni quasiment jamais aux mères de mes amies. Oui, tu as été pendant des années, très nombreuses, une grande dame – elles ne se trompaient pas, les femmes de la FAI qui nous avaient fait fuir. Pourtant cela ne tenait pas à ton lignage, car tes sœurs avaient le même, et d’ailleurs la famille de papa était beaucoup plus huppée, ainsi que bien des personnes que vous fréquentiez. Tu étais une mère différente et moi j’adorais que tu le sois, même s’il était parfois fâcheux que règnent à la maison des coutumes insolites (la moins inquiétante n’étant pas que ni papa ni toi n’alliez à la messe le dimanche), et que tu t’obstines à ce qu’une gosse ordinaire comme moi, rondelette et portant des lunettes avant l’âge de trois ans, ait les cheveux courts tel un page, aux bons soins de ton coiffeur français, alors que les autres fillettes portaient toutes tresses, anglaises ou cheveux ondulés (sauf le jour du baptême de mon frère, où tu étais enfermée dans ta chambre et qu’une de tes sœurs a pu me faire en cachette un semblant d’anglaises avec mes cheveux qui devaient être moins courts que d’habitude), et que tu conçoives pour mes vêtements bizarres un côté plus sportif, très élégant je suppose, qui me distinguait où que j’aille, à un moment où mon plus vif désir était de m’intégrer aux groupes et de passer inaperçue. À en juger par l’air triste que j’ai sur les photos, je mourais de honte et d’inconfort dans ces vêtements. Pendant toute une année, j’ai prié chaque soir la Sainte Vierge pour qu’il ne pleuve pas le lendemain et qu’on ne nous affuble pas, mon frère et moi, de ces petites capes imperméables à carreaux que tu avais sorties de Dieu sait où et qui faisaient de moi la risée de toute la classe. Il est vrai qu’à certains moments j’aurais préféré une mère ordinaire, plus conventionnelle, qui m’eût administré parfois quelques bonnes baffes (tu ne m’en as donné que quatre, ce qui les rendit plus terribles et inoubliables, et je suis sûre qu’elles n’étaient pas arbitraires, causées par un accès d’impatience et de mauvaise humeur que tu aurais pu regretter ensuite, mais que tu les avais cru indiquées, tout comme il était indiqué qu’une décision prise ne soit jamais modifiée, ou qu’on ne lève jamais une punition, sous aucun prétexte) ; une mère qui nous aurait protégés des colères de mon père – inexistantes en l’occurrence –, et se serait rangée de notre côté face aux professeurs, aux employés de maison, aux camarades, même si on avait tort ; une mère qui aurait suspendu tout jugement critique nous concernant, nous aurait considérés comme extraordinaires et dévorés de baisers. Mais la seule idée que tu puisses dévorer quelqu’un de baisers est absurde. Je ne t’ai jamais vue débordante de tendresse, véritablement affectueuse, pas même avec ton fils que tu aimais et aimes plus que tout, pas même avec tes chiens préférés, dont tu exigeais une fidélité et une obéissance sans limites, une dévotion monstrueuse, totale, monothéiste. Sauf peut-être, fugacement, devant une portée de chiots. Mais tu étais une mère séductrice, et moi je t’adorais littéralement. Papa t’adorait, mon frère t’adorait, les employés de maison, auxquels tu ne permettais pas la moindre familiarité et que tu remettais toujours à leur place, t’adoraient, ainsi que la couturière, le fourreur, la chapelière et les professeurs du collège, ta cour d’amis t’adorait, et le fait que tes sœurs, la famille de mon père et quelques femmes de votre groupe te critiquaient âprement ne faisait que renforcer le mythe. Que s’est-il passé après, maman ? Tu demandes souvent à quel moment, à quel âge, j’ai cessé de t’aimer, mon frère a cessé de t’aimer, mes enfants ont cessé de t’aimer, parce que semble-t-il, c’est toi qui le dis, nous avons tous cessé de t’aimer. Mais tu demandes toujours quand, jamais pourquoi, comme s’il s’agissait d’un phénomène dû à notre malveillance ou obéissant à un processus naturel et irréversible, en tout cas quelque chose n’ayant rien à voir avec toi ou ton attitude. Tu attends peut-être que je réponde que j’ai cessé effectivement de t’aimer à tel moment, ou que je t’assure n’avoir jamais cessé. Je ne réponds pas, parce que je ne sais pas, je ne sais pas à quel âge j’ai cessé de t’aimer et d’ailleurs je ne sais pas si j’ai un jour cessé de t’aimer. Je ne sais pas à quel moment précis quelque chose s’est altéré dans notre relation. Il était inévitable que ton mythe, comme tous les mythes, décline, non seulement parce que mes yeux d’adulte ne pouvaient plus te voir comme t’avaient vue mes yeux d’enfant, mais parce que tant d’années creuses (c’est amusant de te voir irritée par les jours fériés et désapprouver les ponts que nous faisons au bureau, toi qui n’as pas travaillé un seul jour de ta vie), tant de talents gâchés, tant d’énergie déployée dans le vide et débouchant sur des migraines ou des crises de nerfs t’ont plongée dans une paresse croissante et conduite à un égoïsme si brutal que ce n’est même plus de l’égoïsme et qu’il faudrait inventer un autre mot pour le nommer. Si notre relation s’est brisée, si à un moment de l’adolescence je me suis affrontée à toi et que je n’ai pas baissé la garde pendant des années, ce ne fut en rien à cause de ce que tu me disais, me faisais, me laissais faire, ni à cause de ce que tu disais, faisais ou laissais faire aux autres. C’est parce que j’ai compris, en une révélation subite qui avait dû mûrir longtemps en moi secrètement, que j’aurais beau m’appliquer, jamais – et, avec toi, « jamais », c’est sans palliatif ni espoir – je n’obtiendrais ton approbation. Même si je réussissais à être aussi élégante, séductrice et grande dame que toi, même si je trouvais celui qui te paraîtrait le meilleur des maris, même si j’avais des enfants « haut de gamme » (grands, blonds, les yeux clairs, des enfants à l’air étranger), même si je surpassais ton crawl et devenais championne de natation, même si j’écrivais mieux que Cervantès et peignais mieux que Rembrandt, même si je passais ma vie entière à me conformer à l’image que tu t’es forgée de moi, je n’obtiendrais jamais ton approbation. Comme j’étais disqualifiée d’avance, la seule façon de m’affirmer et de ne pas succomber était de t’affronter. Mais j’ai découvert alors quelque chose d’encore plus grave et irréversible : nous aurions beau nous y efforcer, tu ne permettrais jamais qu’on te rende heureuse, pas même contente. Quand j’essaie de me rappeler un moment où tu paraissais contente, je n’en trouve aucun. Il est paradoxal que, si satisfaite de toi-même et sans avoir la moindre idée de ce que peut être un sentiment de culpabilité, tu n’aies pas été un tant soit peu heureuse. Et quelle relation avoir, maman, avec une personne qui ne nous approuvera jamais et jamais ne permettra qu’on la rende heureuse ? Cette nuit, j’ai rêvé de nouveau – cela arrive souvent – que j’étais dans votre maison, dans cette maison que tu as conçue à ta mesure, et tu étais là aussi, assise dans le grand fauteuil de velours vert où tu lisais pendant des heures après avoir allumé un feu d’enfer dans la cheminée de la bibliothèque (qui faillit provoquer un incendie à deux reprises), puis debout devant l’armoire de ta garde-robe, me laissant respirer ton parfum, me montrant les bijoux de la grand-mère qui me plaisaient tant et que tu allais détruire pour en créer de nouveaux. Une foule de souvenirs m’ont envahie. J’aurais pu dresser ici une longue liste des agressions et des affronts, et j’ai peut-être commencé cette lettre avec l’intention d’en faire un règlement de comptes, mais j’ai découvert que les affronts et les agressions, s’ils ont existé, ont cessé depuis longtemps de m’obséder. Il y a longtemps aussi que, sans en être consciente, devant toi j’ai baissé la garde. L’histoire, bien que nous soyons toutes les deux en vie, s’est refermée, elle est close ; le rideau est définitivement tombé et nous sommes définitivement en paix.   Cette nouvelle est tirée du recueil Madres e hijas (« Mères et filles »), publié en 1996 sous la direction de Laura Freixas. Elle a été traduite par François Gaudry.
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