Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Matt Ridley : « L’humanité poursuit sa marche au progrès »

C’est une donnée de base de la psychologie humaine : nous voyons plus ce qui ne va pas que ce qui va. Les pessimistes ont deux fois tort : dans les faits et moralement.

Biologiste à l’origine, Matt Ridley a dirigé la rubrique scientifique de The Economist avant de devenir rédacteur en chef de ce journal pour les États-Unis. Il a publié plusieurs livres de vulgarisation scientifique. Le dernier traduit en français est Génome­. Autobiographie de l’espèce humaine (Robert Laffont, 2001).

Comme Jean Fourastié dans les années 1950 ou Julian Simon dans les années 1980, vous montrez que la population de la Terre ne cesse globalement de voir son sort s’améliorer. Pourquoi ce fait est-il si souvent méconnu ?

Les gens ont tendance à oublier les désagréments du passé et à ne voir que ceux du présent. C’est une constante de la psychologie. De même les gens sont-ils plus sensibles à la perte qu’au gain. Les pertes dues à la chute du marché boursier sont ainsi davantage ressenties que les gains dus à la hausse qui a précédé. Nous focalisons notre attention sur les choses qui vont mal plus que sur celles qui vont bien.
Les médias et les groupes de pression politiques n’aident pas. Une bonne nouvelle n’est pas une nouvelle. Dans mon livre, je donne un exemple pris dans le journal du matin de la BBC. La chaîne avait mis en avant une étude montrant que l’incidence des maladies cardiovasculaires chez les femmes britanniques jeunes et d’âge moyen avait « cessé de baisser ». La chaîne ne mentionnait pas que l’incidence des maladies cardiovasculaires avait jusqu’à tout récemment beaucoup baissé dans toute la population féminine, continuait de baisser chez les hommes, et n’avait pas recommencé à monter dans la fraction de la population féminine où l’arrêt de la baisse avait été constaté : ce n’était pas une information ! Toute la discussion portait sur la « mauvaise » nouvelle. En septembre 2009, pour présenter le fait rassurant que la température de la planète n’avait pas augmenté au cours de la décennie précédente, le New York Times titra : « Une pause des températures ajoute une difficulté à la tâche de trouver une solution. » Plus récemment, quand le journal médical The Lancet a accepté un article scientifique montrant que la baisse de la mortalité à la naissance (celle de la mère et celle de l’enfant) dans le monde s’est accélérée, divers groupes de pression, craignant de voir leurs revenus diminuer, ont tenté de dissuader le rédacteur en chef de publier la « bonne nouvelle ».

Est-il concevable que la tendance de fond à l’amélioration, que l’on observe depuis des siècles, en vienne à s’arrêter ?

Bien sûr ! Des politiques absurdes, entraînant la pauvreté et la détresse, comme on le voit en Corée du Nord ou en Birmanie, pourraient s’étendre à d’autres pays. Mais, même dans les années 1940, quand cela s’est produit dans la moitié du monde, cela n’a pas empêché l’innovation de se poursuivre dans les biens et les services, et aujourd’hui la mondialisation rend encore plus difficile d’empêcher la technologie de faire progresser le niveau de vie des gens. Un désastre global est possible, des désastres locaux sont inévitables, mais une prospérité croissante est hautement probable.

À l’inverse de la plupart des biologistes vous pensez que notre gros cerveau ne fut pas la cause du progrès. Pourquoi ?

Je pense que ce qui fait fonctionner la société humaine n’est pas la taille du cerveau des individus mais celle de notre cerveau collectif. Presque toutes les technologies dont nous nous servons, du crayon à la ville, échappent à la compétence d’un individu. Comme l’a fait observer Leonard Read dans un article qui eut son heure de gloire dans les années 1950, personne ne sait faire un crayon (1). Le savoir-faire nécessaire est dispersé entre des milliers de gens, depuis le planteur du café bu par les ouvriers sur la chaîne d’assemblage des crayons jusqu’au mineur de graphite, en passant par le porteur et le détaillant, sans oublier feu les découvreurs de l’électricité et les gourous du marketing qui ont mis ce type de crayon sur le marché. Aucune de ces milliers de personnes ne sait faire un crayon. Ce savoir-faire transcende les limites du cerveau humain. Tout ce que nous utilisons aujourd’hui combine des idées différentes, est produit par de nombreuses personnes et échappe au savoir de l’individu. Quand nous avons commencé à échanger et à nous spécialiser, voici environ 100 000 ans, nous avons sans le savoir commencé à créer un cerveau collectif, dans lequel nous ne sommes que les nœuds d’un réseau. Les réalisations de ce cerveau collectif sont plus brillantes que tout ce que nous pouvons comprendre. C’est pourquoi la planification centralisée ne peut pas marcher. Nous ne pouvons pas utiliser nos cerveaux individuels pour expliquer au cerveau collectif ce qu’il doit faire. C’est là, et non dans la conscience et le langage, que se loge le secret de l’explosion de la prospérité et du progrès humains que l’on observe depuis 100 000 ans et encore aujourd’hui.

Votre livre s’ouvre par deux citations, l’une d’Adam Smith en 1776 (2), l’autre d’Adam Ferguson en 1767 (3). Voulez-vous suggérer que nous avons oublié les leçons de l’Écosse des Lumières ?

Dans une certaine mesure, je le pense en effet. Pour moi la principale intuition des Lumières écossaises, inspirées bien sûr par les Lumières françaises, est la notion d’ordre spontané. Smith, Hume, Ferguson, Hutcheson et d’autres ont vu que la société était composée de trames complexes, non fortuites, qui n’étaient pas tendues d’en haut par une divinité ou un monarque. Adam Smith, en particulier, a compris que la division du travail – que je préfère appeler l’échange et la spécialisation pour ne pas confondre avec la division du travail social à la Durkheim ou à la Charlie Chaplin – expliquait comment un tel ordre pouvait naître de l’action d’individus motivés par leur propre intérêt, et non d’un plan préconçu. D’où ma fascination pour le lien entre les idées de Darwin appliquées à la nature et celles de Smith appliquées à la société.
Qu’avons-nous donc oublié ? Que des schémas d’organisation émergent et évoluent sans être planifiés. La majeure partie du XXe siècle succomba au sortilège du dirigisme, marxiste, fasciste ou même social-démocrate. Le sortilège fut brisé par des gens comme Friedrich Hayek et Milton Friedman, mais en partie seulement. On observe toujours, particulièrement en Europe, ce réflexe immédiat que la façon de résoudre un problème est de planifier une solution, au lieu de modifier les dispositifs incitatifs. Mais je m’intéresse moins à la politique, à ce qu’il faudrait faire, qu’à l’explication de ce que nous faisons. Et c’est là, je pense, que les Lumières écossaises sont si précieuses. Adam Smith est un très grand psychologue. Sa Théorie des sentiments moraux et la première partie de La Richesse des nations sont des analyses très profondes de la spécificité de l’animal humain. Je souhaite faire revivre l’importance qu’il accorde à l’échange, la « disposition à troquer et échanger ». C’est cette propension qui explique le décollage de l’espèce, parce qu’elle a rendu la culture « sexuelle » et considérablement accéléré l’évolution culturelle.

Adam Smith n’avait pas besoin de connaître la théorie de l’évolution pour expliquer la richesse des nations. Pensez-vous vraiment que la biologie ajoute quelque chose ?

Oui. La biologie apporte des idées fécondes, comme le rôle de la sexualité dans l’accélération du changement évolutif. La théorie économique peut emprunter cette idée et l’utiliser pour comprendre l’importance de l’échange, tout comme la biologie a emprunté à l’économie l’idée de l’ordre spontané. Les idées se construisent les unes à partir des autres et se fertilisent mutuellement, comme les fleurs. Certes, Adam Smith n’avait pas besoin de comprendre que les êtres humains ont évolué par la sélection génétique naturelle. Mais cela l’aurait beaucoup intéressé, parce qu’il aurait vu que les sociétés et les technologies évoluent aussi par la survie sélective des idées en compétition et comment le tout est accéléré par l’échange.

Le dernier rapport du GIEC, le groupe international chargé d’évaluer le changement climatique, prévoit à la fois un réchauffement catastrophique et une forte augmentation du niveau de vie sur les cinq continents. Pourquoi cette incohérence n’a-t-elle pas fait la une des médias ?

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Votre profession s’est montrée scandaleusement timorée à l’égard du consensus sur le changement climatique. Les journalistes ont cessé de poser les questions difficiles et se sont transformés en mégaphones pour amplifier l’exagération des risques. Les modèles du GIEC disent d’abord que la richesse par habitant dans les pays pauvres sera environ neuf fois plus élevée en 2100 qu’aujourd’hui. Après quoi ils font une estimation du coût du réchauffement climatique pour les économies en 2100 et en concluent que la richesse par habitant n’augmentera pas de neuf fois mais seulement de huit fois. En quoi la multiplication par huit du niveau de vie est-elle une catastrophe ? J’accepte la théorie des gaz à effet de serre, j’accepte l’idée qu’un réchauffement est probable, mais, au vu des propres calculs du GIEC, je n’accepte pas l’idée qu’une catastrophe soit probable. Déjà les politiques adoptées pour réduire les émissions de carbone – comme les biocarburants – ont des effets dommageables pour de pauvres gens et des habitats naturels. Les projets actuels risquent de nous détourner des urgences comme la pauvreté, la pollution de l’air à l’intérieur des logements, la faim et le paludisme. Si nous souhaitons voir le monde dépenser 45 trillions de dollars pour traiter un problème, il nous faut de meilleures preuves que c’est bien là le problème principal.
Je constate une contradiction similaire sur les combustibles fossiles. Les gens me disent souvent : « Nous devons cesser d’utiliser des combustibles fossiles pour sauver le climat, et de toute façon ils vont arriver à épuisement. » S’ils arrivent à épuisement, ils ne sont pas une menace pour le climat. Si nous arrêtons de les utiliser, ils ne vont pas s’épuiser. De fait, les dernières données suggèrent que le monde va brûler beaucoup plus de gaz dans les prochaines décennies. Or le gaz est le carburant fossile le moins chargé en carbone, donc la décarbonisation de l’économie va se poursuivre et en 2060, nous serons de toute manière dans une économie à faibles émissions de carbone. Elle ne reposera pas pour autant sur l’énergie éolienne ou solaire.

Vous écrivez : « La nature humaine n’a pas changé, c’est la culture humaine qui a changé. » Mais est-ce que notre nature culturelle a changé ? Sommes-nous plus moraux que l’homme de Cro-Magnon ? Plus intelligents ?

Nous sommes probablement moins violents, moins sexistes, nous avons moins de préjugés. Ces tendances se développent depuis longtemps. En ce sens, oui, je suppose que nous sommes un peu plus moraux. Ce que je veux dire quand je dis que la nature humaine n’a pas changé, c’est que la jalousie, l’ambition et le désir, ce genre de choses n’a pas fondamentalement changé. Mais, bien sûr, ces passions prennent de nouvelles formes. Les gens se font des procès au lieu de se tuer, par exemple. Pour ce qui est de l’intelligence : nous avons certainement davantage d’opportunités de développer notre intelligence, mais je soupçonne que si l’on pouvait faire un test objectif, on ne verrait pas de différence sensible entre l’intelligence des individus aujourd’hui et à l’époque de Cro-Magnon. En revanche, et c’est ce qui compte, nous sommes collectivement plus intelligents, parce que nous combinons, accumulons et échangeons nos idées plus largement dans nos technologies.

Vous suggérez dans votre livre que les prophètes de malheur ont « moralement tort ». Maintenez-vous ce point de vue ?

Dans certains cas, oui. Soutenir que les pays africains doivent refuser de l’aide alimentaire quand elle vient de produits génétiquement modifiés au motif que cela pourrait créer un problème de santé est si contraire aux données scientifiques que cela relève de l’erreur morale. Effrayer les enfants avec des visions apocalyptiques de l’avenir fondées sur des interprétations erronées de la science est moralement condamnable. Faire campagne contre le libre-échange au motif que cela pourrait conduire à la catastrophe alors que tout indique que cela doit réduire la pauvreté, oui, je pense que c’est moralement contestable.

Auriez-vous écrit ce livre en 1940 ?

Je ne connaîtrai jamais la réponse. Oui, il y avait de bonnes raisons de penser que l’avenir était sombre en 1940, en dépit de l’accroissement du niveau de vie et des promesses des technologies nouvelles. Mais nous savons maintenant que nous aurions eu tort de désespérer. Si j’avais écrit ce livre en 1940, j’aurais eu raison.

Admettez-vous qu’il y a une part d’irrationnel dans votre foi dans l’« optimisme rationnel » ?

Non. Je peux être irrationnel comme tout un chacun, mais j’ai fondé chacun de mes arguments sur des données – sur des faits, ou des hypothèses logiques ou raisonnables. Rien dans mon optimisme ne relève de la foi.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

Notes

1| Leonard Read, « I, Pencil », The Freeman, décembre 1958.

2| « La division du travail n’est pas le fait de quelque sagesse humaine, mais la conséquence nécessaire, bien que très lente et graduelle, de la disposition de la nature humaine à troquer et échanger une chose pour une autre » (Adam Smith, La Richesse des nations).

3| « Dans les autres classes d’animaux, l’individu progresse de l’enfance à la maturité ; chez l’homme, on voit un progrès de l’espèce autant que de l’individu » (Adam Ferguson, Essai sur la société civile).

 

 

Pour aller plus loin

Sylvie Brunel, Jean-Robert Pitte et al., Le ciel ne nous tombera pas sur la tête, Jean-Claude Lattès. Un groupe de géographes réagit au discours catastrophiste.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’optimiste rationnel. Comment la prospérité évolue  de Matt Ridley : « L’humanité poursuit sa marche au progrès », Fourth Estate

SUR LE MÊME THÈME

Entretien Joseph Henrich : « C’est la culture qui nous rend intelligents »
Entretien Evgueni Mironov : « Les Russes ont l’habitude de lire entre les lignes »
Entretien Tessa Hadley : « Il y a une féminité propre au roman anglais »

Dans le magazine
BOOKS n°109

DOSSIER

SOS biodiversité

Chemin de traverse

12 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Armageddon

par Olivier Postel-Vinay

Bestsellers

Initiation au Cachemire

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.