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L’hydre de Taleb

Nous le constatons tous les jours dans notre monde fini : il faut bien trouver le moyen de faire de la place. Mais détruire ne se fait pas sans heurts, ni sans dommages. Peut-on cependant trouver dans ce processus même quelque élément positif ? Parmi les concepts qui ont marqué bien des discussions du monde de l’économie, la destruction créatrice de Schumpeter est l’un des oxymores les plus cités. Ce concept n’est pas étranger à la biologie, en ce sens que la vision traditionnelle de la sélection naturelle retient la lutte pour la vie — occuper le terrain et faire sa place — comme cause centrale de l’évolution. Et si cette lutte à mort conduit à la disparition des espèces, elle mène aussi à l’apparition de nouvelles formes de vie, temporairement adaptées aux circonstances qui lui ont donné naissance. Il y a bien destruction créatrice.

Or la création d’une entité quelconque, sans modification de la matière qui la constitue, demande quelque réarrangement, quelque nouvelle construction. Ce qui se crée ne part pas de rien. Si « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se conserve » vaut pour la matière, cela ne vaut pas pour les relations qui s’établissent entre les atomes, les jeux de construction des enfants, les traverses, écrous, et boulons, ou les cellules vivantes. Derrière la disparition se cache souvent plus qu’une renaissance, on y trouve de la nouveauté. Le suicide cellulaire est à l’origine de formes comme la main, qui ne serait, autrement, qu’un moignon sans doigts. En un mot, il faut l’apport d’une certaine information. Je ne sais pas si, pour Schumpeter, la création de richesse sur les décombres des catastrophes comprenait le délit d’initié (probablement la seule manière sûre de faire fortune en bourse). Mais pour la vie, nul initié. Ou plutôt, nulle vision globale. Et pourtant la vie ne cesse d’innover. Or la vie ne peut que localement connaître ce qui est fonctionnel, sans même pouvoir juger que le fait que ce qui marche soit de quelque utilité pour l’ensemble. C’est d’ailleurs ce qui explique la gratuité apparente de bien des structures ou des processus biologiques, ou encore l’arrimage — l’anglais utiliserait ici hitch-hiking — d’entités sans intérêt apparent pour un organisme, et leur transmission dans sa descendance. Cela a pour conséquence remarquable que chez les organismes vivants le bricolage semble souvent plus efficace qu’une bonne conception. C’est ce que dit Nassim Taleb: « tinkering outperforms design » pour présenter son concept d’anti-fragilité, qu’il va rendre prochainement public dans un livre, AntiFragility.

L’idée est simple: il n’y a pas d’opposé facile à trouver à « fragile ». Robuste, ou résilient exprime simplement qu’une entité sera difficilement abîmée, ou détruite. Mais comment dire ce qui ferait qu’en cas de choc un objet acquière plus de solidité que dans son état initial ? Taleb oppose à l’Épée de Damoclès non pas le Phénix (qui renaît de ses cendres), mais l’Hydre (qui acquiert de nouvelles têtes à chaque fois que l’une est coupée). Or la vie a bien cette propriété de l’hydre : malmenée elle résiste en créant de nouvelles formes. On sait aujourd’hui qu’il suffit de quelques mois après la synthèse d’un nouvel antibiotique pour qu’apparaissent des souches résistantes. Et ce n’est pas seulement par la mobilisation, au travers d’échanges de gènes préexistants, d’une résistance cachée quelque part et inutilisée, mais bien souvent l’émergence d’une activité nouvelle. De même, si le précurseur du Nylon® n’a jamais existé sur Terre, il n’a pas fallu longtemps pour que des bactéries trouvent que c’est un excellent aliment qui leur permet de se développer rapidement. Et les enzymes impliquées n’ont pas d’ancêtre reconnu.

Tout se passe comme si la vie pouvait inventer sans cesse, au moins un contexte local bien précis. Mais comment mobiliser l’information du contexte, celle qui lui donne son sens ? L’image du génie de la lampe d’Aladin vient aussitôt à l’esprit, sous la forme d’un petit personnage à la vue myope, mais capable de mesurer les propriétés de son environnement immédiat. Initialement présenté par James Clerk Maxwell, ce démon contrôlait l’ouverture d’une trappe qui séparait en deux chambres un gaz à température uniforme. En fermant la trappe à chaque fois qu’un atome rapide allait passer d’une chambre à l’autre côté, le démon transformait rapidement le gaz en deux compartiments, un chaud et un froid. Il remontait ainsi la tendance naturelle à l’uniformisation de la température, propriété aussi magique que le mouvement perpétuel. On trouvera toute la description des propriétés de ce démon, et de son lien avec l’information dans Maxwell’s demon 2, publié par Harvey Leff and Andrew Rex en 2002 (CRC Press, Boca Raton, Floride, USA). Le mouvement perpétuel n’existe pas, et l’on comprend vite que le démon doit non seulement mesurer, mais aussi se souvenir. Tout se passe comme s’il était un petit ordinateur du type de ce qu’on propose aujourd’hui en domotique. Et en y regardant de plus près on remarque comment la multiplication de démons de ce type pourrait rendre un automate antifragile, capable de bénéficier de tous les stress qui s’appliquent à lui, en triant les objets en fonction de leur comportement en face du stress. Cela, à condition, bien sûr, que le démon puisse disposer d’une source d’énergie, et d’une poubelle. Il lui suffirait d’avoir pour fonction la tendance naturelle à faire de la place (destruction ou mise à la poubelle), tout en utilisant son énergie pour éviter de détruire, ou de jeter, ce qui est, sur le moment, fonctionnel. Mais n’est-ce pas là la base même de la vie ? Attendons les réactions qui ne manqueront pas au livre de Taleb pour voir où ira se promener notre imaginaire.

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