L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Limonov : « Je suis le seul intellectuel en Russie »

Poutine n’est plus qu’un César insignifiant présidant au déclin de l’Empire romain. S’il continue à régner, c’est par le pouvoir du mensonge.

À la fin du livre qu’il vous consacre, Emmanuel Carrère écrit : « Je pense que Poutine est un homme d’État de grande envergure et que sa popularité ne tient pas seulement à ce que les gens sont décervelés par les médias aux ordres ». Que pensez-vous de ce jugement ?

L’opinion de Carrère est celle d’un observateur extérieur. Je suis d’un autre avis. Poutine est arrivé au pouvoir en tant qu’héritier : il était le favori d’Eltsine. Avant 2000, il n’avait aucune expérience du travail politique ni des luttes intestines au sein d’un parti. Il ne s’était jamais présenté à des élections. Bref, ce n’était pas un homme politique. Il a appris sur le tas. Et il l’a appris à nos dépens. C’est la population russe qui a « payé » pour ses erreurs.
Sa popularité est évidente, mais simplement parce qu’il est le chef de l’État. En Russie, le président est presque Dieu. Mais l’État dont il est le chef, qui avait déjà été démoli par Eltsine, part en lambeaux. Il préside à la décomposition de l’ossature même de l’État russe. Il me rappelle un César insignifiant vers la fin de l’Empire romain.

Pourquoi, à en juger par les enquêtes d’opinion, la grande majorité des Russes est-elle favorable à Poutine ?

Il ne faut pas avoir confiance dans les sondages et autres enquêtes sur l’opinion publique en Russie. Chez nous, on truque aussi bien les sondages que les élections. Ceux qui les falsifient de façon routinière et calme sont probablement animés des meilleures intentions.

Les Russes sont-ils vraiment « décervelés par les médias aux ordres » ?

Les « Russes » forment une multitude de groupes différents, et non une mer monotone de têtes qui pensent toutes la même chose. Aujourd’hui, les riches ont peur de Poutine (à cause de l’affaire Khodorkovski), les pauvres s’en sont détournés (après la monétisation des avantages en nature en 2005), l’intelligentsia le hait car il a détruit la politique et réduit les libertés à un minimum. Il n’y a sans doute que les retraités qui l’approuvent : ils constituent sa base électorale.

Le FSB est-il au service de Poutine, ou est-ce Poutine qui est au service du FSB ?

Les officiers du FSB considèrent Poutine comme le Sauveur, car il a tiré leur corporation de l’humiliation et de l’impuissance. Il a nommé les représentants de l’organisation aux postes clés. La plupart des officiers du FSB l’adorent. Ils servent le Sauveur, lequel n’oublie pas de les gratifier de ses faveurs.

Diriez-vous que le régime politique russe actuel est : une démocratie autoritaire ? une monarchie démocratique ? une oligarchie mafieuse ? autre chose ?

Staline se maintenait au pouvoir grâce à la violence du NKVD. Poutine se maintient au pouvoir grâce au mensonge. C’est un empire du mensonge, un État policier qui fait du mimétisme pour se faire passer pour une soi-disant démocratie, une démocratie d’un type particulier, aux caractéristiques russes.

Les intellectuels jouent-ils un rôle quelconque en Russie aujourd’hui ?

Strictement parlant, je suis le seul qui puisse prétendre au titre d’« intellectuel » en Russie. Toute une strate de l’intelligentsia vit de l’exploitation de vieilles idées (comme, par exemple, le « communisme » ou le « libéralisme »), ça oui. Mais je ne vois pas d’intellectuels, c’est-à-dire de personnalités qui génèrent des idées nouvelles. Je ne vois que moi-même dans ce rôle. En France, on me connaît mal, on est en train de lire le bestseller (me dit-on) Limonov, qui me présente comme un aventurier hardi, à la biographie passionnante. Mais les Français ignorent que je suis aussi l’auteur de nombreux livres originaux, « Sanatorium disciplinaire » (1989), « Meurtre d’une sentinelle » (1992), « Une Autre Russie » (2003, non traduit), « Hérésies » (2008, non traduit). J’ai  exercé une influence sur deux générations de jeunes  en Russie. Des dizaines de milliers d’entre eux ont connu l’expérience du parti national-bolchevik que j’ai fondé (nom qui choque les Français, je sais).

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Vous considérez-vous toujours comme un national-bolchevik ?

Je suis président du Comité Exécutif du parti « L’Autre Russie ». Le parti national-bolchevik a été interdit par la Cour de la ville de Moscou le 19 avril 2007. Pour en être membre, des citoyens sont arrêtés, jugés et jetés en prison.

Quelle est la principale source d’espoir pour la Russie ?

Il est réconfortant de voir que se poursuivent  les manifestations de résistance civile, comme les meetings de la « Stratégie-31 » à Moscou et à Saint-Pétersbourg, qu’organise mon parti. Mais surtout, on voit à l’œil nu que le pouvoir du Tandem Poutine-Medvedev n’a plus d’autorité. Il y a un indice qui ne trompe pas : parmi les gens cultivés, être du côté du pouvoir a cessé d’être à la mode. Pour paraître progressiste, il faut être opposé au régime.

Propos recueillis et traduits par Galia Ackerman.

LE LIVRE
LE LIVRE

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Alain Prochiantz : « La radicale originalité de Sapiens »
Dossier Frans de Waal : « Ne confondons pas émotions et sentiments »
Dossier Ce que ressentent les animaux

Dans le magazine
BOOKS n°100

DOSSIER

Du bon usage de l'esprit critique

Chemin de traverse

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Esprit critique, es-tu là ?

par Olivier Postel-Vinay

Philosophie

L’esprit critique comme obscurantisme

par Marcel Gauchet

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.