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L’impératrice qui découvrit l’imprimerie

Cinq cents ans avant Gutenberg, l’impression de livres sur papier avait pris son essor en Chine.

L’histoire de l’imprimerie en Chine a été attestée brièvement par Denis Twitchett en 1977 puis, plus longuement, par T.H. Tsien dans la série pionnière de Joseph Needham, Science et Civilisation en Chine (1985). Mais leurs efforts semblent n’avoir eu guère d’écho au-delà du cercle des sinologues : aux yeux du reste du monde, Gutenberg demeure l’inventeur de l’imprimerie. Pourtant, l’impression par plaques de bois existait en Chine depuis déjà cinq cents ans.
Dans La femme qui découvrit l’imprimerie, T.H. Barrett remonte aux origines de cette technique, poussant sa quête au-delà des archives archéologiques afin de découvrir les conditions qui ont entraîné la production en série. L’impression se faisait sur papier (également inventé par les Chinois, sans doute aux alentours du IIe siècle av. J.-C.), mais il ne reste que peu d’exemples datés de la période la plus ancienne. La collection Stein de la British Library, qui réunit des documents sur papier trouvés dans la région de Dunhuang [aux confins du Turkestan], comprend le magnifique sutra du Diamant, un long rouleau de papier imprimé avec un remarquable frontispice et un colophon indiquant qu’il fut exécuté en 868 ap. J.-C. La qualité de la gravure du frontispice et l’élégance des caractères révèlent à l’évidence une industrie parvenue à maturité (1).

Une culture qui valorise la copie des textes sacrés

Dans sa description rigoureuse des techniques et des idéologies qui ont contribué à son essor, Barrett exploite ses travaux antérieurs sur l’utilisation (par les femmes) de grandes planches gravées pour l’impression sur tissu au début du VIIIe siècle, et sur la probabilité d’un changement climatique radical ayant menacé la stabilité politique de l’Empire. Il accorde une très large place à la question du bouddhisme et à l’attitude des Chinois de l’époque à l’égard des textes et des reliques. Les textes considérés comme des incarnations du Bouddha ou de certains personnages éminemment vertueux semblent s’être développés notamment dans le boud¬dhisme Mahayana (Grand Véhicule), prédominant en Chine. Cette tradition, note Barrett, convenait bien aux conceptions chinoises concernant la puissance de l’écrit, la valeur de l’acte de copier, et la croyance selon laquelle on pouvait satisfaire les esprits des ancêtres en ayant le mérite de copier les textes sacrés.
À côté de quantité d’éléments plaidant en faveur de l’émergence précoce de l’imprimerie, Barrett présente une quantité à peu près équivalente d’arguments indiquant que les Chinois n’avaient guère besoin de recourir à un procédé mécanique de reproduction, étant donné leurs talents de copistes. La réplique de manuscrits dans les monastères bouddhistes de l’époque Tang allait bon train, comme le prouvent les indi¬cations « 1784e copie » et « 1807e copie » que l’on trouve sur des exemplaires du sutra du Lotus figurant dans le corpus de Dunhuang. Notre héroïne, l’impératrice Wu (628-705), passa elle-même commande de 3 000 copies manuscrites de ce sutra, soit un total de 21 000 rouleaux de papier, « pour le bienfait karmique posthume de ses parents ». Elle fit aussi reproduire au moins un exemplaire de la totalité du corpus taoïste, représentant environ 2 000 rouleaux, en mémoire d’un fils décédé. Malgré ces commandes, elle pourrait bien avoir aussi donné l’ordre qui fut à l’origine de l’imprimerie.

Un million d’exemplaires

« Dame Forte », « Reine du Ciel », « Sage et Sainte Mère Souveraine », l’impératrice Wu est l’une des plus célèbres figures de l’historiographie chinoise traditionnelle. Si Barrett résiste en général à la tentation de se complaire dans la description de sa cruauté, que les biais de la tradition historique empêchent d’évaluer objectivement, il dépeint une femme qui a pu éprouver un certain sentiment de culpabilité à la pensée de ses crimes. Il semble qu’elle ait poursuivi deux lièvres à la fois : outre son rôle de protectrice du bouddhisme, elle avait fait graver sur une plaquette d’or destinée à être lancée en l’air une requête taoïste adressée « aux saints immortels », où elle demandait « aux trois palais et aux neuf départements d’effacer le nom malfaisant de Wu ». La plaquette fut retrouvée en 1982 sur la montagne sacrée de Song¬shan. Il est très probable que, dans les toutes dernières années de sa vie, elle finança l’impression d’un court texte promettant la renaissance au paradis à quiconque en ferait de multiples copies, au nom de la souveraine d’un futur monde bouddhiste qu’elle espérait devenir. L’imprimerie par plaques de bois permettait de fabriquer des copies beaucoup plus rapidement que les scribes ne pouvaient le faire manuellement ; selon Barrett, c’est l’une des raisons essentielles de son adoption, alors que l’impératrice vieillissante savait sa fin proche. Une de ces copies fut acheminée en Corée et, une cinquantaine d’années plus tard, l’impératrice nippone Koken ordonna qu’on la reproduise à un million d’exemplaires. L’exemplaire coréen et la version japonaise passent pour les textes imprimés les plus anciens du monde, mais Barrett défend de manière convaincante l’antériorité de l’impératrice Wu. Son livre est aussi fascinant que stimulant.

Traduit de l’anglais par Gilles Berton.

Pour aller plus loin

1|Le sutra du Diamant est imprimé à partir de sept plaques de bois. Suivant cette technique, les images ou les caractères sont d’abord peints à l’encre sur papier, lequel est appliqué sur une plaque de bois. Le bois est ensuite évidé autour des formes. Une fois la plaque prête, plus de mille feuilles par jour pouvaient être imprimées.

LE LIVRE
LE LIVRE

La femme qui découvrit l’imprimerie de L’impératrice qui découvrit l’imprimerie, Yale University Press

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