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L’impitoyable empire portugais

Au XVIe siècle, un petit pays pauvre des marges de l’Europe se lance le premier dans l’aventure impériale. Dix-huit mille kilomètres séparent Lisbonne de l’Inde, mais les Portugais réussissent à asseoir une suprématie sans pareille sur l’océan Indien et ses rivages. À coups de sabre et de prises d’otages, ils vont définir pour longtemps les termes de la rencontre entre Orient et Occident.

Personne n’aurait parié sur le Portugal, pays petit et pauvre posté à la lisière occidentale de l’Europe, pour accéder au statut de puissance impériale. Pourtant, à partir du début du XVIe siècle, et en un laps de temps remarquablement bref, les Portugais s’élancèrent sur la scène mondiale. Les mers devinrent leur empire : parcourant de vastes distances, les explorateurs portugais, prompts à manier le sabre, s’implantèrent en Inde et poussèrent jusqu’à Malacca. Là, ils se livrèrent au commerce des épices et des richesses de l’Orient. Mais le négoce n’était pas leur seul objectif : inspirés par les croisades et le zèle chrétien, les Portugais avides de gloire religieuse et désireux de reconquérir Jérusalem s’attaquèrent aussi à l’islam. Tel est l’arrière-plan du récit haut en couleur de Roger Crowley, « Conquérants ». Spécialiste de cette époque et de l’affrontement entre l’Empire ottoman et l’Occident chrétien, Crowley possède un don pour la narration palpitante (et sanglante), soutenu par une solide connaissance des enjeux politiques et religieux du temps. Les grandes traversées qui firent du Portugal une puissance mondiale couvraient des distances à couper le souffle. Si le voyage de Christophe Colomb en 1492 domine les livres d’histoire (il navigua sur quelque 6 000 kilomètres jusqu’aux Bahamas), les marins portugais allèrent trois fois plus loin, puisque 18 000 kilomètres environ séparaient Lisbonne de l’Inde. En 1488, Bartolomeu Dias réussit à contourner l’Afrique pour atteindre l’océan Indien ; jusque-là, les Portugais s’étaient cramponnés à la côte africaine, n’osant pas s’en éloigner, prisonniers de la zone des calmes équatoriaux. La grande innovation de Dias fut, contre toute logique, de prendre le large vers l’ouest [s’éloignant des côtes de la Namibie], où les vents forts de l’Atlantique Sud lui permirent de passer le cap de Bonne-Espérance. Environ neuf ans plus tard, Vasco de Gama fit mieux encore et alla jusqu’à la côte de Malabar, en Inde. C’est ainsi que naquit le projet impérial portugais. D’emblée, l’entreprise se caractérisa par des erreurs de perception quasi comiques, qui tournèrent vite au conflit meurtrier. Les Portugais avaient une vision bornée de ce qu’ils espéraient trouver en Inde. Déjà hostiles envers les musulmans, qui dominaient les réseaux marchands, ils ignoraient tout de l’hindouisme, qu’ils prenaient pour une secte hérétique chrétienne. « Les Portugais étaient arrivés sur la côte indienne avec les visières de leurs heaumes baissées, écrit Crowley. Endurcis par plusieurs décennies de guerre sainte en Afrique du Nord, ils adoptaient pour stratégie par défaut le soupçon, la prise d’otages, l’épée toujours à demi dégainée et une opposition manichéenne entre christianisme et islam qui semblait exclure la possibilité même de l’hindouisme. Ce simplisme intolérant n’était pas taillé pour les complexités de l’océan Indien, où hindous, musulmans, juifs et même chrétiens indiens étaient int
grés au sein d’une zone d’échanges commerciaux multiethnique ».   D’un bout à l’autre de la côte de Malabar, dans le sud-ouest de l’Inde, ces intrus ibériques lancèrent une série d’échauffourées sanglantes au moment où ils s’efforçaient d’installer leurs comptoirs commerciaux. Le riche comptoir de Calicut [le principal port du Kerala, d’où partaient les épices] devint une violente zone de conflit. Quand, en 1498, Vasco de Gama offrit au souverain des lieux, le zamorin, quelques colifichets, l’explorateur se vit refuser les avantages commerciaux qu’il demandait. Son humiliation déclencha une réaction en chaîne, avec représailles et contre-représailles. Les successeurs de Vasco de Gama tuaient en toute impunité, même si leur tactique de combat était moyenâgeuse : les nobles portugais (fidalgos), qui formaient les rangs, préféraient se battre pour leur gloire personnelle plutôt qu’en bataille rangée. Mais ce dont les impérialistes manquaient en sens tactique, ils le compensaient amplement en puissance de tir, ce qui leur donnait l’avantage lors des combats navals, affrontements souvent unilatéraux. Lisbonne s’enrichit quand les Portugais commencèrent à rapporter des trésors comme la soie et l’ivoire ; le parfum des clous de girofle, de la cannelle et de la muscade flottait dans l’air. Mais comme le montre Crowley, la mission impériale portugaise ne se bornait pas au commerce. Elle avait aussi un versant religieux qui créait davantage de tensions encore dans les rapports du Portugal avec l’Orient.   Manuel Ier, le souverain qui présida à l’incursion agressive du Portugal dans l’océan Indien, était habité par le désir d’en découdre avec le monde musulman. Fasciné par le mythe du prêtre Jean (1), monarque chrétien que la légende plaçait à la tête d’un royaume en Afrique, Manuel enhardit ses conquistadors jusqu’à presser le zamorin (une source d’irritation constante) de chasser les commerçants musulmans sur lesquels s’étendait son autorité ; sans quoi « imposez-lui une guerre totale et ravageuse, par tous les moyens que vous pourrez sur terre et sur mer, afin de détruire tout ce que vous pourrez ». Pas de quartier : la domination, et non la compréhension, devint le principe directeur des bâtisseurs de l’empire portugais. Manuel voulait porter le combat au cœur des terres musulmanes, au Caire, où la dynastie des Mamelouks tirait sa fortune du commerce des épices avec l’Inde. Dès 1505, « la destruction du bloc islamique était clairement la pierre angulaire de cette politique, au point que l’Inde devenait un tremplin pour l’assaut plutôt qu’une fin en soi ; même la voie maritime pourrait être abandonnée, une fois l’islam anéanti ». Manuel enrôla Afonso de Albuquerque, homme rusé et d’une bravoure frôlant l’inconscience, bâtisseur d’empire par excellence, pour exécuter ce programme ambitieux et sanguinaire. « Avec sa longue barbe blanche et sa cruauté, il inspirait une terreur superstitieuse d’un bout à l’autre de l’océan Indien. » Albuquerque gouverna en Inde de 1509 jusqu’à sa mort, en 1515. Blessé à de multiples reprises, c’était un survivant et un pionnier. Avec quelques milliers d’hommes seulement, les Portugais ne pouvaient espérer contrôler d’immenses territoires. Aussi adoptèrent-ils « comme mantra le concept de la puissance maritime souple, liée à l’occupation de forts côtiers faciles à défendre et de tout un réseau de comptoirs ». C’est Albuquerque qui conçut et mit au point les stratégies adaptées aux besoins d’une opération aussi lointaine. Goa devint le cœur de l’entreprise. Elle ne fut pas facile à prendre, et les Portugais se livrèrent à des actes d’une épouvantable sauvagerie contre les musulmans, enfermés dans les mosquées et brûlés vifs, lors sa conquête en 1510. « Ce fut, sire, une bien belle action, écrivit Albuquerque à Manuel Ier. Cet usage de la terreur rapportera de grandes choses à Votre Excellence, sans la nécessité de les conquérir. Je n’ai pas laissé debout une seule tombe, un seul édifice islamique. » L’homme était infatigable : Malacca, perle de la péninsule Malaise, fut à son tour mise à sac en 1511. Mais c’étaient les Mamelouks qui titillaient les Portugais. La mer Rouge fut choisie en 1513 pour l’affrontement suprême qui verrait l’anéantissement de l’islam et l’essor d’un nouvel empire chrétien. Écumant la péninsule Arabique, la flotte d’Albuquerque attaqua Aden en avril. L’assaut échoua. Les fidalgos se battirent mal, abandonnant leurs hommes pendant qu’ils prenaient les murailles de la ville. Albuquerque était consterné, mais ses navires continuèrent vers son objectif, Suez et la flotte mamelouke. L’ardeur du soleil et le manque d’eau firent des ravages parmi ses soldats, irrités par les épreuves. Malgré les difficultés, les objectifs stratégiques d’Albuquerque devinrent de plus en plus ambitieux ; il envisagea même de détruire La Mecque et Médine. « Ce n’est pas un petit service que vous rendrez à Notre-Seigneur », écrivit-il à Manuel dans une missive. La mousson mit un terme à cette expédition conquérante. Le roi continua de faire pression sur son gouverneur, qui s’exaspérait de tant d’exigences et du mécontentement croissant dans les rangs.   Albuquerque prépara une autre mission pour 1515, mais, en août de cette année, il mourut de la dysenterie. Et la « grande croisade rêvée par Manuel Ier » prit fin. La voie était néanmoins ouverte pour les autres impérialistes occidentaux qui allaient succéder aux Portugais. « Bien que sa suprématie n’ait guère duré plus d’un siècle, conclut Crowley, le Portugal conçut le prototype de nouvelles formes d’empire plus souples, fondées sur la puissance maritime mobile, et forgea le paradigme de l’expansion européenne. Là où les Portugais s’avancèrent les premiers, les Néerlandais et les Anglais suivirent. »   Cet article est paru dans The National en octobre 2015. Il a été traduit de l’anglais par Laurent Bury.
LE LIVRE
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Conquérants : comment les Portugais ont conquis l’océan Indien et forgé le premier empire mondial de Roger Crowley, Faber & Faber, 2015

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