L’impitoyable empire portugais
par Matthew Price

L’impitoyable empire portugais

Au XVIe siècle, un petit pays pauvre des marges de l’Europe se lance le premier dans l’aventure impériale. Dix-huit mille kilomètres séparent Lisbonne de l’Inde, mais les Portugais réussissent à asseoir une suprématie sans pareille sur l’océan Indien et ses rivages. À coups de sabre et de prises d’otages, ils vont définir pour longtemps les termes de la rencontre entre Orient et Occident.

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2016. Par Matthew Price
Personne n’aurait parié sur le Portugal, pays petit et pauvre posté à la lisière occidentale de l’Europe, pour accéder au statut de puissance impériale. Pourtant, à partir du début du XVIe siècle, et en un laps de temps remarquablement bref, les Portugais s’élancèrent sur la scène mondiale. Les mers devinrent leur empire : parcourant de vastes distances, les explorateurs portugais, prompts à manier le sabre, s’implantèrent en Inde et poussèrent jusqu’à Malacca. Là, ils se livrèrent au commerce des épices et des richesses de l’Orient. Mais le négoce n’était pas leur seul objectif : inspirés par les croisades et le zèle chrétien, les Portugais avides de gloire religieuse et désireux de reconquérir Jérusalem s’attaquèrent aussi à l’islam. Tel est l’arrière-plan du récit haut en couleur de Roger Crowley, « Conquérants ». Spécialiste de cette époque et de l’affrontement entre l’Empire ottoman et l’Occident chrétien, Crowley possède un don pour la narration palpitante (et sanglante), soutenu par une solide connaissance des enjeux politiques et religieux du temps. Les grandes traversées qui firent du Portugal une puissance mondiale couvraient des distances à couper le souffle. Si le voyage de Christophe Colomb en 1492 domine les livres d’histoire (il navigua sur quelque 6 000 kilomètres jusqu’aux Bahamas), les marins portugais allèrent trois fois plus loin, puisque 18 000 kilomètres environ séparaient Lisbonne de l’Inde. En 1488, Bartolomeu Dias réussit à contourner l’Afrique pour atteindre l’océan Indien ; jusque-là, les Portugais s’étaient cramponnés à la côte africaine, n’osant pas s’en éloigner, prisonniers de la zone des calmes équatoriaux. La grande innovation de Dias fut, contre toute logique, de prendre le large vers l’ouest [s’éloignant des côtes de la Namibie], où les vents forts de l’Atlantique Sud lui permirent de passer le cap de Bonne-Espérance. Environ neuf ans plus tard, Vasco de Gama fit mieux encore et alla jusqu’à la côte de Malabar, en Inde. C’est ainsi que naquit le projet impérial portugais. D’emblée, l’entreprise se caractérisa par des erreurs de perception quasi comiques, qui tournèrent vite au conflit meurtrier. Les Portugais avaient une vision bornée de ce qu’ils espéraient trouver en Inde. Déjà hostiles envers les musulmans, qui dominaient les réseaux marchands, ils ignoraient tout de l’hindouisme, qu’ils prenaient pour une secte hérétique chrétienne. « Les Portugais étaient arrivés sur la côte indienne avec les visières de leurs heaumes baissées, écrit Crowley. Endurcis par plusieurs décennies de guerre sainte en Afrique du Nord, ils adoptaient pour stratégie par défaut le soupçon, la prise d’otages, l’épée toujours à demi dégainée et une opposition manichéenne entre christianisme et islam qui semblait exclure la possibilité même de l’hindouisme. Ce simplisme intolérant n’était pas taillé pour les complexités de l’océan Indien, où hindous, musulmans, juifs et même chrétiens indiens étaient intégrés au sein d’une zone d’échanges commerciaux multiethnique ».   D’un bout à l’autre de la côte de Malabar, dans le sud-ouest de l’Inde, ces intrus ibériques lancèrent une série d’échauffourées sanglantes au moment où ils s’efforçaient d’installer leurs comptoirs commerciaux. Le riche comptoir de Calicut [le principal port du Kerala, d’où partaient les épices] devint une violente zone de conflit. Quand, en 1498, Vasco de Gama offrit au souverain des lieux, le zamorin, quelques colifichets, l’explorateur se vit refuser les avantages commerciaux qu’il demandait.…
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