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Enfermés dans notre cocon

Les internautes construisent autour d’eux une sorte de bulle, ne s’exposant ainsi qu’aux idées auxquelles ils adhèrent déjà.  Une proie facile pour les entreprises et les hommes politiques.

L’un des inventeurs de la réalité virtuelle dans les années 1980, Jaron Lanier est parti en guerre depuis une dizaine d’années contre ses collègues de la Silicon Valley. Dans son dernier livre, il appelle tout un chacun à débrancher ses comptes Facebook, Twitter, Snapchat et autres Instagram, qui exploitent les données personnelles au profit de la publicité ciblée.  Il a de bons arguments pour montrer en quoi l’addiction aux réseaux sociaux  rend les gens égoïstes, désagréables et solitaires tout en fragilisant la démocratie et la vérité et en accroissant les inégalités. Plusieurs ouvrages ont mis en évidence en particulier les effets d’Internet sur l’intelligence critique. Dès 2001, dans un livre intitulé Republic.com,  le politologue américain Cass Sunstein posait la question de savoir si les usages d’Internet ne représentaient pas une menace pour les vieilles démocraties. Il constatait que les nouvelles technologies du Net permettaient aux consommateurs d’information de filtrer ce qu’ils lisent, entendent et voient. Or le filtrage se fait le plus souvent en faveur de ce qu’on aime, ce qu’on pense ou ce qu’on préfère déjà. C’est vrai en politique comme en musique. Résultat : la plupart des internautes construisent autour d’eux une sorte de cocon, où ils sont exposés uniquement ou pour l’essentiel aux idées auxquelles ils adhèrent déjà. Les enquêtes le montrent: la plupart des lecteurs de blogs politiques ne lisent que des blogs du même bord. Aux États-Unis, le mouvement s’est accentué au point d’entraîner une « polarisation » politique sans précédent : la communication entre démocrates et républicains est réduite à sa plus simple expression. Le phénomène contribue aussi renforcer toutes les formes de communautarisme, provoquant ce que le philosophe allemand Habermas appelle la « fragmentation » de la communauté des citoyens : les valeurs du ou des groupes auquel
on appartient l’emportent sur les valeurs universalistes de la citoyenneté. Cet effet de « cocooning » a été brillamment décrit par l’essayiste américain de gauche Eli Pariser dans son livre The Filter Bubble (« La bulle filtrante »), paru en 2011. Il insistait sur le rôle des algorithmes de Google et Facebook, qui, analysant automatiquement nos préférences, nous renvoient sans cesse davantage de sources d’information allant dans le même sens, créant un effet de renforcement dont non seulement nous ne nous rendons pas compte mais que nous avons tendance à nier si on nous le démontre : nous sommes prisonniers de boucles rétroactives. Le phénomène s’accompagne d’une baisse du niveau de connaissances, donc de la compétence de l’électeur moyen. Ethan Zuckerman, du Massachusetts Institute of Technology,  l’a analysée dans un livre consacré aux connaissances en matière de relations internationales (1). Il présente les études montrant que les Américains lisent moins de nouvelles de l’étranger qu’avant l’ère d’Internet. Ils privilégient plus que jamais les informations sur les sujets qui leur sont familiers. Après l’attentat de Boston en 2013, l’ambassade tchèque a dû diffuser un communiqué précisant que la « la République tchèque et la Tchétchénie sont deux entités distinctes ». Il est bien établi aussi qu’Internet favorise la propagation et l’installation des fausses croyances (voir notre numéro de décembre 2018-janvier 2019, « La Terre est plate ! »).  Les jeunes y sont spécialement sensibles.  31% des Français de 18 à 34 ans adhèrent à l’idée que « Dieu a créé l’homme et la Terre il y a moins de 10 000 ans » ; c’est près de deux fois plus que la population générale. Les techniques tirées de la science du comportement poussent à la roue. En dévoilant les biais cognitifs inconscients qui produisent des erreurs systématiques dans notre perception de la réalité et nos raisonnements, cette discipline est désormais exploitée à grande échelle par les entreprises commerciales pour  influencer nos comportements. Les candidats aux élections se sont mis au diapason, comme l’a montré la campagne de Donald Trump (lire "Les habits neufs du marketing politique"). L’idée de base consiste à mettre en place les moyens de provoquer chez les personnes visées, consommateurs ou électeurs, ce que les Américains appellent des « nudges » (coups de pouce), c’est-à-dire des incitations inconscientes à aller dans le sens désiré.  La technique peut être exploitée pour servir l’intérêt général, s’il s’agit par exemple pour un État de faire passer une mesure favorisant une plus grande couverture sociale de la population. Mais elle trouve un terreau fertile dans la jobardise des acheteurs et des citoyens. Dans une lettre à ses actionnaires, Jeff Bezos faisait ainsi  valoir en 2015 que les vendeurs d’Amazon jouissent d’un avantage commercial considérable car, « grâce à notre programme Sellig Coach, nous générons un flux continu de coups de pouce automatisés (plus de 70 millions pour une semaine type) ».  Tous les grands patrons du Net ont participé à des « master classes » animées par les fondateurs de l’économie comportementale, notamment le prix Nobel Daniel Kahneman.  Ces techniques valent aussi dans le domaine de l’espionnage. Frank Babetsy, un analyste de la CIA, a fait du  livre de Kahneman Système 1, Système 2, les deux vitesses de la pensée (2) , une lecture obligée pour les agents du renseignement. « Tromper efficacement repose sur les biais inconscients de la cible, ce qui rend celle-ci particulièrement sensible à ce qu’elle est disposée à croire », écrit-il.    
LE LIVRE
LE LIVRE

Ten Arguments for Deleting Your Social Media Accounts Right Now de Jaron Lanier, Henry Holt, 2018

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