Le nez sur sa machine
par Jacob Weisberg

Le nez sur sa machine

L’utilisation compulsive du smartphone se généralise, bouleversant les relations sociales, amicales et familiales. En filigrane, l’émergence d’une véritable addiction, notamment chez les jeunes, qui ne doit rien au hasard. Le modèle économique des géants de l’Internet est fondé sur la création d’une dépendance chez l’utilisateur.

Publié dans le magazine Books, septembre - octobre 2016. Par Jacob Weisberg

©Alfred Cromback/Le Carton/Picturetank

Se connecter libère une dose de dopamine dans le cerveau, en même temps que l’envie irrésistible d’une nouvelle dose.

« De même que fumer occupe nos mains quand nous ne les utilisons pas, Time occupe notre cerveau quand nous ne sommes pas en train de penser », écrivait le journaliste et critique Dwight Macdonald en 1957. À l’ère du smartphone, le problème ne se pose plus jamais. Nos mains et notre cerveau sont en permanence accaparés par l’envoi de textos, la rédaction de e-mails, les « like », les tweets, les vidéos sur YouTube ou une partie de Candy Crush. Les Américains passent en moyenne cinq heures et demie par jour sur les médias numériques, dont la moitié à partir d’un appareil mobile, selon le cabinet d’études eMarketer. Et les chiffres sont encore plus élevés pour certaines catégories. Les étudiantes de l’université Baylor, à Waco (Texas), déclarent utiliser leur portable en moyenne dix heures par jour. Les trois-quarts des 18-24 ans affirment consulter leur téléphone dès le réveil. Les Britanniques vérifient leur appareil 221 fois dans la journée – une fois toutes les 4,3 minutes en moyenne. Et ce chiffre est sans doute en dessous de la réalité, car nous avons tendance à sous-estimer notre usage du mobile : selon une enquête réalisée par l’institut Gallup en 2015, 61 % des Américains interrogés assuraient regarder leur téléphone moins souvent que leur entourage. La rapidité avec laquelle nous nous sommes transformés en un peuple connecté est sans précédent. Les premiers iPhones à écran tactile ont été commercialisés en juin 2007, suivis, en 2008, des premiers appareils équipés du système Android. Les smartphones sont passés en un temps record de 10 % à 40 % du marché. Du jamais-vu dans l’histoire des technologies de consommation. Le taux d’équipement de 50 % a été atteint voici seulement trois ans aux États-Unis. Pourtant, ne pas avoir de smartphone est aujourd’hui synonyme d’excentricité, de marginalité ou de grand âge. Qu’est-ce que cela signifie de passer du jour au lendemain d’une société où l’on marche dans la rue en regardant autour de soi à une société où l’on marche le nez sur sa machine ? Nous n’agripperions pas sans arrêt notre smartphone si nous n’avions pas le sentiment que cet ordinateur de poche nous sécurise, améliore notre productivité, protège de l’ennui et nous rend mille et un services. Selon une étude menée l’an dernier par le Pew Research Center, 70 % des Américains interrogés affirmaient se sentir plus libres avec leur téléphone, tandis que 30 % déclaraient le ressentir comme une laisse. Près de la moitié des 18-29 ans déclaraient s’en servir pour « éviter les autres autour d’eux ».     Psychologue clinicienne et sociologue enseignant au MIT, Sherry Turkle n’a rien d’une technophobe. Mais dans son nouveau livre, après une carrière entière passée à observer les relations entre l’homme et l’ordinateur, elle quitte la description pour le plaidoyer : cette révolution de la communication mine la qualité des relations humaines, aussi bien en famille et avec les amis qu’entre collègues ou amoureux, soutient-elle, avec bien des arguments à l’appui. Le tableau qu’elle brosse est à la fois familier et navrant : des parents constamment distraits, sur le terrain de jeux comme à la table familiale ; des enfants frustrés de ne pouvoir capter leur attention pleine et entière ; des soirées où les amis présents en chair et en os doivent rivaliser avec d’autres amis, virtuels, ceux-là ; des classes dans lesquelles le professeur contemple un parterre d’élèves occupés à plusieurs tâches à la fois, ne faisant qu’à moitié attention à ce qui se passe en cours ; et une culture de la drague où l’infinité de choix nuit à l’engagement affectif.   Aux yeux de Turkle, le problème a ses racines dans un phénomène qu’elle abordait déjà dans Seuls ensemble : les jeunes sont trop absorbés par leur appareil pour développer un « moi » pleinement indépendant (1). dans ce livre, la sociologue observait la façon dont les interactions des adolescents avec des jouets robotisés et leur incapacité à se « déconnecter » affectaient leur développement : le téléphone et les textos perturbent l’aptitude à se séparer des parents et font obstacle de multiples façons à la progression vers l’âge adulte. Administrer un profil Facebook modifie l’image que l’on donne de soi. Se laisser absorber par un avatar de jeu peut devenir un moyen de fuir les difficultés de la vie réelle. Les jeunes connaissent aujourd’hui des angoisses inédites, liées à la perte d’intimité et à la survivance des données en ligne. Dans son nouveau livre, Turkle donne à ces questions une dimension aussi bien philosophique que psychiatrique. Faute d’apprendre à rester seuls, soutient-elle, les jeunes perdent leur capacité à être en empathie. « C’est notre aptitude à la solitude qui nous permet de venir en aide aux autres et de les voir comme des êtres séparés et indépendants », écrit-elle. Incapables d’introspection, les individus qui vivent enfermés dans le monde virtuel des médias sociaux développent un état d’esprit du type : « Je partage, donc je suis. » Ils forgent leur identité pour les autres. Les ados se mettent en scène en permanence. Résultat : les satisfactions que pourrait leur apporter la solitude sont vécues en termes d’« angoisse de la déconnexion ». Comme dans son précédent ouvrage, Turkle aborde cette perte de l’empathie à la fois en clinicienne et en ethnographe. Elle puise dans les centaines d’entretiens qu’elle a menés depuis 2008, l’année où de nombreux lycéens et étudiants ont commencé à être équipés d’un smartphone. Inquiets, les enseignants d’un collège du nord de l’État de New York décrivent des élèves qui ne regardent pas dans les yeux ou ne réagissent pas au langage corporel, qui ont du mal à écouter l’enseignant et à lui parler, qui sont incapables de se mettre à la place de l’autre, de reconnaître qu’ils ont blessé quelqu’un ou de fonder une amitié sur la confiance. « C’est comme s’ils présentaient tous des symptômes apparentés au spectre de l’autisme », lui dit un enseignant. Turkle essaie même de quantifier les dégâts, citant à plusieurs reprises une étude qui fait état d’une baisse de 40 % de l’empathie parmi les étudiants de premier cycle au cours des vingt dernières années (empathie mesurée par des tests psychologiques standards). Pour les jeunes, remarque-t-elle, l’art de l’amitié consiste de plus en plus à savoir fragmenter son attention. Parler à quelqu’un qui n’est pas entièrement présent dans la conversation est agaçant. Mais cette situation tend à devenir la norme. Turkle a déjà observé des évolutions considérables dans le domaine des « technologies de l’amitié ». Au début, elle voyait les gamins investir leur énergie dans l’amélioration de leur profil Facebook. Ces derniers temps, ils préfèrent Snapchat, une application célèbre pour ses messages qui disparaissent immédiatement après avoir été vus, et Instagram, où les utilisateurs échangent autour d’un flux de photos partagées, généralement prises avec leur téléphone. Ces deux plates-formes, à la fois asynchrones et éphémères, permettent de se composer une image tout en ayant l’air plus naturel et spontané que sur Facebook (2). Car les jeunes utilisateurs de Snapchat ne craignent pas tant de laisser des traces indélébiles sur le Web que de commettre ce nouveau péché qu’est l’excès de polissage de son image. Un autre phénomène est encore plus inquiétant, aux yeux de Turkle : les médias sociaux permettent de se soustraire à l’embarras des relations humaines directes. L’application FaceTime d’Apple n’a pas décollé parce que, comme l’explique un étudiant en dernière année de « college » [premier cycle universitaire], « il faut le tenir [le téléphone] en face de son visage avec son bras ; on ne peut rien faire d’autre pendant ce temps-là ». Malgré tout, certains parmi les plus jeunes (probablement dotés du même nombre de bras que tout le monde) utilisent FaceTime pour ne pas avoir à passer physiquement du temps ensemble. L’avantage ? « On peut toujours lâcher le contact » et « faire en même temps d’autres choses sur les réseaux sociaux ». La chose que les jeunes ne font jamais avec leur smartphone, c’est se parler. Ce qu’ils ont à dire de leurs conversations en chair et en os est révélateur : « Je n’ai jamais vraiment appris à bien parler en personne. » « Même quand je suis avec mes amis, je préfère aller sur Internet pour faire une remarque […]. Je me sens plus à l’aise. » Un lycéen qui se prépare à rejoindre un établissement de l’Ivy League [les universités privées les plus prestigieuses] s’inquiète parce qu’à la fac, il lui faudra « avoir pas mal de conversations in situ ». Dans l’ensemble, les ados « expriment clairement que les allers-retours de la conversation spontanée, “en temps réel”, les rendent “inutilement” vulnérables », écrit Turkle. Au contact de ces récits, le lecteur oscille entre consternation et admiration. Consternation de voir que les jeunes fuient les contacts personnels. Admiration pour l’ingéniosité de l’homme à imaginer de nouveaux modes de communication. Un groupe d’étudiants l’explique : lorsqu’ils se rencontrent physiquement, ils ajoutent une « couche » de conversation numérique à celle qui se tient en face-à-face, dans la même pièce. Des pratiques inédites voient aussi le jour dans les familles, où les antagonismes se transforment dans bien des cas en « batailles par textes interposés », écrit Turkle. L’auteure raconte ainsi l’histoire d’un jeune garçon qu’elle appelle Colin. Il est en conflit avec ses parents car lui et sa fratrie ne sont pas à la hauteur de leurs attentes. Il lui semble que déplacer l’affrontement sur Gchat « adoucit les choses » (3). « Mais, après s’être interrompu pour demander si quelque chose se perd en agissant ainsi – une question qu’il s’adresse à lui-même autant qu’à moi –, Colin emploie une expression venue du monde des affaires : “Quelle serait la valeur ajoutée d’une dispute en face-à-face ?” Il n’en voit pas. Chez lui, on gère le conflit en l’apaisant en ligne. Colin pense que son entourage et lui sont ainsi plus “productifs” en tant que famille. » Aborder le foyer en termes de « productivité » n’est évidemment pas sain aux yeux de la psychothérapeute. Les parents choisissent de gérer les différends dans le cyberespace afin de contrôler leurs émotions, d’évacuer les éléments « compliqués et irrationnels » de la querelle. « Mais dire à un enfant, à un compagnon ou à un époux “j’ai choisi de m’absenter pour m’adresser à toi” est en soi porteur de bien des dommages potentiels, estime Turkle. Pour éprouver de l’empathie, il faut maîtriser suffisamment ses sentiments pour écouter l’autre. Si le parent ne donne pas l’exemple – s’il se rue sur ses textos ou ses e-mails –, l’enfant n’apprendra pas l’empathie ou ne la considérera pas comme une valeur ».     Utiliser les SMS ou le « chat » comme pare-chocs dans une relation sentimentale paraît tout aussi pernicieux. Turkle consacre plusieurs pages à Adam, un architecte de 36 ans incapable de surmonter la fin d’une longue relation. Adam a l’impression qu’il pouvait ainsi donner le « meilleur de lui-même » avec sa compagne Tessa, être l’homme plus ouvert et moins sur la défensive qu’elle désirait qu’il soit. Communiquer par messages électroniques plutôt que par téléphone lui permettait de « faire une pause » et de « ne pas se tromper » dans leurs échanges. Le jeune homme reste obsédé par les archives numériques de leur amour, des dizaines de messages envoyés chaque jour pendant trois ans : « Il [en] extirpe un, envoyé à Tessa après une dispute. Adam explique qu’il était effrayé, apeuré à l’idée de ce qui allait se passer. Mais son message faisait retomber la tension. S’y trouvait une…
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