Affaire Litvinenko, autopsie d’un crime d’État
par Peter Pomerantsev

Affaire Litvinenko, autopsie d’un crime d’État

Le lieu : un bar d’hôtel londonien. L’arme : du polonium 210, substance radioactive produite uniquement par la Russie. Les assassins : deux agents russes proches du Kremlin. La victime : Alexandre Litvinenko, ancien du KGB, opposant à Poutine. Tout cela, la police britannique l’a su en quelques jours. Mais il a fallu dix ans à la justice pour le proclamer.

 

Publié dans le magazine Books, septembre - octobre 2016. Par Peter Pomerantsev

©Natasja Weitz/Getty

À l’hôpital, sur son lit de mort, Litvinenko confie aux enquêteurs : « J’ai obtenu la citoyenneté britannique le mois dernier. […] Je vais peut-être mourir, mais je mourrai en homme libre. »

C’est sur son lit de mort qu’Alexandre Litvinenko a résolu son propre meurtre et prédit l’avenir. L’enquêteur professionnel qu’il est travaille alors sur sa dernière affaire. Simplement, cette fois, c’est lui la victime. Très vite, cet ancien officier du FSB (l’héritier du KGB) comprend qu’il a été empoisonné au Pine Bar du Millennium Hotel, dans le quartier londonien de Mayfair, par un autre ancien du KGB : Andreï Lougovoï. Les deux hommes enquêtaient ensemble sur les liens entre le Kremlin de Poutine, le crime organisé et le blanchiment d’argent en Europe, et Litvinenko croyait que Lougovoï était son allié. Il se rend compte à présent que son acolyte n’a en fait jamais cessé de travailler pour ceux-là mêmes que visaient leurs investigations. À présent, ses cheveux tombent par poignées, sa peau jaunit et se dessèche, il peine de plus en plus à ouvrir la bouche pour parler, et il se maudit d’avoir baissé la garde en pensant que l’asile et la citoyenneté britanniques, obtenus de fraîche date, garantissaient sa sécurité. Mais résoudre l’affaire est un simple préalable, l’ancien espion le comprend d’emblée. Car le gouvernement de Sa Majesté mettra-t-il en péril ses intérêts financiers pour mener une enquête irréprochable sur sa mort ? « Je conçois tout à fait que l’Occident veuille se procurer du gaz et du pétrole russe, confie-t-il aux inspecteurs de Scotland Yard venus l’interroger sur son lit d’hôpital. Mais il ne faut pas s’engager en politique si l’on n’a pas de convictions. Et des convictions, cela ne s’échange pas contre du gaz et du pétrole. Quand un homme d’affaires fait du commerce, il le fait avec son argent ; quand un homme politique fait du commerce, il le fait avec la souveraineté de son pays et l’avenir de ses enfants. » Les transcriptions des entretiens de Litvinenko ont été rendues publiques l’an dernier : il s’efforçait clairement de gagner la police à sa cause. Et c’était un bon orateur : « Si jamais le sommet de l’administration fait pression pour des raisons politiques, tenez bon… Menez cette enquête à son terme. » Les hommes de Scotland Yard sont impressionnés par la foi qu’il a en eux : « J’ai obtenu la citoyenneté britannique le mois dernier, et j’aime beaucoup ce pays. Je vais peut-être mourir, mais je mourrai en homme libre, ma femme et mon fils sont libres, et la Grande-Bretagne est un grand pays. » Litvinenko est décédé quatre jours plus tard, le 23 novembre 2006. Six heures avant sa mort, Scotland Yard avait reçu un appel téléphonique de l’Établissement des armes atomiques (AWE), situé à Aldermaston. Les analyses révélaient une « grave contamination » au polonium 210, un métal quatre cents fois plus radioactif que l’uranium, et que seul un réacteur nucléaire peut produire. Le crime était presque parfait : les compteurs Geiger ne détectent pas le polonium, et les médecins avaient suivi de nombreuses fausses pistes (la ricine ? le thallium ?) en essayant d’identifier le poison mystère. Des analyses d’urine en avaient bien révélé des traces, mais les résultats avaient été attribués à une souillure du flacon en plastique.   À présent que l’hypothèse du polonium se confirmait, ç’allait être un jeu d’enfant pour les enquêteurs, munis d’un détecteur de rayonnement alpha et vêtus de combinaisons de protection, de suivre la piste radioactive à travers Mayfair, à l’aéroport d’Heathrow, et jusque dans l’avion qui avait amené Lougovoï de Moscou. Or seul le centre nucléaire d’Avangard, à Sarov, produit du polonium en quantité suffisante pour cet assassinat. « Il faut être un État ou une organisation étatique pour en détenir une telle dose », déclarait l’ambassadeur de Grande-Bretagne en Russie alors que le Royaume-Uni demandait l’extradition de Lougovoï et de son acolyte, Dmitri Kovtoun – laquelle demande se heurta à une fin de non-recevoir de Moscou. Au lieu de l’extrader, le Kremlin fit élire Lougovoï à la Douma sur la liste du Parti libéral-démocrate (d’extrême droite), lui assurant ainsi l’immunité. Moyennant quoi la Russie et le Royaume-Uni expulsèrent réciproquement quelques diplomates, les services secrets cessèrent toute coopération, et le Premier ministre Gordon Brown refusa toute rencontre avec Poutine. À Londres, le ministère des Affaires étrangères demanda à Marina, la veuve de Litvinenko, de se tenir tranquille et d’attendre que le Royaume-Uni trouve un moyen d’extrader les meurtriers grâce à des pourparlers en coulisses. En 2010, elle attendait toujours. Mais quand David Cameron devint Premier ministre cette année-là, écrit Luke Harding dans le passionnant récit qu’il consacre à l’affaire, sa doctrine de politique extérieure se réduisait à un objectif « assez simple : vendre aux étrangers ». Londres devait se muer en « capitale financière du monde » : il s’agissait d’attirer l’argent des autres pour alimenter la croissance. « La Grande-Bretagne demandait certes toujours l’extradition de Lougovoï et de Kovtoun, explique Harding. Mais pour Cameron, il était possible de “surmonter” ces différences bilatérales qui ne devaient pas empêcher la coopération dans d’autres domaines, en particulier le commerce. » Le nouveau Premier ministre était parfaitement au courant de la nature du régime de Poutine : selon les télégrammes divulgués par WikiLeaks à la fin de cette année-là, un procureur espagnol avait déjà prévenu les responsables américains que la Russie était un « quasi-État-mafia » et que le Kremlin contrôlait le crime organisé, lequel influençait à son tour les ministres et les hauts responsables du pays. Cette enquête de la justice espagnole était en partie fondée sur les recherches de Litvinenko. Et l’ancien agent russe devait se rendre à Madrid quelques jours après son empoisonnement pour apporter son témoignage sur les liens entre le Kremlin et le gang de Tambov [opérant dans la région de Saint-Pétersbourg], spécialisé, entre autres, dans la drogue, le trafic d’armes et le blanchiment d’argent (1). (Dans une requête de 488 pages présentée à la justice espagnole l’an dernier, les procureurs apportent la preuve que Gennady Petrov, l’un des chefs du groupe, a été actionnaire de la banque Rossia dans les années 1990, aux côtés de proches alliés de Poutine. La banque a d’ailleurs été surnommée « le portefeuille de Poutine » depuis l’accession de celui-ci à la présidence.) Qui plus est, le MI6 payait en partie pour le travail de Litvinenko : au milieu des factures de supermarché, ses relevés de compte firent apparaître des versements de 2 000 livres par mois émanant d’un compte bancaire non identifié.   Malgré tout cela, Cameron avait décidé que « l’afflux des Russes en Grande-Bretagne était bon pour les affaires », écrit Harding : « Ces nantis achètent des propriétés à Londres et dans les comtés voisins, envoient leurs enfants dans les écoles privées britanniques et font leur shopping chez Harrods. Ils viennent aussi de plus en plus souvent au Royaume-Uni régler leurs différends juridiques, matrimoniaux ou commerciaux. Tout cela représente une aubaine pour les directeurs d’école, les avocats, les agents immobiliers et les livreurs de sushis. » Malgré la relative faiblesse du montant (officiel) de l’investissement russe dans le pays, sa concentration dans des secteurs de prestige contribuait à la diffusion de ce message stratégique : la Grande-Bretagne est prête à faire des affaires avec tout le monde. Cela étant, les chiffres officiels ne rendent pas compte de l’argent transféré anonymement à travers le vaste réseau des anciennes colonies reconverties en paradis fiscaux. À elle seule, la City rivalise presque avec Wall Street, mais elle domine si l’on prend en considération les paradis fiscaux offshore : un tiers de tous les dépôts et investissements de la planète passeraient par la Grande-Bretagne et ses satellites. Qui plus est, selon l’Autorité de bonne conduite financière, la plupart des banques du Royaume-Uni n’appliquent pas la règle du know your customer (2) : la capitale financière du monde pose peu de questions sur la provenance de l’argent. 1,5 milliard de dollars entrent chaque mois au Royaume-Uni sans apparaître dans les statistiques officielles, à en croire les calculs de la Deutsche Bank ; et la moitié vient de Russie. À l’été 2012, Cameron recevait donc Poutine à Downing Street et regardait tranquillement avec lui les compétitions de judo aux Jeux olympiques. Quelques mois plus tard, BP fusionnait avec le géant public russe Rosneft pour donner naissance à la première entreprise pétrolière mondiale, surnommée « Britneft ». Or les dividendes versés par BP représentent le sixième de la rente des fonds de pension britanniques. Craignant que le gouvernement n’essaie d’enterrer l’affaire, Marina Litvinenko réclama alors l’ouverture d’une procédure criminelle. Et Robert Owen, juge à la Haute Cour de justice, promit une enquête « publique et courageuse ». Mais en 2013, le ministre des Affaires étrangères, William Hague, faisait une demande « d’immunité d’intérêt public », interdisant ainsi l’accès aux dossiers secrets sur l’affaire et limitant drastiquement la liberté d’action du juge Owen. « Le gouvernement britannique, comme le gouvernement russe, est en train de conspirer pour clore l’enquête au nom des intérêts commerciaux substantiels que poursuit, nous le savons, M. Cameron », déclarait alors Ben Emmerson, l’avocat des Litvinenko. En mai de la même année, Cameron allait à Sotchi pour s’entretenir avec Poutine, et acceptait de renouer la coopération entre les services de renseignement des deux pays, pour la première fois depuis la mort de Litvinenko. Le ministre de la Justice, Chris Grayling, refusait pour sa part de payer les frais judiciaires de Marina. Robert Owen écrivit à Theresa May, alors ministre de l’Intérieur, pour demander l’ouverture d’une enquête d’utilité publique – dispositif qui permet au président du tribunal d’examiner des documents secrets à huis clos, et aurait en l’espèce assuré l’équilibre entre les préoccupations de sécurité du gouvernement et le besoin d’une justice ouverte. Theresa May rejetait la requête, en invoquant six motifs, notamment budgétaire ; et Marina Litvinenko déposait un recours, en demandant que la Haute Cour réexamine la décision du gouvernement. En février 2014, trois juges statuaient en sa faveur, qualifiant d’« irrationnel » et « juridiquement erroné » le refus de May et lui demandant de revenir sur sa décision. Peu après, en mars, Poutine annexait la Crimée et violait le mémorandum de Budapest, signé en 1994, notamment par la Grande-Bretagne, pour garantir l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de l’abandon par celle-ci de son armement nucléaire. Un conseiller du gouvernement britannique fut photographié entrant au 10, Downing Street avec un papier expliquant que le Royaume-Uni ne « soutiendrait pas, pour le moment, de sanctions commerciales… et n’interdirait pas la place financière de Londres aux Russes » : « Bien des problématiques présentes dans le meurtre de Litvinenko resurgissaient là, écrit Harding, mais à plus grande et plus terrible échelle. »   Cinq jours après le crash de l’avion de la Malaysia Airlines, abattu dans l’est de l’Ukraine le 8 mars, le ministère de l’Intérieur annonçait cependant qu’il autorisait, finalement, l’enquête sur le meurtre de Litvinenko. Marina semblait de toute manière en passe de gagner la partie ; difficile, néanmoins, de ne pas penser que le Home Office a jeté l’éponge parce que la poursuite des « affaires courantes », étant donné la détérioration des relations avec la Russie, devenait ingérable sur le plan des relations publiques. Le 30 juillet, l’Union européenne publiait une liste de sanctions contre les oligarques et les entreprises proches de Poutine, dont la banque Rossia. Après dix ans d’occultation politique, l’enquête Litvinenko allait enfin être rendue publique. Elle se déroulait pour l’essentiel dans la partie de Londres qui incarne tous les paradoxes nés du rôle de la Grande-Bretagne comme capitale financière du monde : Mayfair, ghetto de riches et scène de crime. Si les quartiers d’affaires de la City et de Canary Wharf regorgent de banques multinationales susceptibles de s’implanter potentiellement n’importe où, Mayfair vend au monde un décor exclusivement British. « À Hanover…
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