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Affaire Litvinenko, autopsie d’un crime d’État

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Le lieu : un bar d’hôtel londonien. L’arme : du polonium 210, substance radioactive produite uniquement par la Russie. Les assassins : deux agents russes proches du Kremlin. La victime : Alexandre Litvinenko, ancien du KGB, opposant à Poutine. Tout cela, la police britannique l’a su en quelques jours. Mais il a fallu dix ans à la justice pour le proclamer.

 


©Natasja Weitz/Getty

À l’hôpital, sur son lit de mort, Litvinenko confie aux enquêteurs : « J’ai obtenu la citoyenneté britannique le mois dernier. […] Je vais peut-être mourir, mais je mourrai en homme libre. »

C’est sur son lit de mort qu’Alexandre Litvinenko a résolu son propre meurtre et prédit l’avenir. L’enquêteur professionnel qu’il est travaille alors sur sa dernière affaire. Simplement, cette fois, c’est lui la victime. Très vite, cet ancien officier du FSB (l’héritier du KGB) comprend qu’il a été empoisonné au Pine Bar du Millennium Hotel, dans le quartier londonien de Mayfair, par un autre ancien du KGB : Andreï Lougovoï. Les deux hommes enquêtaient ensemble sur les liens entre le Kremlin de Poutine, le crime organisé et le blanchiment d’argent en Europe, et Litvinenko croyait que Lougovoï était son allié. Il se rend compte à présent que son acolyte n’a en fait jamais cessé de travailler pour ceux-là mêmes que visaient leurs investigations. À présent, ses cheveux tombent par poignées, sa peau jaunit et se dessèche, il peine de plus en plus à ouvrir la bouche pour parler, et il se maudit d’avoir baissé la garde en pensant que l’asile et la citoyenneté britanniques, obtenus de fraîche date, garantissaient sa sécurité. Mais résoudre l’affaire est un simple préalable, l’ancien espion le comprend d’emblée. Car le gouvernement de Sa Majesté mettra-t-il en péril ses intérêts financiers pour mener une enquête irréprochable sur sa mort ? « Je conçois tout à fait que l’Occident veuille se procurer du gaz et du pétrole russe, confie-t-il aux inspecteurs de Scotland Yard venus l’interroger sur son lit d’hôpital. Mais il ne faut pas s’engager en politique si l’on n’a pas de convictions. Et des convictions, cela ne s’échange pas contre du gaz et du pétrole. Quand un homme d’affaires fait du commerce, il le fait avec son argent ; quand un homme politique fait du commerce, il le fait avec la souveraineté de son pays et l’avenir de ses enfants. » Les transcriptions des entretiens de Litvinenko ont été rendues publiques l’an dernier : il s’efforçait clairement de gagner la police à sa cause. Et c’était un bon orateur : « Si jamais le sommet de l’administration fait pression pour des raisons politiques, tenez bon… Menez cette enquête à son terme. » Les hommes de Scotland Yard sont impressionnés par la foi qu’il a en eux : « J’ai obtenu la citoyenneté britannique le mois dernier, et j’aime beaucoup ce pays. Je vais peut-être mourir, mais je mourrai en homme libre, ma femme et mon fils sont libres, et la Grande-Bretagne est un grand pays. » Litvinenko est décédé quatre jours plus tard, le 23 novembre 2006. Six heures avant sa mort, Scotland Yard avait reçu un appel téléphonique de l’Établissement des armes atomiques (AWE), situé à Aldermaston. Les analyses révélaient une « grave contamination » au polonium 210, un métal quatre cents fois plus radioactif que l’uranium, et que seul un réacteur nucléaire peut produire. Le crime était presque parfait : les compteurs Geiger ne détectent pas le polonium, et les médecins avaient suivi de nombreuses fausses pistes (la ricine ? le thallium ?) en essayant d’identifier le poison mystère. Des analyses d’urine en avaient bien révélé des traces, mais les résultats avaient été attribués à une souillure du flacon en plastique.   À présent que l’hypothèse du polonium se confirmait, ç’allait être un jeu d’enfant pour les enquêteurs, munis d’un détecteur de rayonnement alpha et vêtus de combinaisons de protection, de suivre la piste radioactive à travers Mayfair, à l’aéroport d’Heathrow, et jusque dans l’avion qui avait amené Lougovoï de Moscou. Or seul le centre nucléaire d’Avangard, à Sarov, produit du polonium en quantité suffisante pour cet assassinat. « Il faut être un État ou une organisation étatique pour en détenir une telle dose », déclarait l’ambassadeur de Grande-Bretagne en Russie alors que le Royaume-Uni demandait l’extradition de Lougovoï et de son acolyte, Dmitri Kovtoun – laquelle demande se heurta à une fin de non-recevoir de Moscou. Au lieu de l’extrader, le Kremlin fit élire Lougovoï à la Douma sur la liste du Parti libéral-démocrate (d’extrême droite), lui assurant ainsi l’immunité. Moyennant quoi la Russie et le Royaume-Uni expulsèrent réciproquement quelques diplomates, les services secrets cessèrent toute coopération, et le Premier ministre Gordon Brown refusa toute rencontre avec Poutine. À Londres, le ministère des Affaires étrangères demanda à Marina, la veuve de Litvinenko, de se tenir tranquille et d’attendre que le Royaume-Uni trouve un moyen d’extrader les meurtriers grâce à des pourparlers en coulisses. En 2010, elle attendait toujours. Mais quand David Cameron devint Premier ministre cette année-là, écrit Luke Harding dans le passionnant récit qu’il consacre à l’affaire, sa doctrine de politique extérieure se réduisait à un objectif « assez simple : vendre aux étrangers ». Londres devait se muer en « capitale financière du monde » : il s’agissait d’attirer l’argent des autres pour alimenter la croissance. « La Grande-Bretagne demandait certes toujours l’extradition de Lougovoï et de Kovtoun, explique Harding. Mais pour Cameron, il était possible de “surmonter” ces différences bilatérales qui ne devaient pas empêcher la coopération dans d’autres domaines, en particulier le commerce. » Le nouveau Premier ministre était parfaitement au courant de la nature du régime de Poutine : selon les télégrammes divulgués par WikiLeaks à la fin de cette année-là, un procureur espagnol avait déjà prévenu les responsables américains que la Russie était un « quasi-État-mafia » et que le Kremlin contrôlait le crime organisé, lequel influençait à son tour les ministres et les hauts responsables du pays. Cette enquête de la justice espagnole était en partie fondée sur les recherches de Litvinenko. Et l’ancien agent russe devait se rendre à Madrid quelques jours après son empoisonnement pour apporter son témoignage sur les liens entre le Kremlin et le gang de Tambov [opérant dans la région de Saint-Pétersbourg], spécialisé, entre autres, dans la drogue, le trafic d’armes et le blanchiment d’argent (1). (Dans une requête de 488 pages présentée à la justice espagnole l’an dernier, les procureurs apportent la preuve que Gennady Petrov, l’un des chefs du groupe, a été actionnaire de la banque Rossia dans les années 1990, aux côtés de proches alliés de Poutine. La banque a d’ailleurs été surnommée « le portefeuille de Poutine » depuis l’accession de celui-ci à la présidence.) Qui plus est, le MI6 payait en partie pour le travail de Litvinenko : au milieu des factures de supermarché, ses relevés de compte firent apparaître des versements de 2 000 livres par mois émanant d’un compte bancaire non identifié.   Malgré tout cela, Cameron avait décidé que « l’afflux des Russes en Grande-Bretagne était bon pour les affaires », écrit Harding : « Ces nantis achètent des propriétés à Londres et dans les comtés voisins, envoient leurs enfants dans les écoles privées britanniques et font leur shopping chez Harrods. Ils viennent aussi de plus en plus souvent au Royaume-Uni régler leurs différends juridiques, matrimoniaux ou commerciaux. Tout cela représente une aubaine pour les directeurs d’école, les avocats, les agents immobiliers et les livreurs de sushis. » Malgré la relative faiblesse du montant (officiel) de l’investissement russe dans le pays, sa concentration dans des secteurs de prestige contribuait à la diffusion de ce message stratégique : la Grande-Bretagne est prête à faire des affaires avec tout le monde. Cela étant, les chiffres officiels ne rendent pas compte de l’argent transféré anonymement à travers le vaste réseau des anciennes colonies reconverties en paradis fiscaux. À elle seule, la City rivalise presque avec Wall Street, mais elle domine si l’on prend en considération les paradis fiscaux offshore : un tiers de tous les dépôts et investissements de la planète passeraient par la Grande-Bretagne et ses satellites. Qui plus est, selon l’Autorité de bonne conduite financière, la plupart des banques du Royaume-Uni n’appliquent pas la règle du know your customer (2) : la capitale financière du monde pose peu de questions sur la provenance de l’argent. 1,5 milliard de dollars entrent chaque mois au Royaume-Uni sans apparaître dans les statistiques officielles, à en croire les calculs de la Deutsche Bank ; et la moitié vient de Russie. À l’été 2012, Cameron recevait donc Poutine à Downing Street et regardait tranquillement avec lui les compétitions de judo aux Jeux olympiques. Quelques mois plus tard, BP fusionnait avec le géant public russe Rosneft pour donner naissance à la première entreprise pétrolière mondiale, surnommée « Britneft ». Or les dividendes versés par BP représentent le sixième de la rente des fonds de pension britanniques. Craignant que le gouvernement n’essaie d’enterrer l’affaire, Marina Litvinenko réclama alors l’ouverture d’une procédure criminelle. Et Robert Owen, juge à la Haute Cour de justice, promit une enquête « publique et courageuse ». Mais en 2013, le ministre des Affaires étrangères, William Hague, faisait une demande « d’immunité d’intérêt public », interdisant ainsi l’accès aux dossiers secrets sur l’affaire et limitant drastiquement la liberté d’action du juge Owen. « Le gouvernement britannique, comme le gouvernement russe, est en train de conspirer pour clore l’enquête au nom des intérêts commerciaux substantiels que poursuit, nous le savons, M. Cameron », déclarait alors Ben Emmerson, l’avocat des Litvinenko. En mai de la même année, Cameron allait à Sotchi pour s’entretenir avec Poutine, et acceptait de renouer la coopération entre les services de renseignement des deux pays, pour la première fois depuis la mort de Litvinenko. Le ministre de la Justice, Chris Grayling, refusait pour sa part de payer les frais judiciaires de Marina. Robert Owen écrivit à Theresa May, alors ministre de l’Intérieur, pour demander l’ouverture d’une enquête d’utilité publique – dispositif qui permet au président du tribunal d’examiner des documents secrets à huis clos, et aurait en l’espèce assuré l’équilibre entre les préoccupations de sécurité du gouvernement et le besoin d’une justice ouverte. Theresa May rejetait la requête, en invoquant six motifs, notamment budgétaire ; et Marina Litvinenko déposait un recours, en demandant que la Haute Cour réexamine la décision du gouvernement. En février 2014, trois juges statuaient en sa faveur, qualifiant d’« irrationnel » et « juridiquement erroné » le refus de May et lui demandant de revenir sur sa décision. Peu après, en mars, Poutine annexait la Crimée et violait le mémorandum de Budapest, signé en 1994, notamment par la Grande-Bretagne, pour garantir l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de l’abandon par celle-ci de son armement nucléaire. Un conseiller du gouvernement britannique fut photographié entrant au 10, Downing Street avec un papier expliquant que le Royaume-Uni ne
 soutiendrait pas, pour le moment, de sanctions commerciales… et n’interdirait pas la place financière de Londres aux Russes » : « Bien des problématiques présentes dans le meurtre de Litvinenko resurgissaient là, écrit Harding, mais à plus grande et plus terrible échelle. »   Cinq jours après le crash de l’avion de la Malaysia Airlines, abattu dans l’est de l’Ukraine le 8 mars, le ministère de l’Intérieur annonçait cependant qu’il autorisait, finalement, l’enquête sur le meurtre de Litvinenko. Marina semblait de toute manière en passe de gagner la partie ; difficile, néanmoins, de ne pas penser que le Home Office a jeté l’éponge parce que la poursuite des « affaires courantes », étant donné la détérioration des relations avec la Russie, devenait ingérable sur le plan des relations publiques. Le 30 juillet, l’Union européenne publiait une liste de sanctions contre les oligarques et les entreprises proches de Poutine, dont la banque Rossia. Après dix ans d’occultation politique, l’enquête Litvinenko allait enfin être rendue publique. Elle se déroulait pour l’essentiel dans la partie de Londres qui incarne tous les paradoxes nés du rôle de la Grande-Bretagne comme capitale financière du monde : Mayfair, ghetto de riches et scène de crime. Si les quartiers d’affaires de la City et de Canary Wharf regorgent de banques multinationales susceptibles de s’implanter potentiellement n’importe où, Mayfair vend au monde un décor exclusivement British. « À Hanover Square, écrit Harding, garçons et filles en uniforme rouge jouent après l’école, entre les platanes et le palmier exotique des Canaries. C’est une scène bucolique à l’anglaise. Les filles arborent des canotiers… Au nord de la place, on tombe sur Grosvenor Street et son alignement d’élégantes maisons géorgiennes du XVIIIe siècle, où comtes, lords, amiraux, et poètes parfois, avaient leur résidence… Le lieu est empli de prestige et de sérieux. » Mayfair abrite également l’opposition à Poutine en exil. Hanover Square est le Q. G. de Mikhaïl Khodorkovski [depuis sa sortie de prison en 2013], qui y prépare une nouvelle Russie pour l’après-Poutine. Jusqu’à sa mort en 2013, Boris Berezovsky y complotait, ou menaçait de le faire, des révolutions anti-Kremlin. Ce même Berezovsky qui a joué un rôle majeur dans le destin de Litvinenko. En 1998, l’agent du FSB en charge du crime organisé trahissait « la maison » en révélant le projet de l’agence d’assassiner cet oligarque parmi les plus puissants, et vice-président du Conseil national de sécurité. Le directeur du FSB était renvoyé et Poutine nommé à la tête de l’agence, avec le soutien de Berezovsky. Mais lorsque Litvinenko a exposé les conclusions de ses investigations sur les liens entre le FSB et le crime organisé à son nouveau directeur, ce dernier les a écarté. En raison de sa propre implication dans ces réseaux, se persuadera plus tard l’agent. En 1999, en effet, Poutine limogeait Litvinenko et expliquait à un journaliste que « les agents du FSB ne doivent pas étaler des scandales internes devant le grand public ». Le lieutenant-colonel est alors arrêté pour avoir tabassé un suspect, puis acquitté, puis de nouveau arrêté en pleine salle d’audience ; les enquêteurs confient ouvertement à sa femme qu’il paie sa trahison de l’agence. C’est alors qu’il s’enfuit à Londres, où il obtient l’asile politique, et que Berezovsky, désormais en exil lui aussi, en fait son conseiller pour la sécurité ; l’oligarque paie même la scolarité de son fils dans une école privée. Berezovsky, Khodorkovski et les autres se revendiquent de la même tradition qu’Alexandre Herzen, militant antitsariste du XIXe siècle : celle des exilés politiques qui ont trouvé refuge en Grande-Bretagne. Voilà qui est en un sens légitime, puisque Berezovsky et Khodorkovski ont tous deux fait l’objet de procès politiques en Russie. Mais leur trajectoire révèle aussi l’autre face du rôle de Londres, cette manière qu’a la ville d’appâter les grandes fortunes. Avant de se convertir à la démocratie, ou simplement de se brouiller avec Poutine, Berezovsky et Khodorkovski avaient amassé leur richesse en bénéficiant de privatisations truquées et en rachetant les actifs d’entreprises en faillite. Autant de profits que les gestionnaires de patrimoine, les trafiquants d’influence et autres experts en communication de Londres étaient plus qu’heureux de légitimer. Tout comme ils ont été ravis de toucher, après la saisie des entreprises de ces oligarques en Russie, l’argent de ceux qui les avaient dépouillés. (Rosneft, par exemple, est née après que l’allié de Poutine, Igor Setchine, a mis la main sur Ioukos, l’entreprise de Khodorkovski.) Mayfair a attiré, écrit Harding, des « vagues successives de super-riches du monde entier. Arabes tirant leur richesse du pétrole, armateurs grecs, dictateurs africains : tous sont ici chez eux, apportés par une marée mondiale de crises du crédit, de coups d’État et de récessions. » Enfin, « chez eux » est peut-être beaucoup dire. La plupart de ces propriétés, qui font office d’investissements, de refuges ou de moyens de blanchiment, sont généralement inoccupées.   Le jour de son empoisonnement, le 1er novembre 2006, Alexandre Litvinenko descend donc Old Bond Street, avec ses boutiques de mode, ses joailleries, et leurs vendeurs qui parlent russe, chinois, arabe. Il arrive sur Berkeley Square par l’angle sud-ouest, où se trouve aujourd’hui le restaurant Sexy Fish, ses canapés rouges flamboyants, ses fontaines qui coulent le long des fenêtres et un crocodile de 4 mètres de long signé Frank Gehry au mur. Sexy Fish est l’œuvre de l’homme d’affaires Richard Caring, plus connu pour son restaurant The Ivy à Soho, dont le caractère sélect passe par une apparence aussi sobre et discrète que possible, comme il sied à l’Anglais de la haute. Mais il faut sacrifier à d’autres goûts pour attirer l’argent du Mayfair contemporain… Litvinenko traverse Berkeley Square, passe devant la concession Bentley et serpente à travers Grosvenor Square, qui accueille depuis toujours l’ambassade américaine et ses gardes armés de M16. Il franchit enfin la porte du Millennium Hotel, celui-là même où la nouvelle de la victoire de Wellington à Waterloo est parvenue au Cabinet, en 1815. L’assassin est habillé en Harrods : gilet bleu marine et orange, jeans gris et montre de luxe, dont il aime souligner le prix – 50 000 dollars. Litvinenko avait accompagné Lougovoï dans sa virée shopping : « Pourquoi as-tu donc besoin de Harrods ? », avait-il demandé à son futur meurtrier. Lorsque Harding rencontrera Lougovoï à Moscou, des années plus tard, il découvrira un anglophile patenté : des exemplaires reliés de Conan Doyle au mur, un fils qui fréquente l’École anglaise de Moscou, une fille qui a étudié un an la langue à Cambridge. D’ailleurs, toute la petite famille l’accompagnait lors du séjour meurtrier. Après avoir servi le thé au polonium fatal dans le Pine Bar de l’hôtel, explique le rapport Owen, Lougovoï avait présenté la victime à son fils, qui sortait tout juste du grand magasin de jouets Hamleys. Puis la famille s’était dépêchée de rejoindre le stade où se jouait un match Arsenal-CSKA Moscou. C’était la troisième fois que Lougovoï et Kovtoun tentaient d’empoisonner Litvinenko. Au cours d’un précédent voyage, ils avaient abandonné leur mission et versé le polonium dans le lavabo de leur hôtel de Park Lane. Une autre fois, ils avaient passé la nuit à faire la fête, en se baladant dans tout Soho en pousse-pousse. Ce jour-là, ils étaient allés draguer (sans grand succès) au Hey Jo, un night-club érotique de Jermyn Street : le propriétaire, un certain « lord » Dave West ayant acheté son titre sur eBay, passait ses soirées assis à l’extrémité du bar, dans son éternel costume rose, à baratiner des filles russes sur Facebook pour les persuader de venir travailler comme « hôtesses » dans son quasi-bordel de Mayfair. Tout cela répondait-il à un besoin de détente des assassins ? La veille, Lougovoï avait presque réussi à empoisonner Litvinenko dans les bureaux d’Erinys, une société de veille économique située sur Grosvenor Street. Ce genre d’entreprises pullule à Mayfair. Souvent gérées par des (ex ?) barbouzes, elles vérifient le pedigree de firmes des « pays émergents », partenaires potentielles de sociétés occidentales. Conformément à la double personnalité de Mayfair, d’autres officines de veille plus marginales peuvent aussi être sollicitées pour rédiger des analyses qui blanchissent les oligarques corrompus et facilitent leur intégration sur la place de Londres. Litvinenko écrivait régulièrement des rapports de veille stratégique sur d’éventuels associés russes. C’était un enquêteur minutieux, mais obsessionnel, et parfois adepte de la théorie du complot : pour lui, Romano Prodi était un agent russe et la détention d’Al-Zarqaoui en Tchétchénie par le FSB prouvait l’implication de la Russie dans la formation des combattants d’Al-Qaïda. Mais il avait aussi écrit des rapports très professionnels, en collaboration avec d’autres auteurs plus rigoureux, dont un document cité dans l’enquête d’Owen. Il en ressortait que Viktor Ivanov, allié de Poutine, directeur de l’Aeroflot et chef de l’agence anti-drogue russe, avait fricoté avec des cartels de la drogue colombiens dans les années 1990. (Ivanov nie tout, mais admet que son adjoint magouillait régulièrement avec Gennady Petrov, du gang de Tambov.) Selon son coauteur, Youri Shvets, ce rapport a coûté à Ivanov quelque 15 millions de dollars lorsque le partenaire occidental s’est désisté. Litvinenko souhaitait que Lougovoï travaille avec lui et Erinys, et avait organisé une rencontre avec le dirigeant russophone de l’entreprise, Tim Reilly, dans un bureau meublé de fauteuils en cuir et d’une grande table en chêne recouverte de feutrine verte. « Lougovoï arrive avec ses sacs de shopping [et] axe la conversation sur le thé. Il propose à tout le monde d’en boire, disant pour blaguer que les Anglais passent leur temps à siroter ce breuvage. Reilly refuse en expliquant qu’il vient de se servir un verre d’eau. Lougovoï insiste étrangement. « Ils n’arrêtaient pas de me dire “Vous en voulez ? Vous en prendrez bien un peu ?” », se souvient Reilly. (L’espace d’un instant, l’histoire du meurtre de Litvinenko bascule dans la sombre farce à l’anglaise : le culte du thé érigé en stratégie d’assassinat par des agents étrangers contre des enquêteurs travaillant pour le gouvernement de Sa Majesté.) « Après avoir préparé le thé, Reilly […] s’éclipse aux toilettes », poursuit Harding. « L’expertise médico-légale laisse penser que Lougovoï ou Kovtoun verse alors le polonium dans la tasse ou le verre d’eau de Litvinenko… Pendant les trente minutes qui suivent, le thé ou l’eau reste devant lui, un peu à sa gauche : une arme du crime nucléaire invisible. La conversation porte sur Gazprom. Lougovoï et Kovtoun écoutent à peine, certainement. Pour eux, la seule question est : Litvinenko va-t-il boire ? Il ne l’a pas fait. Mais lorsque les experts nucléaires examineront la table, ils découvriront qu’elle « grouille » de matière radioactive. La trace du polonium traverse tout Mayfair : les enquêteurs en trouveront sur une pipe à chicha que Lougovoï a fumée et sur une porte des toilettes pour hommes de chez Hey Jo. Dans sa chambre d’hôtel, il y a du polonium sur le tapis et sur un annuaire téléphonique dans un placard. Au Millennium Hotel, « c’en était infesté, comme un étrange brouillard rampant. On en a retrouvé dans le lave-vaisselle, sur le sol, la caisse, la poignée d’une cafetière. Des traces étaient restées sur des bouteilles de Martini et de Tia Maria derrière le bar, sur une cuiller à glace, une planche à découper… et le tabouret du piano. » Harding ne force pas la métaphore, mais Mayfair et tout ce que le quartier représente est ici dépeint comme un univers potentiellement, peut-être intrinsèquement, toxique. Au total, cette enquête a permis de dénicher des traces de polonium dans 720 endroits différents, d’entendre 62 témoins et d’examiner 5 000 pages de preuves. L’annexe 12, qui ne figure pas dans le rapport publié, contient les éléments fournis à huis clos, dans le cadre de la loi relative aux secrets d’État. Elle contient selon toute vraisemblance le témoignage du responsable de Litvinenko au MI6, que celui-ci rencontrait souvent au café de la librairie Waterstones à Piccadilly (rachetée depuis par l’oligarque Alexandre Mamut), ainsi que des extraits de conversations téléphoniques enregistrées par les services de renseignement. Nous ne connaîtrons jamais exactement la teneur de ces documents, mais ils ont suffi à Owen pour conclure non seulement que Lougovoï et Kovtoun avaient tué Litvinenko, mais aussi qu’il existait une « probabilité forte » pour qu’ils l’aient fait sur ordre du FSB, l’exécution ayant en outre « vraisemblablement été approuvée » par Poutine.   Personne ne s’attendait à des mots aussi forts. « Je suis estomaqué », a affirmé Robert Service, principal expert de l’enquête sur l’histoire et la politique russes. « Cela montre que le processus judiciaire est indépendant. » Marina Litvinenko s’est sentie légitimée. « Il est impensable que le Premier ministre n’agisse pas après la publication de ces conclusions accablantes », a-t-elle déclaré. À tort. Le gouvernement connaissait les preuves tenues secrètes depuis le début et n’avait pas pour autant cessé de courtiser Poutine. À Davos, lors du Forum économique mondial, Cameron a donc expliqué que si le meurtre de Litvinenko était choquant, il fallait continuer à travailler avec le Kremlin « car nous avons besoin d’une solution à la crise en Syrie ». (C’est un argument contestable et certainement fantasque. Les États-Unis n’ont pas peur d’imposer des sanctions à la Russie, et dans tous les cas, la Grande-Bretagne n’est pas une puissance si importante que cela : Moscou ne prend au sérieux que Washington et Pékin, parfois Berlin). Marina Litvinenko a proposé des sanctions ciblées, entre autres, contre Poutine, le chef du FSB, le procureur général et l’enquêteur en chef ayant entravé le travail de Scotland Yard en Russie, ainsi que les entreprises ayant contribué à produire le poison. Le gouvernement a refusé, mais cette proposition s’inscrit dans un mouvement citoyen plus ample, déterminé à combattre les conséquences délétères du statut de Londres comme capitale financière du monde. Une semaine après l’annonce du verdict, j’ai ainsi participé à un Kleptocracy Tour, une visite en bus des adresses les plus tape-à-l’œil de la capitale. Nous passons devant la résidence à 60 millions de livres de Dmytro Firtash, près du Victoria & Albert Museum. L’homme d’affaires a aussi acheté une ancienne station de métro juste à côté, pour 50 millions. Firtash, apprend-on, est l’oligarque ukrainien à l’origine d’importants accords gaziers entre la Russie et l’Ukraine. Moscou l’a autorisé à acheter du gaz à des taux inférieurs à ceux du marché, qu’il a ensuite revendu très cher. Les bénéfices de cette affaire et d’autres l’ont aidé à financer le gouvernement de Viktor Ianoukovitch, dont le règne corrompu n’a pu être interrompu que par une révolution, jusqu’à ce que celle-ci ne soit à son tour contrée par l’invasion russe. Firtash sponsorise le département des Études ukrainiennes de Cambridge ainsi que la British Ukrainian Society. Celle-ci, comme on peut le voir dans le registre des intérêts des parlementaires britanniques, a financé la visite en Ukraine et en Autriche du ministre de la Culture, John Whittingdale, et assuré le secrétariat du groupe parlementaire multipartite sur l’Ukraine. Le prince Philip [l’époux d’Elisabeth II] a remis une distinction honorifique à Firtash en guise de remerciement.   Le circuit longe ensuite l’ambassade russe sur Kensington Park Gardens, la rue la plus chère de Londres, qui sent bon le magnolia et le chèvrefeuille alors que le printemps n’est pas encore arrivé dans le reste de la ville. En 2012, le jardin de l’ambassade avait accueilli la soirée de lancement des Conservative Friends of Russia, un groupe créé pour favoriser la « compréhension culturelle » et les relations commerciales entre la Grande-Bretagne et la Russie. Au vu de ce que Harding a pu lire des e-mails de Serge Nalobin, le diplomate russe assurant la liaison avec l’organisation, également fils de l’ancien chef de Litvinenko au FSB, « les objectifs de Moscou allaient bien au-delà de la simple compréhension culturelle. Le Kremlin voulait […] faire taire les critiques sur les atteintes aux droits de l’homme en Russie […] et souhaitait à tout prix empêcher que les hauts responsables du pays soient interdits d’entrée au Royaume-Uni à cause d’une “liste dite Magnitski”, sur le modèle américain. Une telle loi, soutenue par des parlementaires des deux bords, mais non par le gouvernement, interdirait (comme la loi américaine de ce nom, votée en 2012) aux représentants russes corrompus qui violent les droits de l’homme d’entrer au Royaume-Uni ou d’y investir. (L’avocat russe Serge Magnitski, qui a donné son nom à cette loi, a été tué après avoir révélé une évasion fiscale de 230 millions de dollars, blanchie en Europe, aux États-Unis et au Moyen-Orient. L’un des principaux dénonciateurs, Alexandre Perepilichny, avait organisé une première rencontre avec les collègues de Magnitski au Polo Bar, à Mayfair. Il est mort en 2012 pendant un jogging près de sa propriété du Surrey. L’enquête sur sa mort se poursuit, après que des tests menés l’an dernier ont révélé dans son organisme des traces de gelsemium, une plante toxique très populaire chez les assassins russes et chinois.) Conservative Friends of Russia a été ensuite été relancé sous le nom de Westminster Russia Forum, avec pour président sir Malcolm Rifkind et pour principal intervenant Jack Straw. Peu après, l’émission d’investigation Dispatches de Channel 4 montrait les deux parlementaires en train de proposer à une entreprise chinoise fictive de mobiliser leur réseau à son service pour la somme de 5 000 livres par jour. Rifkind affirmait pouvoir donner accès à « tous les ambassadeurs de Grande-Bretagne dans le monde ». Straw se vantait d’avoir employé « le charme et la menace » auprès du Premier ministre ukrainien pour obtenir un changement de législation au profit d’une entreprise sucrière qui lui verse 60 000 livres par an. Nous voilà moins dans du John le Carré que dans Prends l’oseille et tire-toi. Nalobin a depuis été expulsé du Royaume-Uni. Le bus prend la direction du quartier de Highgate et de Witanhurst, la plus vaste résidence de Londres, qui surplombe la ville. Son propriétaire s’est longtemps caché derrière des dizaines de sociétés-écrans jusqu’à ce qu’un article du New Yorker révèle qu’il s’agissait d’un sénateur russe, jugé si insignifiant que personne n’aurait cru que pareille demeure puisse lui appartenir. Les sociétés offshore détiennent plus de 100 000 résidences au Royaume-Uni, dont 36 000 à Londres, et les propriétaires réels sont inconnus dans plus d’un tiers des cas. On estime que la valeur totale de ces capitaux est comprise entre 120 et 400 milliards de livres. Un documentaire diffusé récemment, From Russia with Cash, montre que de nombreux agents immobiliers des quartiers riches avaient été heureux de prendre l’argent d’un ministre russe qui leur avait avoué s’être servi dans le budget de la santé de son pays, et de lui procurer une assistance juridique. Le Kleptocracy Tour fait intervenir différents interlocuteurs : des dissidents russes qui veulent faire la lumière sur l’argent volé par les alliés de Poutine, dans l’espoir de discréditer le régime ; des militants qui voient dans la fermeture des paradis fiscaux un préalable à la justice fiscale et à la fin de la circulation d’argent sale dans le monde ; un tenant du libéralisme, persuadé que la mondialisation peut fonctionner si et seulement si nous faisons la distinction entre les entreprises qui s’appuient sur le népotisme et celles qui jouent le jeu de la vraie concurrence ; des citoyens qui militent pour une meilleure application des lois sur la propriété réelle ; et des journalistes d’investigation qui cherchent à pincer des parlementaires corrompus. La visite est en partie sponsorisée par le Hudson Institute, qui se définit comme un think tank de centre-droit, dont le siège est à Washington. L’institut a récemment lancé la Kleptocracy Initiative, afin de mettre au point « des mesures visant à limiter la possibilité qu’ont des étrangers hostiles de s’enfuir avec les capitaux nationaux pour les utiliser contre leurs propres citoyens ou les États-Unis et leurs alliés ». Jusqu’à récemment, Washington et Westminster soutenaient que l’intégration économique entre les nations contribuerait à garantir la sécurité. Litvinenko a toujours su que c’était une idée naïve : légitimer les régimes corrompus et criminels, dépendre d’eux, c’est encourager et non dompter leur politique étrangère agressive. Le bus nous emmène jusqu’à Park Lane, vers le Speakers’ Corner de Hyde Park. Litvinenko adorait cette partie de Londres et y emmenait souvent son fils, Anatole. Il avait 12 ans à la mort de son père. C’est aujourd’hui un jeune étudiant à l’accent très anglais : « Mon père adorait l’Angleterre, a-t-il déclaré lors de l’enquête. Il se sentait très en sécurité ici. » Litvinenko avait dit à son fils qu’il pouvait « faire confiance à la justice britannique : ici, on peut monter sur une caisse et dire n’importe quoi ».   Cet article est paru dans la London Review of Books le 31 mars 2016. Il a été traduit par Claire Harris.
LE LIVRE
LE LIVRE

Très cher poison : la véritable histoire du meurtre de Litvinenko et de la guerre de la Russie contre l’Occident de Luke Harding, Guardian/Faber, 2016

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