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L’islam est-il soluble dans le café ?

Adoptée par les soufis peu après sa découverte au XVIe siècle, la boisson s’est vite répandue en Arabie, parée de vertus bienfaisantes pour le corps et pour l’esprit. Mais elle fut bientôt accusée de trop les échauffer…

Depuis son apparition au XVIe siècle, le café possède une réputation sulfureuse, et les lieux où il est consommé sont entourés de suspicion. Les multiples légendes qui courent sur la découverte du breuvage s’accordent sur l’aire géographique concernée, mais pas sur la date. Quant au mérite de son invention, on l’attribue à des êtres fort variés, des anges planant dans l’au-delà aux génies parcourant ce bas monde en passant par des hommes et même des animaux. Un conte relate ainsi que les habitants d’une ville, tombés gravement malades, n’avaient pu accueillir Salomon, venu leur rendre visite sur son tapis volant. L’ange Gabriel serait alors intervenu auprès du roi, lui conseillant d’envoyer des génies au Yémen pour en rapporter le fruit du caféier. Il prescrivit de le griller, de le moudre puis de l’infuser dans l’eau afin d’en faire boire le jus aux malades. Tous furent alors guéris, mais la boisson sombra dans l’oubli pour ne réapparaître qu’au XVIe siècle. Comme cette première version, que l’auteur attribue à des sources occidentales, la tradition islamique fait intervenir l’ange Gabriel. Celui-ci, voyant Mahomet s’attrister du fait que son peuple refusait de croire en sa prophétie, lui fit boire du café pour l’aider à retrouver sa bonne humeur. Dans les récits plus conformes à la réalité historique, les grands théologiens viennent remplacer les prophètes et les anges. Un berger d’Aden, raconte-t-on, s’avisa que ses chèvres devenaient plus énergiques et agitées quand elles croquaient les baies d’une certaine plante sauvage. Il rapporta son observation à un chef religieux local qui voulut vérifier les effets de la substance sur l’homme, espérant redoubler l’ardeur religieuse de ses ouailles indolentes. Le vieux cheikh but lui-même l’infusion, d’abord froide, sans rien ressentir ; quand il la prit chaude, il se mit à transpirer, son esprit s’éclaircit et il exhorta les fidèles à en consommer. &nbs
p; Un substitut à l’alcool Ces histoires révèlent, selon Said Srihi, auteur de « La tentation du nom », le statut extraordinaire acquis par le café, dont la découverte est associée tantôt aux miracles accomplis par les prophètes, tantôt à la clairvoyance des autorités. En tout état de cause, l’adoption de la boisson n’est pas du seul ressort humain, puisqu’elle implique anges, génies ou bêtes, qui participent ensemble à une nouvelle connaissance du monde. Les récits qui attribuent la découverte aux animaux font intervenir un intermédiaire religieux, comme si un rite purificateur s’imposait pour permettre au café de quitter son état primitif sauvage et devenir une pratique humaine civilisée. Cette plante consommée par les animaux se changeait en préparation porteuse de sens dans la culture de l’homme, capable de transformer les fruits de la nature. Le mot arabe qahwa, que l’on trouve déjà dans les vers du poète préislamique Qays al-A’shâ, était à l’origine l’un des noms du vin et il est paré de ses vertus. Ce sont probablement les soufis qui attribuèrent ce nom au café, qu’ils avaient adopté très vite, afin d’améliorer leur forme physique et leur lucidité, notamment pour se maintenir éveillés pendant les longues soirées de prières. En reprenant le mot, ils exprimaient clairement leur nostalgie pour le symbole des rivières de vin du paradis, évoquées dans le Coran. Bien plus qu’une aide à la veille, le café est devenu dans les séances de dhikr (1) un moyen de faciliter l’élévation spirituelle, qui exige un esprit libéré et une intention sincère. On l’ajouta dès lors à la liste des boissons sacrées que les peuples anciens consommaient pour revigorer le corps et atteindre une extase proche de l’ivresse. L’énergie procurée par le café permettait de mieux accomplir ses devoirs spirituels en facilitant le contact avec l’absolu ou avec les forces cachées de la nature. La prédilection des soufis pour le café comme boisson sacrée n’est sans doute pas un hasard : elle traduit la recherche d’un substitut à l’alcool, afin d’atteindre l’extase, indissociable de cette pensée religieuse. Après son adoption par les mystiques, le café s’est répandu auprès du commun des mortels, notamment chez les artisans et autres travailleurs manuels en raison de ses vertus énergisantes, qui leur permettaient d’accomplir leurs tâches allègrement. Ces nouveaux consommateurs n’avaient cure de la dimension symbolique du breuvage. Il n’était donc pas facile d’en interdire la consommation, comme l’ordonna le sultan au début du XVIIe siècle, confiant au gouverneur de La Mecque la délicate mission de transmettre la décision. Avant d’envoyer ses émissaires dans les souks, il réunit donc en conseil des juges et des oulémas de la ville sainte ainsi que des médecins et des témoins, chargés d’examiner les effets du café, qu’ils jugèrent néfastes pour le corps et pour l’esprit. Le procès-verbal de cette réunion soulève plusieurs questions sur les motivations politiques, pratiques et économiques de cette interdiction. Srihi pense que les médecins se sont peut-être irrités de voir le café faire concurrence à certains de leurs remèdes. En outre, l’agitation politique que les rivalités tribales entretenaient alors à La Mecque a pu inciter les autorités à interdire les réunions dans les maisons de café, qui étaient des foyers de troubles. Il faut mentionner aussi la relation, très tendue à cette époque, entre les Mamelouks au pouvoir et le Yémen où était produit le café distribué en Arabie par des commerçants yéménites. Comment s’étonner que la réputation sulfureuse du breuvage, jusqu’à une époque récente, vînt de ce qu’il était consommé dans les cafés par des gens peu recommandables ?   Cet article est paru sur le site Al-Jazira Maarifa. Il a été traduit par Hala Kodmani.
LE LIVRE
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La tentation du nom de Said Srihi

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