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Interlude
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Les livres d’images d’Apollinaire


Jean Metzinger, Etude pour le portrait de Guillaume Apollinaire

Sur les écrans ce mercredi, « Apollinaire 13 films poèmes » rassemble des courts métrages d’animation qui mettent en scène des textes de Guillaume Apollinaire. Peu importe si le résultat est à la hauteur du poète, cette mise en images animées épouse la démarche de l’auteur des Calligrammes. Curieux du progrès, et en particulier du cinéma, Apollinaire avait imaginé, en 1917, ce que les inventions de son époque pourraient apporter à son art. Car le poète ne vit pas isolé dans sa tour d’ivoire, hors du temps, traduisant en vers ses sentiments. Il est de son époque, reflète la société dans laquelle il vit, comme Apollinaire le rappelle dans le texte de cette conférence intitulée « L’esprit nouveau et les poètes ».

 

L’esprit nouveau qui dominera le monde entier ne s’est fait jour dans la poésie nulle part comme en France. La forte discipline intellectuelle que se sont imposée de tout temps les Français leur permet, à eux et à ceux qui leur appartiennent spirituellement, d’avoir une conception de la vie, des Arts et des Lettres qui, sans être la simple constatation de l’Antiquité, ne soit pas non plus un pendant du beau décor romantique.

L’esprit nouveau qui s’annonce prétend avant tout hériter des classiques un solide bon sens, un esprit critique assuré, des vues d’ensemble sur l’univers et dans l’âme humaine, et le sens du devoir qui dépouille les sentiments et en limite, ou plutôt en contient, les manifestations.

Il prétend encore hériter des romantiques une curiosité qui le pousse à explorer tous les domaines propres à fournir une matière littéraire qui permette d’exalter la vie sous quelque forme qu’elle se présente.

Explorer la vérité, la chercher, aussi bien dans le domaine ethnique, par exemple, que dans celui de l’imagination, voilà les principaux caractères de cet esprit nouveau.

Cette tendance, du reste, a toujours eu ses représentants audacieux qui l’ignoraient ; il y a longtemps qu’elle se forme, qu’elle est en marche.

Cependant, c’est la première fois qu’elle se présente consciente d’elle-même. C’est que, jusqu’à maintenant, le domaine littéraire était circonscrit dans d’étroites limites. On écrivait en prose ou l’on écrivait en vers. En ce qui concerne la prose, des règles grammaticales en fixaient la forme.

Pour ce qui est de la Poésie, la versification rimée en était la loi unique, qui subissait des assauts périodiques, mais que rien n’entamait.

Le vers libre donna un libre essor au lyrisme ; mais il n’était qu’une étape des explorations qu’on pouvait faire dans le domaine de la forme.

Les recherches dans la forme ont repris désormais une grande importance. Elle est légitime.

Comment cette recherche n’intéresserait-elle pas le poète, elle qui peut déterminer de nouvelles découvertes dans la pensée et dans le lyrisme ?

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L’assonance, l’allitération, aussi bien que la rime, sont des conventions qui chacune a ses mérites.

Les artifices typographiques poussés très loin avec une grande audace ont l’avantage de faire naître un lyrisme visuel qui était presque inconnu avant notre époque. Ces artifices peuvent aller très loin encore et consommer la synthèse des arts, de la musique, de la peinture et de la littérature.

Il n’y a là qu’une recherche pour aboutir à de nouvelles expressions parfaitement légitimes.

Qui oserait dire que les exercices de rhétorique, les variations sur le thème de : Je meurs de soif auprès de la fontaine n’ont pas eu une influence déterminante sur le génie de Villon ? Qui oserait dire que les recherches de forme des rhétoriqueurs et de l’école marotique n’ont pas servi à épurer le goût français jusqu’à sa parfaite floraison du XVIIe siècle ?

Il eût été étrange qu’à une époque où l’art populaire par excellence, le cinéma, est un livre d’images, les poètes n’eussent pas essayé de composer des images pour les esprits méditatifs et plus raffinés qui ne se contentent point des imaginations grossières des fabricants de films. Ceux-ci se raffineront, et l’on peut prévoir le jour où le phonographe et le cinéma étant devenus les seules formes d’impression en usage, les poètes auront une liberté inconnue jusqu’à présent.

Qu’on ne s’étonne point si, avec les seuls moyens dont ils disposent encore, ils s’efforcent de se préparer à cet art nouveau (plus vaste que l’art simple des paroles) où, chefs d’un orchestre d’une étendue inouïe, ils auront à leur disposition : le monde entier, ses rumeurs et ses apparences, la pensée et le langage humain, le chant, la danse, tous les arts et tous les artifices, plus de mirages encore que ceux que pouvait faire surgir Morgane sur le Mont Gibel pour composer le livre vu et entendu de l’avenir.

Mais généralement vous ne trouverez pas en France de ces « paroles en liberté » jusqu’où ont été poussées les surenchères futuristes, italienne et russe, filles excessives de l’esprit nouveau, car la France répugne au désordre. On y revient volontiers aux principes, mais on a horreur du chaos.

Nous pouvons donc espérer, pour ce qui constitue la matière et les moyens de l’art, une liberté d’une opulence inimaginable. Les poètes font aujourd’hui l’apprentissage de cette liberté encyclopédique. Dans le domaine de l’inspiration, leur liberté ne peut pas être moins grande que celle d’un journal quotidien qui traite dans une seule feuille des matières les plus diverses, parcourt des pays les plus éloignés. On se demande pourquoi le poète n’aurait pas une liberté au moins égale et serait tenu, à une époque de téléphone, de télégraphie sans fil et d’aviation, à plus de circonspection vis-à-vis des espaces.

La rapidité et la simplicité avec lesquelles les esprits se sont accoutumés à désigner d’un seul mot des êtres aussi complexes qu’une foule, qu’une nation, que l’univers n’avaient pas leur pendant moderne dans la poésie. Les poètes comblent cette lacune et leurs poèmes synthétiques créent de nouvelles entités qui ont une valeur plastique aussi composée que des termes collectifs.

L’homme s’est familiarisé avec ces êtres formidables que sont les machines, il a exploré le domaine des infiniment petits, et de nouveaux domaines s’ouvrent à l’activité de son imagination : celui de l’infiniment grand et celui de la prophétie.

Ne croyez pas toutefois que cet esprit nouveau soit compliqué, languissant, factice et glacé. Suivant l’ordre même de la nature, le poète s’est débarrassé de tout propos ampoulé. Il n’y a plus de wagnérisme en nous et les jeunes auteurs ont rejeté loin d’eux toute la défroque enchantée du romantisme colossal de l’Allemagne de Wagner, autant que les oripeaux agrestes de celui que nous avait valu Jean-Jacques Rousseau.

Je ne crois pas que les événements sociaux aillent si loin un jour qu’on ne puisse plus parler de littérature nationale. Au contraire, si loin qu’on aille dans la voie des libertés, celles-ci ne feront que renforcer la plupart des anciennes disciplines et il en surgira de nouvelles qui n’auront pas moins d’exigences que les anciennes. C’est pourquoi je pense que, quoi qu’il arrive, l’art, de plus en plus, aura une patrie. D’ailleurs, les poètes sont toujours l’expression d’un milieu, d’une nation, et les artistes, comme les poètes, comme les philosophes, forment un fonds social qui appartient sans doute à l’humanité, mais comme étant l’expression d’une race, d’un milieu donné.

L’art ne cessera d’être national que le jour où l’univers entier vivant sous un même climat, dans des demeures bâties sur le même modèle, parlera la même langue avec le même accent, c’est-à-dire jamais. Des différences ethniques et nationales naît la variété des expressions littéraires, et c’est cette même variété qu’il faut sauvegarder.

Une expression lyrique cosmopolite ne donnerait que des œuvres vagues sans accent et sans charpente, qui auraient la valeur des lieux communs de la rhétorique parlementaire internationale. Et remarquez que le cinéma, qui est l’art cosmopolite par excellence, présente déjà des différences ethniques immédiatement dissemblables à tout le monde, et les habitués de l’écran font immédiatement la différence d’un film américain et d’un film italien. De même l’esprit nouveau, qui a l’ambition de marquer l’esprit universel et qui n’entend pas limiter son activité à ceci ou à cela, n’en n’est pas moins, et prétend le respecter, une expression particulière et lyrique de la nation française, de même que l’esprit classique est, par excellence, une expression sublime de la même nation.

Il ne faut pas oublier qu’il est peut-être plus dangereux pour une nation de se laisser conquérir intellectuellement que par les armes. C’est pourquoi l’esprit nouveau se réclame avant tout de l’ordre et du devoir qui sont les grandes qualités classiques par quoi se manifeste le plus hautement l’esprit français, et il leur adjoint la liberté. Cette liberté et cet ordre qui se confondent dans l’esprit nouveau sont sa caractéristique et sa force.

Cependant cette synthèse des arts, qui s’est consommée de notre temps, ne doit pas dégénérer en une confusion. C’est-à-dire qu’il serait sinon dangereux du moins absurde, par exemple, de réduire la poésie à une sorte d’harmonie imitative qui n’aurait même pas pour excuse d’être exacte.

On imagine fort bien que l’harmonie imitative puisse jouer un rôle, mais elle ne saurait être la base que d’un art où les machines interviendraient ; par exemple, une poème ou une symphonie composés au phonographe pourraient fort bien consister en bruits artistement choisis et lyriquement mêlés ou juxtaposés, tandis que pour ma part, je conçois mal que l’on fasse consister tout simplement un poème dans l’imitation d’un bruit auquel aucun sens lyrique, tragique ou pathétique ne peut être attaché. Et si quelques poètes se livrent à ce jeu, il ne faut y voir qu’un exercice, une sorte de croquis des notes qu’ils inséreront dans une œuvre. Le « brékéké koax » des Grenouilles d’Aristophane n’est rien si on le sépare d’une œuvre où il prend tout son sens comique et satirique. Les i i i i prolongés, durant toute une ligne, de l’oiseau de Francis Jammes sont d’une piètre harmonie imitative si on les détache d’un poème dont ils précisent toute la fantaisie.

Quand un poète moderne note plusieurs voix le vrombissement d’un avion, il faut y voir avant tout le désir du poète d’habituer son esprit à la réalité. Sa passion de la vérité le pousse à prendre des notes presque scientifiques qui, s’il veut les présenter comme poèmes, ont le tort d’être pour ainsi dire des trompe-oreilles auxquels la réalité sera toujours supérieure.

Au contraire, s’il veut par exemple amplifier l’art de la danse et tenter une chorégraphie dont les baladins ne se borneraient point aux entrechats, mais pousseraient encore des cris ressortissant à l’harmonie d’une imitative nouveauté, c’est là une recherche qui n’a rien d’absurde, dont les sources populaires se retrouvent chez tous les peuples où les danses guerrières, par exemple, sont presque toujours agrémentées de cris sauvages.

Pour revenir au souci de vérité, de vraisemblance qui domine toutes les recherches, toutes les tentatives, tous les essais de l’esprit nouveau, il faut ajouter qu’il n’y a pas lieu de s’étonner si un certain nombre et même beaucoup d’entre eux restaient momentanément stériles et sombraient même dans le ridicule. L’esprit nouveau est plein de dangers, plein d’embûches.

Tout cela ressortit pourtant à l’esprit d’aujourd’hui et condamner en bloc ces tentatives, ces essais, serait faire une erreur dans le genre de celle qu’à tort ou à raison, on attribue à M. Thiers, qui aurait déclaré que les chemins de fer n’étaient qu’un jeu scientifique et que le monde ne pourrait produire assez de fer pour construire des rails de Paris à Marseille.

L’esprit nouveau admet donc les expériences littéraires même hasardeuses, et ces expériences sont parfois peu lyriques. C’est pourquoi le lyrisme n’est qu’un domaine de l’esprit nouveau dans la poésie d’aujourd’hui, qui se contente souvent de recherches, d’investigations, sans se préoccuper de leur donner de signification lyrique. Ce sont des matériaux qu’amasse le poëte, qu’amasse l’esprit nouveau, et ces matériaux formeront un fond de vérité dont la simplicité, la modestie ne doit point rebuter, car les conséquences, les résultats peuvent être de grandes, de bien grandes choses.

Plus tard, ceux qui étudieront l’histoire littéraire de notre temps s’étonneront que, semblables aux alchimistes, des rêveurs, des poètes aient pu, sans même le prétexte d’une pierre philosophale, s’adonner à des recherches, à des notations qui les mettaient en butte aux railleries de leurs contemporains, des journalistes et des snobs.

Mais leurs recherches seront utiles ; elles constitueront les bases d’un nouveau réalisme qui ne sera peut-être pas inférieur à celui si poétique et si savant de la Grèce antique.

Nous avons vu aussi depuis Alfred Jarry le rire s’élever des basses régions où il se tordait et fournir au poète un lyrisme tout neuf. Où est le temps où le mouchoir de Desdémone paraissait d’un ridicule inadmissible ? Aujourd’hui, le ridicule même est poursuivi, on cherche à s’en emparer et il a sa place dans la poésie, parce qu’il fait partie de la vie au même titre que l’héroïsme et tout ce qui nourrissait jadis l’enthousiasme des poètes.

Les romantiques ont essayé de donner aux choses d’apparence grossière un sens horrible ou tragique. Pour mieux dire, ils n’ont travaillé qu’en faveur de l’horrible. Ils ont voulu acclimater l’horreur bien plus que la mélancolie. L’esprit nouveau ne cherche pas à transformer le ridicule, il lui conserve un rôle qui n’est pas sans saveur. De même, il ne veut pas donner à l’horrible le sens du noble. Il le laisse horrible et n’abaisse pas le noble. Ce n’est pas un art décoratif, ce n’est pas non plus un art impressionniste. Il est tout étude de la nature extérieure et intérieure, il est tout ardeur pour la vérité.

Même s’il est vrai qu’il n y a rien de nouveau sous le soleil, il ne consent point à ne pas approfondir tout ce qui n’est pas nouveau sous le soleil. Le bon sens est son guide et ce guide le conduit en des coins sinon nouveaux, du moins inconnus.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’esprit nouveau et les poètes de Guillaume Apollinaire, Mercure de France, 1918

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