Un prof qui a du piquant
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Un prof qui a du piquant

Écrit par La rédaction de Books publié le 5 octobre 2016

Pendant que la police envoie des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes pour disperser des étudiants réclamant une éducation gratuite pour tous en Afrique du Sud et que le livre de Céline Alvarez sur l’école reste en tête des ventes en France, ce mercredi est la journée mondiale des enseignants. Des professeurs qui ne sont pas toujours à la fête, accusés de tous les maux : tour à tour rétrogrades, idéologues, fossilisés avec le mammouth, idéalistes, laxistes ou dictatoriaux. Jules Lemaître, lui, était sans conteste innovant. Cet enseignant au lycée du Havre a développé une méthode fort ingénieuse pour capter l’attention des élèves. Méthode décrite par Alphonse Allais dans On n’est pas des bœufs. Mais qui risque de ne pas être du goût de l’Education Nationale.

 

Sans doute, il est trop tard pour parler encor d’elle, disait Musset à propos de la Malibran.

Le temps a donné raison au poète, car la grande artiste, tout en restant chérie de ceux qui l’entendirent et desquels le nombre tend à décroître chaque jour, a totalement disparu du tapis de l’actualité.

Non, ce n’est pas de la Malibran que je vais vous entretenir, mais bien de M. Jules Lemaître, le nouvel académicien.

D’autres plumes plus autorisées que la mienne ont examiné en M. Jules Lemaître le critique, le conférencier, l’auteur dramatique, le conteur, etc. M’incombe la tâche, à moi, de vous présenter M. Jules Lemaître sous l’angle un peu spécial de professeur de rhétorique au lycée du Havre pendant les mois de juin et de juillet de chaque année, et sous l’angle, plus spécial encore, de charmeur d’insectes.

Je tiens les renseignements d’un ancien élève de M. Lemaître, actuellement chauffeur à bord du transatlantique l’Argenteuil (ligne des Antilles).

Jules Lemaître, au temps où la pédagogie était son fait, éprouvait une indicible horreur pour cette partie de son métier qui consiste à régenter les élèves, à les prier de se taire, à les inviter à se tenir, de préférence, leurs mains sur leur pupitre, etc., etc.

Les observations à propos de discipline scolaire, venant hacher ses ingénieux aperçus, le dégoûtaient profondément. Par exemple :

— Il est évident, messieurs, que Paul Verlaine… Balochard, n’attrapez pas toutes les mouches, il n’en restera plus dans la classe… Il est évident, vous disais-je, que Paul Verlaine… Leroux, vous roulerez votre cigarette après le cours, il en sera encore temps… Il est évident, disais-je, et j’avais tort de dire il est évident, car en somme rien n’est moins prouvé… Fauvel, vous n’êtes pas ici dans votre cabinet de toilette… Le même fait s’est présenté pour Jean Moréas, pour Jean Moréas dont le vrai nom, d’ailleurs, est Papadiamantopoulos…

Allez donc, dans ces conditions, enseigner la littérature à vos jeunes contemporains !

À la fin de l’année scolaire, surtout, la chaleur aidant, les cours devenaient de plus en plus pénibles pour notre sympathique professeur. Beaucoup d’élèves sommeillaient ou affectaient des attitudes débraillées tout à fait incompatibles avec l’atticisme de l’enseignement du futur immortel. C’est alors que Jules Lemaître eut l’idée de mettre à profit la connaissance profonde qu’il avait des insectes.

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Tout jeune, en effet, dans son pays blésois, M. Lemaître avait manifesté un goût très vif pour l’entomologie. Plus tard, à l’École normale, de préférence à ceux qui s’occupent de lettres, il préférait les élèves destinés à l’enseignement des sciences naturelles, principalement de la zoologie, et plus particulièrement encore de l’entomologie. Les insectes, le fait est connu, aiment ceux qui les aiment : M. Lemaître arriva vite à obtenir de ces menus animaux des prodiges de bonne volonté et des travaux qu’on n’aurait jamais attendus d’aussi fragiles organismes, de cerveaux aussi frivoles. Les taons, par exemple ! Qui ne connaît ces insupportables petits piqueurs, terreurs des hommes et des bêtes ? Eh bien ! M. Lemaître en faisait ce qu’il voulait. Il en avait dressé quelques-uns à se poser, et pas ailleurs, sur un personnage qu’il indiquait du doigt. Rien n’était plus curieux que ce petit manège, et plus discret à la fois.

En arrivant à son cours, dans les mois d’été, M. Lemaître apportait ses pensionnaires ailés dans une petite boîte qu’il ouvrait bientôt. Les taons sortaient, se répandaient sur la chaire, se gardant de voleter sans un signe du patron. Un élève venait-il à sommeiller, ou à distraire ses camarades, ou à lire un livre obscène, alors, sans cesser de parler, M. Lemaître prenait un taon sur le bout de son doigt et le mettait dans la direction du coupable. Une seconde après, un petit cri retentissait, un léger sursaut s’opérait, et M. Lemaître avait reconquis un auditeur. Bientôt, la classe de rhétorique du lycée du Havre devint une des plus attentives de toute l’Université de France. Des élèves d’élite en sortirent à flots, rehaussant l’éclat des Lettres Françaises.

Ajoutons, pour calmer l’inquiétude bien légitime des familles, que la piqûre disciplinaire de M. Lemaître était dépouillée de tout danger. Avant chaque classe, le jeune universitaire faisait prendre à ses taons un petit bain antiseptique qui rendait leur dard aussi inoffensif que celui de l’agneau qui vient de naître.

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