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Les manuels d’histoire en Inde : une arme politique

Les nationalistes hindous au pouvoir en Inde procèdent à une vaste réécriture des manuels d’histoire. Au programme : exaltation de l’« hindouité », diabolisation des musulmans et dénigrement des valeurs démocratiques et laïques. Ils pourraient accélérer le mouvement s’ils remportent les législatives en mai.


Bataille de Haldighati (1576). D’après le manuel de cinquième où figure cette illustration, le roi hindou Maharana Pratap (à gauche) y a vaincu les musulmans. En fait, c’est l’inverse qui s’est produit.
Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les empereurs moghols ont beaucoup contribué à la construction de ­l’Inde ­moderne. Ils ont fait du pays une ­entité politique souveraine, l’ont doté d’un système juridique et d’une administration, et ont érigé des monuments tel que le Taj Mahal. Les Moghols, qui étaient originaires d’Ouzbékistan, en sont ­venus à incarner l’apport des musul­mans à l’histoire de l’Inde. On leur doit plusieurs des plats indiens les plus ­célèbres, comme le biryani, et ils ont inspiré les décors de certains des plus grands succès du cinéma de Bollywood, dont ­Mughal-e-Azam (1960). Dans le collège Saifee d’Udaipur, au Rajasthan, où je me suis rendu au printemps 2018, il m’a paru bizarre qu’une enseignante musulmane, Sana Khan, demande à sa classe de quatrième, composée exclusivement de musulmans, ce que les Moghols avaient légué de posi­tif. Sana Khan enseigne dans un établissement anglophone dont les élèves sont des dawoodi bohras, une communauté de chiites ismaéliens établie en Inde pendant la période moghole, fuyant les persécutions dont elle était victime au Moyen-Orient. Comme les juifs, les parsis et les baha’is, les bohras sont une minorité religieuse qui a trouvé ­refuge en Inde du fait de l’exceptionnelle culture de tolérance de l’époque. Pourtant, certains élèves de Sana Khan ne voient que barbarie dans cette ère moghole qui a permis l’épanouissement de leur propre communauté. « Au Moyen Âge, il y avait des guerres et tout… C’était du fanatisme », affirme une jeune fille à lunettes dénommée Rabab Khan. « L’âge d’or » de l’histoire indienne est antérieur aux dynasties musulmanes, m’assure-t-elle. Depuis 2017, les élèves utilisent les nouveaux manuels édités par l’État du Rajasthan, qui est gouverné par le Parti du peuple indien (BJP), la formation nationaliste hindoue au pouvoir à New Delhi et dans de nombreux États indiens. Ces nouveaux manuels promeuvent l’idéologie et le programme politique du BJP. Ils défendent la véra­cité des mythes védiques, glorifient des princes hindous de l’Antiquité et du Moyen Âge, présentent le mouvement pour l’indépendance comme une bataille violente livrée pour l’essentiel par des nationalistes hindous, exigent la loyauté envers l’État et chantent les louanges de la politique menée par le Premier ministre Narendra Modi. Un des manuels réduit ainsi plus de cinq siècles de règne d’empereurs musulmans extrêmement divers à une seule ­« période de luttes » et diabolise beaucoup de ses grands personnages. Ces manuels s’inscrivent dans le cadre d’une campagne du BJP visant à modi­fier l’enseignement de l’histoire de ­l’Inde dans les collèges et les lycées. Les manuels édités en 2017 par deux autres États gouvernés par le BJP, le Gujerat et le Maharashtra, véhiculent le même triomphalisme hindou et la même islamophobie que ceux du Rajasthan. Les nouveaux manuels fédéraux en vigueur depuis mai 2018 en font autant, quoique de façon plus subtile. Depuis son arrivée au pouvoir à New Delhi, en 2014, le BJP a placé des idéologues du nationalisme hindou à la tête des institutions, n’a rien fait pour empê­cher la création de groupes d’autodéfense extrémistes hindous et a rebaptisé des lieux qui portaient un nom musulman en leur donnant celui de héros du nationalisme hindou.  

Des ouvrages d'une rare érudition

Entre les années 1960 et les années 1990, les manuels d’histoire portaient la marque de la classe dirigeante progressiste représentée par le parti du Congrès. Ces ouvrages, rédigés par des historiens de renom tels que Romila Thapar et Satish Chandra, étaient d’une rare érudition : on y évoquait par exemple le prix élevé des chaussures au Moyen Âge ou l’influence de couleurs indiennes comme le bleu paon sur le style persan de la peinture de cour moghole. Ces manuels faisaient des empereurs moghols des porte-voix de la politique du moment. Un ouvrage attribuait ainsi à Akbar (1542-1605) « le rêve grandiose que les hommes puissent oublier leurs différences religieuses pour ne plus se penser que comme le peuple de l’Inde ». C’était en réalité le rêve de Jawaharlal Nehru, l’un des leaders du mouvement de libération et le premier Premier ministre de l’Inde indépendante. Dans son livre La Découverte de l’Inde, Nehru ­décrit son pays natal comme « un ­palimpseste antique, fait de couches successives de rêveries et de pensées dont aucune n’a complètement caché ou ­effacé la précédente ». Une histoire aussi plurielle pouvait offrir, espérait Nehru, le socle factuel pour que chaque groupe ethnique ou religieux ait le sentiment de contribuer à une identité nationale commune 1. Quand le BJP remporte plusieurs États dans les années 1990, il se met à publier ses propres manuels. En 1998, il se hisse pour la première fois à la tête du gouvernement fédéral et ­annonce aussitôt que l’enseignement sera « indianisé, nationalisé et spiri­tualisé ». Quatre ans plus tard paraissent des manuels (précurseurs de ceux qu’on a publiés récemment au Rajasthan) qui encensent la période védique et ­dénigrent les souverains musulmans. La mesure provoque un tollé. Un journaliste en vue lance l’alerte contre « la destruction du sécularisme et du pluralisme ». Après la défaite du BJP en 2004, la nouvelle coalition menée par le parti du Congrès change les moda­lités de rédaction des manuels afin d’éviter les biais idéologiques. Au lieu de confier la tâche à tel ou tel auteur, le gouvernement instaure des « commissions d’élaboration des manuels » (TDC), composées d’experts de diverses professions et disciplines. Les ouvrages produits n’ont pas le souffle de leurs prédécesseurs nehruviens, mais ils reflètent un consensus d’experts et évitent habilement les sujets polémiques. Ainsi, le manuel d’histoire de cinquième indique que Mahmoud de Ghazni (971-1030), sultan musulman de l’Afghanistan, a pillé des temples indiens – ce que les nationalistes hindous n’omettent jamais de rappeler – mais précise qu’il s’agissait d’une technique militaire et politique courante, à laquelle ont aussi eu recours les dirigeants hindous et bouddhistes de l’époque. Ces distinctions précautionneuses ­figurent toujours dans les manuels fédé­raux, mais elles sont grossièrement entre­coupées d’ajouts idéologiques. Car les commissions d’experts pèsent peu face au pouvoir croissant de l’hindutva (« hindouité »), l’idéologie officielle du BJP. Ses racines remontent au XIXsiècle, mais, sous sa forme actuelle, ce corpus a été largement façonné par Vinayak Savarkar, qui a popularisé le terme en 1928 dans son livre Hindutva. D’après Savarkar, trois éléments constituent l’hindutva : le « sang hindou » ; l’appartenance à la culture et la civilisation hindoues ; et la conviction que l’Inde est une « terre sainte ». Des religions non hindoues nées dans le sous-continent telles que le sikhisme et le bouddhisme remplissent donc les critères de l’hindutva, mais pas le christianisme ni l’islam (dont se revendique environ 15 % de la population ­indienne). Pour Savarkar, le conflit avec ces autres communautés favoriserait une prise de conscience de l’hindutva : « Rien ne peut mieux unir les peuples en une nation et les nations en un État qu’un ennemi commun. La haine sépare autant qu’elle rapproche. » Les livres scolaires sont essentiellement des programmes politiques, comme en ­témoigne le traitement qu’ils réservent au parti au pouvoir. Au Rajasthan, les élèves de cinquième se voient proposer de « dresser un tableau des différentes poli­tiq
ues du gouvernement et, avec l’aide de [leur] enseignant, [d’]en exposer les bienfaits ». D’après le quotidien The Indian Express, cinq des nouveaux ­manuels fédéraux mentionnent la campagne « Inde propre », visant à améliorer  

Certains manuels d'histoires font le panégyrique d’Hitler

Non contents de faire l’apologie de l’actuel Premier ministre, les ­manuels promeuvent implicitement les valeurs de force et d’unité. Au Rajasthan, un ouvrage d’histoire contemporaine souligne l’excellence militaire indienne par une liste d’armements ainsi que des photos d’un tir de missile et d’un char en pleine action. Au Gujerat, l’ouvrage équivalent élude la défaite du pays dans la guerre sino-indienne de 1962, tandis que le ­manuel du Rajasthan suggère carrément la victoire de l’Inde, l’armée ayant « montré sa puissance en ripostant aux attaques ennemies en 1962 ». L’Inde est infaillible, mais ses ­citoyens ont grand besoin de discipline. Au Guje­rat, le manuel de quatrième souligne la nécessité de « sensibiliser à la coopération avec les forces de sécu­rité ». Il faut recher­cher l’harmonie sociale, même aux ­dépens des droits individuels : au Rajasthan, le manuel de cinquième recommande d’« éviter de mener des actions négatives telles que les grèves ». Le manuel de sciences sociales qu’utilisent les élèves de seconde du collège Saifee d’Udaipur énumère les « défauts de la démocratie », parmi lesquels le fait que ce régime « enseigne l’égoïsme et la fourberie », qu’il ne produit pas de déve­loppement économique et qu’il est fragile en temps de crise. Quant au livre d’histoire de terminale en vigueur au Gujerat, il propose une solu­tion de rechange inquiétante. Entre une critique du traité de Versailles et une énumération des mérites de Mussolini, il fait longuement l’éloge d’Hitler : « Hitler a bâti une Alle­magne forte avec l’aide du parti nazi, ce qui lui a valu des honneurs mérités. En favorisant la popu­lation alle­mande, en s’opposant aux juifs et en menant une nouvelle politique économique, il a fait de l’Allemagne un pays prospère. […] Il a transformé la vie du peuple allemand en très peu de temps en prenant des mesures radicales. Il a épargné à son pays des épreuves et accom­pli de grandes choses. » Ce n’est pas le premier manuel du Gujerat à chanter les louanges du fascisme. C’était déjà le cas d’un ouvrage de sciences ­sociales de troisième rédigé au milieu des ­années 2000, du temps où Modi était à la tête de cet État. Il a fallu attendre une visite du consul général d’Israël pour que soient retirés les passages litigieux. Cette affaire, qui avait été relayée par la presse internationale, marque encore les esprits, mais le traitement du nazisme dans le nouveau manuel semble être passé inaperçu. Ce n’est pas un hasard si les ­manuels du Gujerat font le panégyrique d’Hitler. Une présentation positive du fascisme permet à un gouvernement désireux d’accroître son pouvoir de préparer les esprits à des « mesures radicales » des­tinées à « transformer » la société. Surtout, cela offre un précédent historique à l’idéal de nation homogène de l’hindutva. Il suffit de remplacer « peuple allemand » par « hindous » et « juifs » par « musulmans ». Madhav Golwalkar (1906-1973) – dirigeant historique du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), l’organisation extrémiste proche du BJP, et ­héros personnel de Modi – écrivait ainsi en 1939 dans son livre « Nous. Ou notre identité nationale » que « débarrasser l’Allemagne des races ­sémites » témoigne du « plus haut degré de fierté nationale » et montre qu’« il est quasiment impossible d’assimiler des races et des cultures profondément différentes, ce qui est un bon exemple dont nous autres, en Hindoustan, ­devrions nous inspirer ». La lecture nationaliste hindoue de l’histoire vise à justifier l’idée que les communautés de l’hindutva ont droit à un statut privilégié en Inde. Elle ­repose sur plusieurs postulats : les hindous constituent la population autochtone de l’Inde ; les communautés de l’hindutva ont un passé glorieux et le règne des non-hindous a été désastreux ; c’est grâce aux nationalistes hindous que ­l’Inde a reconquis sa liberté. Or aucune de ces affirmations n’est exacte. Le terme « hindou » ne vient pas ­d’Inde, mais d’un vieux mot persan qu’utilisaient les Arabes et les Turcs pour désigner les peuples de la vallée de ­l’Indus. Le terme n’a visiblement pas existé dans son accep­tion religieuse avant le IImillénaire avant notre ère. Au début du xixe siècle encore, son sens était si flou que les Européens parlaient de « musulmans hindous ». Pendant des millénaires, les communautés qui se ­définissent aujour­d’hui comme hindoues ont mis en avant leur appartenance à une caste ou à une région plutôt qu’à une religion.   Les premières traces écrites de l’hindouisme se trouvent dans les Veda, corpus de textes religieux qui datent pour les plus anciens du milieu du IImillénaire avant notre ère. Cela remonte à loin, certes, mais pas suffisamment pour les besoins de l’hindutva, qui veut faire de l’hindouisme la religion autochtone. Les sites harappéens (de la civilisation de la vallée de ­l’Indus) montrent qu’une société urbaine sans lien évident avec le monde pastoral ­décrit par les Veda a existé en Inde dès le IIImillénaire avant notre ère. Les textes védiques semblent très éloignés de la première civilisation connue en Inde, et ils ont sans doute été composés par les descendants de ­migrants arrivés peu de temps aupa­ravant, qui en étaient venus à dominer des communautés établies de plus longue date dans le cadre du système des castes. Voilà qui est gênant pour une idéologie qui transforme l’histoire indienne en histoire hindoue. Les manuels du Rajas­than règlent le problème en faisant des Harappéens une civilisation entièrement védique, rebaptisée « civilisation de l’Indus et du Sarasvati », en référence au fleuve mentionné dans les Veda. De la sorte, la littérature védique devient l’origine commune de l’hindouisme, de ses diverses castes et de l’Inde dans son ensemble. La « culture védique » devient ainsi, comme l’indique le manuel de ­sixième, la « culture sanatan (éternelle) de l’Inde ». À lire les manuels du Rajasthan, le ­début de l’ère hindoue est un incomparable âge d’or. Les femmes jouissaient d’un statut enviable. En dépit des contraintes du système des castes, « chacun pouvait changer de profession selon ses besoins ». Nombre de souverains gouvernaient de façon « démocratique », puisque le peuple « élisait des représentants comme à la Chambre des députés actuelle ». Cet âge d’or pouvait aussi se prévaloir d’une ­pureté religieuse : « Personne, à l’exception des membres des plus basses castes, ne consommait de viande ni de vin », et les souverains étaient « de fervents adeptes de ­l’hindouisme ». Les manuels du Gujerat reflètent une position plus modérée sur l’Antiquité indienne mais véhiculent toutefois l’idée que « l’ère la plus glorieuse et prospère » date d’avant l’expansion musulmane. Comme j’ai pu le constater lors d’un cours de sciences sociales de seconde auquel j’ai assisté dans un lycée anglo­phone d’Ahmadabad, l’ancienne capitale du Gujerat, la valorisation de l’Inde ancienne incite les enseignants et les élèves au chauvinisme. Le cours portait sur le vastu shastra, la « science architecturale » de l’Inde ancienne, l’un des nombreux aspects de la pensée védique qu’aborde le manuel de sciences sociales de seconde. L’enseignante, ­Archana Sharma, a parlé des pratiques védiques comme étant intrinsèquement indiennes et leur a attribué toutes sortes de vertus. Un élève s’est toutefois interrogé : « Puisque nous respectons si bien les règles du ­vastu shastra, pourquoi sommes-nous un pays en développement ? » L’enseignante a profité de la question pour passer à l’étape suivante de la logique de l’hindutva : l’idée que, en absence d’unité panhindoue, des musulmans violents et immoraux ont pu souiller le pays. « La seule chose qui faisait défaut, a-t-elle expliqué, c’était l’unité. Autrement, les Moghols n’auraient pas pu gouverner pendant tant de siècles. Ils sont toujours restés des étrangers. Nous aurions dû les accueillir comme des visiteurs. Mais ils ne se sont pas comportés en visiteurs », ils ont « pillé tout ce qu’ils ont pu ». L’Inde a été « détruite par une série d’invasions ». Les élèves acquiesçaient et prenaient des notes. Comment le pouvoir a-t-il échu aux musulmans ? Cette question essentielle n’est pas traitée dans les manuels du Rajasthan. L’ouvrage de sciences sociales de seconde dit bien que Prithviraj Chauhan, qui régnait sur le nord-ouest et le centre de l’Inde au XIIe siècle, a vaincu Moham­mad de Ghor au cours de plusieurs batailles, mais élude la victoire finale de ce dernier. Il est simplement noté que, « en raison de certaines circonstances, le règne musulman a commencé en Inde en l’an 1206 ». Dans les chapitres consacrés à la ­période moghole, les manuels d’inspiration nehruvienne mettent l’accent sur l’empereur Akbar, qui s’était entouré de généraux hindous, avait épousé des princesses hindoues et participé à des cérémonies hindoues, avait aboli l’impôt religieux et noué un dialogue spirituel avec des hindous, des chrétiens, des juifs et même des athées. Ces éléments ne figurent pas dans les nouveaux manuels du Rajasthan et du Guje­rat, lesquels préfèrent mettre l’accent sur Aurang­zeb (1618-1707), l’empereur qui a réintroduit l’impôt religieux et détruit certains temples hindous. Les auteurs exagèrent sa détestation des hindous, de même que son rôle : « Aurangzeb a provoqué par ses mesures sectaires la chute de l’Empire moghol », lit-on dans le manuel de cinquième du Gujerat. La réalité est plus complexe, comme l’écrit l’historienne américaine Audrey Truschke, maîtresse de conférences à l’université Rutgers, dans l’ouvrage qu’elle a consacré récemment à Aurangzeb 2 : « Il comptait dans son administration nettement plus d’hindous que tous les empereurs moghols précédents » et a soutenu les pratiques reli­gieuses hindoues de maintes façons.  

Le problème de l’idéologie des pères de l’indé­pendance

Les manuels du Rajasthan traitent les Moghols d’« envahisseurs étrangers », mais rien n’indique que la population ­indienne les ait considérés ainsi. De fait, au cours de la révolte des cipayes, le soulèvement armé contre les Britanniques de 1857, des soldats rebelles hindous et musulmans venus de toute l’Inde ont marché sur Delhi pour se placer sous l’autorité de Bahadur Chah Zafar. Ils ont fait de cet héritier d’un Empire moghol profondément affaibli le chef de leur mouvement et le symbole de l’indépendance. Informations sélectives et omissions caractérisent aussi le traitement du mouvement pour l’indépendance. Gandhi et Nehru sont généralement considérés comme les figures majeures de cette ­période. Le problème, c’est qu’ils incarnent cette vision de ­« palimp­seste antique » de l’histoire de l’Inde que les ­tenants de l’hin­dutva cherchent à éra­diquer. Au Gujerat comme au Rajasthan, les manuels préfèrent donc valoriser des personnalités notoirement ­« viriles », telles que Bhagat Singh, ­auteur, entre autres, du meurtre d’un policier britannique et d’un attentat à la bombe contre l’Assemblée ­législative centrale de l’empire des Indes : « C’est avec leur sang que les martyrs révolutionnaires ont écrit l’histoire de l’indépendance », lit-on dans le manuel de ­seconde du ­Rajasthan, décidément à mille lieues de la non-violence gandhienne. Dans cet État, les manuels ont réglé le problème de l’idéologie des pères de l’indé­pendance en supprimant purement et simplement toute référence à Nehru et en mettant en revanche l’accent sur l’intellectuel nationaliste Vinayak Savar­kar, surnommé Veer, « courageux » en sanscrit. Un surnom que Savarkar se serait lui-même donné dans une autobiographie publiée sous pseudonyme, mais que le manuel du Rajasthan attribue à « l’admi­ration des foules ». Sans mentionner ses écrits fondateurs sur l’hindutva, l’ouvrage en fait « un grand révolutionnaire, un grand nationaliste et un grand organisateur ». Après avoir été emprisonné en 1911 pour son anticolonialisme militant, Savarkar a prêté allégeance aux autorités britanniques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, quand Gandhi ­appelle à la désobéissance civile, il encourage ses partisans à contribuer à l’effort de guerre britannique. En réalité, l’homme a marqué l’histoire de l’Inde pour avoir fourni au nationalisme hindou sa matrice idéologique, non par sa participation au mouvement de libération. Jusqu’à présent, les manuels scolaires fédéraux n’ont pas été trop réécrits, mais une victoire du BJP aux élections générales d’avril et mai 2019 pourrait induire des changements plus importants. Les directives du ministère de l’Éducation remontent à plus de dix ans et devraient être mises à jour prochainement. Une ­dépêche de l’agence Reuters de mars 2018 révélait qu’une commission ­fédérale constituée d’experts et de hauts fonctionnaires prépare un rapport destiné à servir de base à la réécriture des manuels dans le sens du nationalisme hindou. On s’attend également à des changements à l’échelon des États. Arun Yadav, chargé de la communication du gouvernement BJP de l’Haryana, m’a confié qu’il était question de réviser les manuels en prenant pour modèle ceux du Rajasthan. Certains journalistes et historiens s’insurgeront, mais les patrons de presse, les directeurs de chaînes de télévision et les présidents d’universités sont de plus en plus dans la ligne du gouvernement. De surcroît, après des années de querelles autour des manuels scolaires, beaucoup d’Indiens sont arri­vés à la conclusion qu’il n’y a pas d’objectivité historique. « Chaque parti a ses historiens, déplore ainsi Subhash Sharma, ­directeur adjoint de l’Institut de ­recherche et de formation pédagogique du Rajasthan. L’écriture de l’histoire a toujours prêté à controverse, non ? L’histoire s’écrit toujours dans le sens qui convient au pouvoir en place. » Un tel cynisme a tôt fait de renvoyer l’histoire au domaine des passions, ce qui s’est déjà révélé dévastateur. En 1992, une foule hindoue fanatisée a détruit une mosquée sur la foi d’allégations douteuses selon lesquelles elle aurait été construite des siècles auparavant sur l’emplacement d’un temple hindou ­détruit. Les émeutes qui ont suivi ont fait quelque 2 000 morts, dont beaucoup de musulmans. L’identité ­indienne dépend de la façon dont les Indiens conçoivent leur histoire. Il en va aussi des droits fondamentaux des plus de 200 millions de citoyens qui ne se considèrent pas comme hindous.   — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 6 décembre 2018. Il a été traduit par Ève Charrin.
LE LIVRE
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Hindutva de Vinayak Damodar Savarkar, Hindi Sahitya Sadan, 2012

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