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Mexique : un baron de la drogue peut en cacher un autre

Au terme d’un procès retentissant, Joaquín Guzmán Loera, dit El Chapo, purge une peine de prison à perpétuité aux États-Unis. Mais le baron de la drogue, célèbre pour ses évasions rocambolesques était-il vraiment le patron du très puissant cartel de Sinaloa ?


© Luis Cortes / El Universal / ZUMA / Rea

Mexico, 2016. Joaquín Guzmán Loera, dit El Chapo, est escorté par des membres des forces spéciales mexicaines. Il vient de se faire arrêter après une évasion spectaculaire six mois plus tôt.

Noël 2013. Le calme règne dans l’État du Sinaloa et, tandis que je déguste une spécialité locale à Culiacán, la capitale, j’apprends que les représentations de Jesús Malverde, le saint des trafiquants de drogue du Sinaloa, ont été calquées sur une photo de l’acteur et chanteur Pedro Infante. Mort en avril 1957 dans un accident d’avion, Pedro Infante reste l’une des personnalités les plus vénérées du Mexique. Son interprétation très singulière de la chanson Cielito lindo, son teint nacré, ses cheveux châtains et ses yeux presque noirs en font le prototype du Mexicain.

 

Comme Pancho Villa, Malverde était un bandit qui, au début du XXe siècle, dépouillait les familles de propriétaires terriens et distribuait une partie de son butin aux pauvres. À ceci près que Villa rejoignit ensuite les rangs de la révolution mexicaine, ce qui lui a valu une place dans l’histoire officielle. Malverde mourut en 1909 pendu à un arbre, et ses partisans lui improvisèrent une sépulture au milieu des pierres. Au fil du temps, sa tombe devint le lieu d’un culte qui connut un tel essor qu’un de ses adeptes, Eligio González, décida de lui construire un mausolée. Il réalisa qu’il n’existait pas de représentations de son saint et, en 1983, sur les conseils d’amis, il alla voir un plâtrier pour lui demander de confectionner un buste de Malverde à partir d’une photo de Pedro Infante, de sorte que le saint des narcotrafiquants du Sinaloa est à l’image de l’acteur mexicain le plus charismatique de tous les temps. Cette histoire m’a été racontée par Juan Millán, un ancien gouverneur de l’État, qui dit être un admirateur de Pedro Infante mais pas de Jesús Malverde.

 

L’Église catholique ne reconnaît pas Malverde comme un saint, ce qui n’empêche pas des milliers de catholiques fervents – pas nécessairement liés au trafic de drogue – de le vénérer. Ce statut paradoxal est aussi celui de Joaquín Guzmán Loera : il a beau être l’un des plus grands narcotrafiquants de la planète, il est idolâtré dans sa région natale, même à présent qu’il est tombé en disgrâce. El Chapo [« le petit »], comme on le surnomme, exerce une telle fascination qu’après son arrestation, en février 2014, près de deux mille de ses fans sont descendus dans la rue pour lui manifester leur soutien, certains revêtus de tee-shirts estampillés « We love Chapo ».

 

Le respect qu’inspire Guzmán Loera dans le Sinaloa est double : dans les milieux populaires, on y voit une sorte de Robin des Bois parce que le cartel de Sinaloa a toujours fait de la philanthropie ; dans la classe moyenne, on le considère comme le garant de la paix civile. Certains sont même persuadés qu’il a épargné à leur État le déchaînement de violence qu’a connu le Mexique ces ­dernières années.

 

Un ami ingénieur de Culiacán, qui n’a rien à voir avec le narcotrafic, me disait ainsi en 2014, au moment où des civils de l’État du Michoacán créèrent des milices pour se défendre contre les barons locaux de la drogue : « Au Sinaloa, nous n’avons pas besoin de groupes d’autodéfense comme là-bas, puisque nous avons El Chapo. » Mauricio Fernández Garza, un homme d’affaires qui a été maire de San Pedro Garza García, la ville la plus riche du Mexique, me confiait pour sa part : « Les narcos prennent soin de l’endroit où ils vivent et préfèrent que la paix y règne. Ils ne sont pas idiots. Ils ne jettent pas d’huile sur le feu. » C’est pourquoi, au Sinaloa – où, comme dans d’autres États mexicains, il y a un vide de pouvoir –, le vieux schéma du boss protecteur de son fief est toujours de mise.

 

Mais, hors du Sinaloa, la situation est tout autre. Guzmán Loera n’est pas seulement l’un des grands patrons mondiaux du secteur des stupéfiants et un personnage pittoresque de l’imaginaire populaire mexicain. Durant le mandat du président Felipe Calderón (2006-2012), son « entreprise », le cartel de Sinaloa, a été impliquée dans des attaques contre des villes et des villages, des destructions de biens, des disparitions forcées, des déplacements de populations, des détentions, des enlèvements, des massacres et d’autres atrocités commis dans différentes régions du Mexique. Certains de ces crimes ont été perpétrés avec la complicité de membres des forces de sécurité officielles.

 

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« Aux yeux de beaucoup, El Chapo était le “narco du PAN” [le parti conservateur au pouvoir de 2000 à 2012], observe l’écrivain Juan Villoro. Il est difficile de savoir s’il y a eu complicité ou si c’était une stratégie du gouvernement pour ne pas ouvrir trop de fronts en même temps dans la lutte contre le narcotrafic. Toujours est-il qu’El Chapo a réussi à s’évader d’une prison de haute sécurité sous le président Vicente Fox et a connu une ascension sous son successeur, Felipe Calderón. »

 

carte mexique

 

À son arrivée au pouvoir, en 2006, Calderón déclare la guerre au crime organisé. Mais les opérations des forces de l’ordre sont rares dans le Sinaloa, surtout par rapport à d’autres États où on déploie régulièrement des contingents de militaires et de policiers sous prétexte de combattre les cartels. À la fin de son mandat, aucun chef de la plus puissante organisation de trafic de drogue du Mexique, le cartel de Sinaloa, n’a été arrêté.

 

Les seuls barons de la drogue tués ou capturés sont au contraire d’anciens associés du cartel de Sinaloa qui ont fait sécession et créé leurs propres organisations, comme Arturo Beltrán Leyva et Ignacio Coronel. Parmi les autres cibles de la guerre contre le narcotrafic figurent des dirigeants des Zetas [« les Z »], des Chevaliers templiers du Michoacán ou encore de La Línea, des organisations émergentes et dangereuses mais de moindre envergure – notamment d’un point de vue économique – que le cartel de Sinaloa.

 

Le successeur de Calderón, Enrique Peña Nieto, opère un changement de cap radical, du moins en matière de communication. Le mot « guerre » disparaît du vocabulaire. Le nouveau président n’évoque presque jamais le nom de Joaquín Guzmán Loera, et son conseiller en communication, originaire du Sinaloa, fait en sorte que les actes criminels cessent de faire la une de la presse et soient, au mieux, relégués à la rubrique faits divers. Face au problème de la violence liée au narcotrafic, le gouvernement de Peña Nieto a recours à la vieille stratégie consistant à désactiver l’alarme incendie plutôt qu’à éteindre le feu. Ni les exécutions, ni les disparitions forcées, ni les extorsions de fonds ne cessent. En revanche, le nombre d’actes ­« specta­culaires » diminue partout, sauf dans le Michoacán et le Guerrero. Fini les cadavres entassés à l’entrée de Veracruz ou les têtes humaines déposées dans des glacières devant le siège des quotidiens. Pourquoi ? Parce le gouvernement a aussi ordonné le retrait des forces fédérales des rues du pays pour les affecter à des missions plus spécifiques. On constate aussitôt un repli des groupes armés au service du crime organisé. Jusqu’à l’arrestation d’El Chapo, du moins, les cartels cherchent à éviter le plus possible les affrontements et à rétablir leurs vieux accords de coexistence pacifique.

 

Improbable destin que celui de Joaquín Guzmán Loera, qui, soixante ans après sa naissance à La Tuna, un village reculé des montagnes du nord-ouest du Mexique, parvient au faîte de sa gloire à l’hiver 2019 à New York, où il est jugé et reconnu coupable d’une dizaine de chefs d’accusation en lien avec le trafic de drogue, l’usage d’armes à feu et le blanchiment d’argent – il sera condamné à la réclusion à perpétuité. Tout dans la vie de cet homme qui n’a pas terminé l’école primaire relève en effet de l’improbable. Déjà, celui que l’on considère comme le plus grand narcotrafiquant du monde est surnommé « le petit » en raison de sa stature. En plus d’être un criminel, celui qui a pris la place du baron de la drogue colombien Pablo Escobar dans la légende du narcotrafic latino-américain est aussi un pourvoyeur de fantasmes dans un pays comme le Mexique où la réalité est plus imaginative que la fiction.

 

Son ascension commence dans les années 1980 lorsqu’il est envoyé dans la ville frontalière de Mexicali superviser l’acheminement de drogues vers les États-Unis. À l’époque où le président américain Ronald Reagan lance sa croisade antidrogue, El Chapo reprend la méthode des contrebandiers chinois du début du XXe siècle, qui utilisaient à Mexicali un vaste réseau de passages souterrains pour introduire de l’opium et de l’alcool aux États-Unis. Curieusement, c’est cette vieille idée des tunnels qui a permis à Guzmán Loera de moderniser l’activité à laquelle il se consacrait depuis son adolescence.

 

Il défraie pour la première fois la chronique en 1993, au moment où, en cherchant à l’abattre, ses grands rivaux – les frères Arellano Félix, à la tête du cartel de Tijuana – tuent par erreur l’influent cardinal Juan Jesús Posadas Ocampo. Quelques mois après cet étrange incident, Guzmán Loera est arrêté au Guatemala et extradé vers le Mexique, où il est condamné à vingt ans de réclusion pour meurtres et trafic de drogue.

 

 

En janvier 2001, alors que le Mexique en est encore à célébrer l’alternance politique après la première élection, en soixante et onze ans, d’un président qui ne soit pas issu du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), El Chapo gâche la fête démocratique en faisant les gros titres : il vient de s’évader de la prison de haute sécurité de Puente Grande, dans l’État de Jalisco, caché, selon la version officielle, dans un chariot de blanchisserie 1.

 

À partir de cet instant, sa légende se forge à une vitesse vertigineuse : on croit le voir partout, aussi bien attablé dans un restaurant d’Oaxaca, dans le Sud, ou de Ciudad Juárez, dans le Nord, qu’assistant à un bal à Tijuana ou en grande conversation avec des femmes dans un bar de Cancún. Chaque jour de cavale fait grandir son aura.

 

Il faudra treize longues années pour remettre la main sur lui. Le PRI, à ce moment-là, est revenu au pouvoir. Les circonstances de l’arrestation d’El Chapo sont pour le moins rocambolesques. Quelques heures plus tôt, il a réussi à échapper aux forces de l’ordre par une trappe d’évacuation dissimulée sous la baignoire de sa maison de Culiacán, qui donne sur un tunnel relié au réseau d’égouts de la ville ; et il est entré dans l’hôtel de Mazatlán, où il finira par être appréhendé, coiffé d’une perruque et en fauteuil roulant afin de se faire passer pour un vieillard malade.

 

Sa capture semble devoir mettre un point final à l’histoire d’un fugitif qui a marqué les premières décennies du nouveau siècle au Mexique. Mais, l’année suivante, en juillet 2015, rebelote : El Chapo s’évade cette fois de la prison de haute sécurité d’Almoloya, dans l’État de Mexico, par un tunnel creusé juste au-dessous de sa cellule, où l’attend une moto fixée à des rails qui lui permet de parcourir rapidement le kilomètre et demi qui le sépare de la liberté. Le timing n’aurait pas pu être plus parfait : le président Enrique Peña Nieto décolle à cet instant même en compagnie de la quasi-­totalité de ses ministres pour Paris, où il est attendu pour une visite d’État.

 

Après cet épisode, on aurait pu penser qu’El Chapo avait épuisé son stock de scénarios invraisemblables. Mais voilà qu’entrent en scène l’acteur américain Sean Penn et sa consœur mexicaine Kate del Castillo : ils révèlent en janvier 2016 qu’ils l’ont rencontré dans un lieu secret pour mettre au point les détails d’un film sur sa vie 2. Il ne se passe pas longtemps avant que Guzmán Loera soit à nouveau arrêté. Le gouvernement mexicain l’extrade vers les États-Unis en janvier 2017, la veille de l’investiture de Donald Trump, comme s’il s’agissait d’une sorte de cadeau diplomatique offert au président qui veut nous faire payer le mur qu’El Chapo et ses hommes de main ont franchi sous terre pendant toutes ces années.

 

Une fois emprisonné à New York, Guzmán Loera continue à alimenter sa légende en concrétisant le pacte conclu avec son associé à la tête du cartel de Sinaloa, Ismael Zambada García, dit El Mayo [du nom d’un peuple amérindien du Sinaloa]. L’idée est que la famille Zambada coopère avec la justice américaine en témoignant contre lui lors de son procès afin que les fils d’Ismael, Serafín et Vicente, incarcérés aux États-Unis, bénéficient d’une réduction de peine et de mesures de protection. En échange, El Mayo doit aider les enfants de Guzmán Loera à garder le contrôle d’une bonne partie de l’affaire créée par leur père au Mexique. Zambada s’est aussi engagé à faire avancer le projet de film sur El Chapo, dont le scénario est déjà prêt – même si, vu le style de vie du protagoniste, il n’est pas exclu qu’il faille en réécrire la fin.

 

Le narcotrafic, c’est la belle vie mais pas pour longtemps. L’issue est à coup sûr la réclusion à perpétuité ou une fin tragique. Et, quand on est un parrain, pour s’évader une ou deux fois d’une prison de haute sécurité, il faut avoir les poches profondes et de solides appuis dans l’appareil d’État.

 

Mais quel genre de pouvoir faut-il pour être dans le business depuis cinquante ans, être toujours en vie et n’avoir jamais mis les pieds en prison ? C’est le cas ­d’Ismael Zambada García, un modeste éleveur de Culiacán né en 1948 et qui, au xxie siècle, est devenu sans crier gare le plus ancien et le plus puissant des barons de la drogue mexicains. Et c’est peut-être pour cela que, au début du « procès du siècle » contre son ancien associé, il a volé la vedette à ce dernier, après avoir été désigné comme le vrai chef du cartel de Sinaloa.

 

L’hypothèse selon laquelle il y aurait derrière El Chapo – ou tout autre boss – une personne ou une instance encore plus puissante n’est pas nouvelle. Depuis les années 1990, de bons connaisseurs du narcotrafic tels que le sociologue Luis Astorga ou le journaliste Jean-François Boyer ont mis en évidence la collusion qui existe entre les criminels et les autorités mexicaines, mais aussi avec des services américains comme la DEA (l’organisme de répression du trafic de stupéfiants) et la CIA, ce qui a pour effet d’attirer l’attention sur certaines figures qui deviennent la face visible du commerce de drogues illicites.

 

 

Le souci de discrétion de Zambada est aussi légendaire que la soif de notoriété de Guzmán Loera. Si, avant son arrestation, El Chapo a accordé sa première et unique interview aux stars de cinéma Kate del Castillo et Sean Penn, El Mayo a préféré se confier au doyen de la presse mexicaine, Julio Scherer, un journaliste chevronné qui est allé le rencontrer en 2010 quelque part dans les montagnes du nord-ouest du pays. C’est depuis ce lieu que Zambada dirigerait un empire comprenant aussi bien Chicago que Cancún, Barcelone, Medellín, Amsterdam, Tijuana, Panamá, Tucson et Mexico.

 

Cet enfant de la montagne, tel qu’il se définit, a été un disciple de Miguel Ángel Félix Gallardo – qui fut le partenaire mexicain de Pablo Escobar dans le trafic de cocaïne dans les années 1980 et le chef de la première organisation mexicaine classée comme cartel par le gouvernement des États-Unis ; il a assisté à l’ascension et à la chute d’Amado Carrillo Fuentes, qui dirigea le cartel de Juárez dans les années 1990 ; il a combattu la famille Arellano Félix, à la tête du cartel de Tijuana, a aidé El Chapo à s’évader de deux prisons de haute sécurité et est aujourd’hui le seul chef que toutes les factions criminelles rivales du Sinaloa semblent respecter.

 

Le cannabis, la cocaïne, l’héroïne et la méthamphétamine sont parmi les substances illicites que Zambada sait produire, transporter et écouler dans le monde entier. Les autorités américaines et mexicaines lui prêtent aussi des activités licites telles que le commerce de lait, de thon, de vêtements, de meubles, de biens immobiliers et de voitures de course. Il possède dans l’État de Sinaloa un ranch et une maison de campagne avec un immense lac artificiel ; il a eu plusieurs fois recours à la chirurgie plastique ; on a composé davantage de chansons à sa gloire qu’à celle de tout autre narcotrafiquant ; il est accusé d’avoir planifié un attentat contre le président Felipe Calderón ; et, au moment où l’étau policier se resserrait autour de lui, il a affirmé à Julio Scherer qu’il pouvait envisager de se rendre, mais que cela ne changerait rien car « le narcotrafic est enraciné dans la société, comme la corruption ».

 

À une époque où le narcotrafic est devenu synonyme de violence extrême au Mexique, Zambada reste fidèle à l’idée qu’il s’agit une activité économique comme une autre qui doit s’exercer en évitant autant que possible les effusions de sang. C’est la raison pour laquelle il a coopté pendant des décennies des policiers, des militaires, des maires, des députés, des gouverneurs et des agents des services américains.

 

Mais la protection dont jouit ­Zambada n’est pas seulement politique ou policière, elle est aussi sociale. Le narcotrafic est si enraciné dans de larges pans des États du Sinaloa et de Durango que le patron y est plus considéré comme un bienfaiteur que comme un criminel. Alors quel genre de pouvoir faut-il pour commercialiser des millions de tonnes de stupéfiants depuis cinquante ans, être toujours en vie et n’avoir jamais mis les pieds en prison ? Comment fait-on pour diriger depuis la montagne un empire économique qui s’étend sur plusieurs pays et continents ? Comment un vieux boss septuagénaire peut-il survivre à l’ère moderne et échapper au destin de ses ­prédécesseurs – réclusion à perpétuité ou fin tragique ?

 

El Mayo se fait tellement discret qu’il n’est même pas évoqué dans la première saison de Narcos : Mexico, la série à succès de Netflix dans laquelle défilent les barons de la drogue les plus célèbres de ces derniers temps. Mais le procès d’El Chapo à New York a fragilisé un pilier de sa stratégie de survie en braquant les projecteurs sur lui. Et instillé le doute : était-ce El Chapo qui était aux manettes pendant toutes ces années ou bien El Mayo lui-même ? Pourquoi les avocats d’El Chapo ont-ils laissé entendre à plusieurs reprises que le vrai big boss, c’était lui ?

 

Pour apporter un début de réponse, il faut remonter à la fin des années 1970, du temps où le PRI avait encore le monopole du pouvoir au Mexique. De même qu’un seul parti gouvernait comme une grande famille et désignait tous les six ans le président suivant, une seule organisation dominait le narcotrafic : le cartel de Sinaloa. Il y avait certes eu par le passé de gros trafiquants, mais Miguel Ángel Félix Gallardo fut le premier à gérer comme une entreprise cette activité illicite née dans les années 1940 dans le nord-ouest du Mexique. Les affaires marchaient plutôt bien pour le premier patron du cartel de Sinaloa jusqu’à l’assassinat, en 1985, d’un agent infiltré de la DEA, Enrique Camarena. Le gouvernement américain saisit l’occasion pour intensifier sa lutte contre les stupéfiants et, au passage, son offensive contre le régime de parti unique.Sous la pression de Washington, les deux lieutenants de Félix Gallardo, Rafael Caro Quintero et Ernesto Fonseca, sont rapidement arrêtés. Puis vient le tour du boss lui-même en 1989, ce qui met fin au modèle d’organisation unique qui avait présidé à la naissance de l’industrie du narcotrafic au Mexique.

 

Après la capture de Félix ­Gallardo, le gouvernement mexicain fait circuler le bruit que le patron, depuis sa prison, a organisé une réunion avec ses principaux associés afin d’assigner à chacun un territoire. On a longtemps pensé que c’est à partir de ce moment que le cartel de Sinaloa s’est scindé en plusieurs cellules. Lorsque j’ai interviewé Félix Gallardo pour ce livre, il m’a confirmé que cette réunion avait bien eu lieu, mais qu’elle avait été organisée par Guillermo González Calderoni, chef de la brigade antidrogue au début du mandat du président Carlos Salinas de Gortari (1988-1994), et que c’était lui qui avait distribué les territoires. En 1989, les « cartels » n’existaient pas, m’a confié Félix Gallardo, qui est toujours incarcéré dans une prison de haute sécurité.

 

Le mot « cartel », employé par la DEA à partir des années 1980 à propos du crime organisé en Amérique latine, sera ensuite repris par les autorités mexicaines, puis par la presse, avant de passer dans la langue courante. Ce n’est pas le terme approprié pour désigner un groupe de trafiquants, car il renvoie à une entente conclue entre entreprises dans le but de contrôler le marché et les prix d’un produit ou d’un service, ce qui n’est pas toujours le cas des groupes de narcotrafiquants mexicains. Mais eux-mêmes le revendiquent à présent, et il est devenu une façon commode de désigner un conglomérat complexe d’organisations – le plus souvent familiales – situées dans une région particulière.

 

 

Si l’on ne sait toujours pas au juste qui, de Félix Gallardo ou du gouvernement, est à l’origine de ce système de cartels qui prévaut toujours au Mexique, l’idée était que toutes les cellules continuent d’opérer en coordination avec les autorités. Comme me l’a dit Félix ­Gallardo, « les narcos n’étaient pas contre le gouvernement, nous faisions partie du gouvernement ». Ainsi, jusqu’à la fin des années 1980, le commerce de stupéfiants a fonctionné comme une sorte de structure parapublique contrôlée par des familles originaires du Sinaloa pour la plupart.

 

Mais, dans les années 1990, avec la montée du néolibéralisme et le début de l’alternance politique, la concurrence et les lois du marché finissent par s’imposer dans le monde du narcotrafic. La première cellule à prendre son autonomie et à se constituer en cartel est celle de Tijuana, contrôlée par la famille Arellano Félix, qui se met à faire payer un droit de passage aux autres trafiquants voulant faire transiter leur marchandise par cette ville frontalière de la Californie.

 

Parmi ceux qui ont le plus à y perdre figurent El Mayo, qui possède déjà à l’époque d’immenses plantations de cannabis et de pavot à opium dans le Sinaloa, ainsi qu’El Chapo, qui opère à Tecate, ville proche de Tijuana, et a déjà eu l’idée de creuser des tunnels pour introduire la drogue aux États-Unis. Les deux hommes s’allient à la famille Carrillo Fuentes, qui a pris le contrôle de Ciudad Juárez, l’autre grand point de passage vers les États-Unis. C’est ainsi qu’El Mayo et El Chapo se sont alliés puis ont bâti, avec leurs familles, l’une des organisations criminelles les plus célèbres de ces dernières années.

 

Il fut un temps, pas si lointain, où le narcotrafic n’était pas un sujet glamour et où nous autres journalistes devions batailler pour publier des enquêtes ou même de simples articles à ce propos. Pour ceux d’entre nous qui travaillaient dans des quotidiens de province, la bataille était encore plus rude. Mon premier article sur le sujet date de l’année 2000. Je me souviens qu’un rédacteur en chef de Mexico me soupçonna d’avoir « inventé » l’existence dans le nord-est du pays d’un groupe appelé Los Zetas. « Il ne figure pas sur la liste officielle du bureau du procureur général de la République. D’ailleurs, c’est un nom ridicule », décréta-t-il, avant de supprimer de mon article le passage où j’évoquais cette organisation. Il ne pouvait pas imaginer que des années plus tard, cette dernière lettre de l’alphabet deviendrait une réalité cauche­mardesque.

 

Je suis parti pour la première fois en reportage dans le Sinaloa en 2004, pour interviewer des responsables politiques locaux à Culiacán en vue des élections régionales de cette année-là. J’ai découvert à cette occasion que le directeur de campagne du favori était ami avec un spécialiste des enlèvements nommé Miguel Ángel Beltrán, El Ceja Güera [« le sourcil blond »]. Après la publication de l’article, le politicien en question ne nia pas ses liens avec le criminel et alla jusqu’à organiser un meeting où il lança des diatribes contre le journal et mit le feu aux pages où figurait mon reportage sous le regard approbateur de centaines de ses partisans. Finalement, le candidat que soutenait cet homme perdit l’élection. Aucune enquête ne fut ouverte sur ses liens avec la mafia. Des années plus tard, il mourut assassiné. Le vainqueur, devenu gouverneur, m’invita un jour à un petit déjeuner dans sa résidence officielle. En relisant les notes que j’ai prises au cours de cette conversation en « off », je m’aperçois que j’ai compris alors que le vrai patron du Sinaloa n’était ni le gouverneur de l’État, ni le président de la République, mais un narcotrafiquant pas très connu au niveau national : Ismael Zambada García. Depuis lors, j’interviewe de temps à autre des barons de la drogue, des tueurs à gages, des hommes d’affaires, des paysans, des victimes, des policiers, des juges et des politiques pour enrichir le dossier que je me suis constitué sur ce personnage et que j’ai intitulé « Big Boss ».

 

Comment tout cela a-t-il commencé ? Pourquoi le Sinaloa est-il l’épicentre du narcotrafic mondial ? Beaucoup des gens du cru vous diront que, dans les années 1940, le gouvernement américain a encouragé la plantation de cannabis et de pavot à opium dans la région. Il s’agit très probablement de l’un des innombrables mythes qui entourent l’histoire du trafic de stupéfiants dans notre pays. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les États-Unis ont longtemps usé de leur hégémonie pour dicter au Mexique sa politique en matière de lutte antidrogue. Mais on ne sait pas jusqu’à quel point.

 

Journalistes, universitaires, responsables politiques et spécialistes de la question sont de plus en plus nombreux à penser que c’est au sein des services américains que se trouvent les véritables patrons d’une activité opaque et complexe, qui prendra une tout autre tournure le jour où l’on mettra fin à l’actuel régime de prohibition des drogues.

 

Avant l’ouverture du procès d’El Chapo à New York, Vicente Zambada Niebla, le fils d’El Mayo, comparaissait à Chicago. Arrêté en 2009 à Mexico et extradé l’année suivante aux États-Unis, Zambada Niebla avait menacé, par avocats interposés, de révéler que le cartel de Sinaloa avait collaboré avec la DEA, le FBI et les services de l’immigration et des douanes américains (ICE). Il citait notamment le directeur régional de la DEA pour l’Amérique centrale, ainsi que plusieurs agents affectés à l’ambassade et à des consulats des États-Unis.

 

 

D’après des pièces versées au dossier et reproduites dans le quotidien El Universal, un avocat nommé Humberto Loya Castro aurait négocié pour le compte du cartel de Sinaloa un accord de coopération avec la DEA, en vigueur de 2004 à l’arrestation de Zambada ­Niebla. En échange d’informations sur les organisations rivales, la DEA s’engageait à laisser opérer le cartel et à ne pas poursuivre El Mayo et El Chapo. Mais le procès de Zambada Niebla, au cours duquel ces révélations auraient été étalées sur la place publique, n’a jamais eu lieu. Le fils d’El Mayo a conclu avec le procureur un accord de plaider-coupable : il a reconnu sa culpabilité et accepté de témoigner dans d’autres procès en échange d’une réduction de peine et de mesures de protection pour son épouse et ses enfants.

 

Ainsi, lorsque Zambada Niebla fut appelé à la barre pour témoigner contre son père et El Chapo, l’avocat de Guzmán Loera souligna une nouvelle fois qu’il trouvait étrange qu’El Mayo soit toujours en liberté, et l’imputa au fait qu’il avait soudoyé tout le gouvernement mexicain et que son fils Vicente avait négocié un accord avec les autorités américaines.

— Quelle est l’activité de votre père ? demanda l’avocat à Zambada Niebla.

Le jeune homme n’hésita pas longtemps.

— Mon père est le chef du cartel de Sinaloa.

 

 

—Cet article, paru dans le mensuel mexicain Gatopardo le 20 janvier 2020, est un extrait du livre El cártel de Sinaloa. Una historia del uso político del narco. Il a été traduit
par Isabelle Lauze.

Notes

1. La journaliste d’investigation Anabel Hernández affirme dans son livre Los señores del narco (Grijalbo, 2011) qu’il a été exfiltré de la prison vêtu d’un uniforme de policier.

2. Sean Penn a fait le récit de cette rencontre dans le numéro de janvier 2016 du magazine Rolling Stone. On peut le lire à l’adresse bit.ly/rencontrechapo

LE LIVRE
LE LIVRE

El cártel de Sinaloa. Una historia del uso político del narco (« Le cartel de Sinaloa ou l’usage politique du narcotrafic ») de Diego Enrique Osorno, Grijalbo, 2e édition augmentée, 2019

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