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Michael Hartmann : « Les élites mondialisées n’existent pas »

Les milliardaires et les dirigeants des grandes entreprises de la planète ne forment pas une classe supranationale homogène. Pour le sociologue allemand Michael Hartmann, cette thèse est un trompe-l’œil. Elle sert surtout à justifier des salaires exorbitants.


Michael Hartmann : « Lorsque des étrangers se retrouvent à la tête d’une entreprise, ils viennent le plus souvent de pays appartenant à la même aire linguistique et culturelle. »
Michael Hartmann est professeur émérite de sociologie à l’université de Darmstadt, en Allemagne. Ses recherches portent sur les élites. On lui doit notamment un ouvrage sur le mythe des élites méritocratiques et un autre sur les élites et le pouvoir en Europe, inédits à ce jour en français.   D’après vous, l’idée que les personnes les plus riches forment une élite économique largement mondialisée est une légende. Pourquoi ? Tout simplement parce que, lorsqu’on enquête sur les patrons des grands groupes et sur les milliardaires, on constate que cette thèse d’une élite mondialisée ne correspond pas à la ­réalité. À la tête de Deutsche Bank, on trouve pourtant un Britannique, John Cryan, et à la tête de PSA le Portugais Carlos Tavares… Ils n’ont rien de représentatif. Ce sont des exceptions qui confirment la règle. Et la règle, c’est que 90 % des PDG des plus grosses entreprises mondiales, tout comme 90 % des milliardaires, vivent et travaillent dans leur pays d’origine. Mais alors d’où vient cette légende ? Des médias, d’abord, qui se focalisent sur les cas particuliers parce qu’ils sont plus intéressants que la norme. Voilà aussi la raison pour laquelle on a tant parlé de la nomination de l’Allemand Thomas Buberl comme PDG du français Axa en 2016 ou de l’Américain Bill McDermott comme PDG de l’allemand SAP, en 2014. L’autre origine de cette légende, ce sont les dirigeants de grandes entreprises eux-mêmes, qui ont intérêt à propager cette thèse d’une élite globale. Elle leur permet de justifier leurs rémunérations très élevées et surtout l’augmentation vertigineuse de ces rémunérations au cours des dernières décennies. Ils peuvent prétendre, au nom d’une prétendue concurrence mondiale, que c’est le prix à payer pour attirer les meilleurs, qui, sans ces salaires astronomiques, iraient voir ailleurs. Un raisonnement plausible quand on n’est pas allé examiner les choses de près… Ce que vous avez fait. Comment avez-vous procédé ? Je me suis intéressé aux 1 000 plus grandes entreprises et aux 1 000 premières fortunes mondiales en me fondant sur les classements établis par le magazine Forbes pour l’année 2015. Puis j’ai fait des recherches détaillées sur ­chacun des PDG de ces entreprises et chacun de ces milliardaires pour ­savoir où ils vivaient et travaillaient, et si, pendant leurs études ou leur carrière professionnelle, ils avaient séjourné à l’étranger. Tous ces données datent de 2015-2016. J’ai étendu mes recherches aux PDG des 100 premières entreprises d’Allemagne, de France et de Grande-Bretagne (qui ne figurent pas toutes dans le classement Forbes), afin de disposer, pour les six plus grandes puissances économiques du monde (les trois mentionnées plus haut, plus les États-Unis, la Chine et le Japon) de points de comparaison à propos de leurs 100 plus grosses entreprises respectives en 1995, 2005 et 2015, et de suivre ainsi l’évolution sur deux décennies. Qu’est-ce que l’étude des patrons des 1 000 premiers groupes mondiaux vous a appris ? Deux choses importantes. Non seulement, comme je vous le disais, neuf PDG sur dix habitent et travaillent dans leur pays d’origine, mais sept PDG sur dix y ont vécu toute leur vie, sans ­jamais séjourner à l’étranger, même pas six mois d’affilée (la durée d’un semestre Erasmus). Leur carrière est intégralement nationale. Avez-vous relevé des différences entre les pays ? Oui, de très grandes différences. Ces 10 % de grandes entreprises dirigées par un étranger constituent une moyenne à l’échelle mondiale. Mais, en Suisse, l’unique pays dans lequel on constate une réelle internationalisation de l’élite économique, la proportion dépassait en 2015 les 70 %. En Grande-Bretagne, un tiers des 100 premières entreprises du pays sont dirigées par un étranger, en Allemagne un sixième. En France, en revanche, c’est le cas de moins d’une grande entreprise sur vingt et, dans la plupart des autres grands pays européens, comme l’Italie ou l’Espagne, il n’y a, pour ainsi dire, aucun étranger à la tête d’une grande entreprise. Même constat pour les pays asiatiques comme la Chine, le Japon ou l’Inde. Mais ces différences sont en réalité à relativiser, car souvent le caractère international des entreprises n’est qu’apparent. Que voulez-vous dire ? Un certain nombre de PDG sont comptabilisés comme étrangers uniquement parce que, pour des raisons fiscales, leur entreprise a son siège social dans un pays qui n’est pas le leur. Par exemple, sur les dix grosses entreprises irlandaises dirigées par un étranger, six sont en réalité des entreprises américaines ou britanniques, certes
officiellement enregistrées à Dublin, mais qui continuent à être dirigées depuis les États-Unis ou la Grande-Bretagne. On retrouve le même cas de figure en Suisse, aux Pays-Bas, au Luxembourg, dans les Caraïbes ou au Royaume-Uni. Quel rôle joue la langue dans cette internationalisation ? C’est un autre élément qui vient la relativiser. Lorsque des étrangers se ­retrouvent à la tête d’une entreprise, dans les deux tiers des cas, ils viennent de pays qui appartiennent à la même aire linguistique et culturelle. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, par exemple, ils viennent presque toujours d’autres pays anglophones, d’Australie, du Canada, d’Afrique du Sud, de Nouvelle-Zélande… En Allemagne, ce sont des Autrichiens ou des Suisses, parfois des Danois ou des Néerlandais, qui, s’ils ne sont pas germanophones de naissance, maîtrisent parfaitement l’allemand. N’avez-vous pas constaté une tendance à l’internationalisation durant ces dernières années ? Je ne peux répondre que pour les six premières puissances économiques mondiales, les seules à propos desquelles je dispose d’éléments de comparaison depuis 1995. En Grande-Bretagne et en Allemagne, l’internationalisation a augmenté de façon significative. En France et aux États-Unis, elle a un peu progressé. En Chine et au Japon, elle a régressé. Peut-être l’internationalité des PDG n’est-elle pas le critère le plus pertinent pour évaluer l’internationalisation des élites économiques. Beaucoup d’auteurs estiment que c’est davantage dans les conseils d’administration et de surveillance des grandes entreprises que se manifeste l’émergence d’une élite globale. Qu’en pensez-vous ? Mais la situation y est à peu près la même ! On trouve même moins d’étrangers parmi les présidents de ces conseils que parmi les PDG : dans les entreprises britanniques, un quart au lieu d’un tiers, en Allemagne 14 % ­seulement. En fait, c’est dans l’attribution de cette fonction, plus encore que dans celle de PDG, que se manifeste le véri­table rapport de propriété. Dans les groupes familiaux, les présidents de conseils d’administration ou de surveillance sont issus des familles propriétaires ou, du moins, ont la même nationalité. Dans les grandes banques ou com­pagnies d’assurances, le PDG peut bien être un étranger, le président du conseil d’administration, lui, est presque ­toujours un autochtone ; cela permet de garder un lien avec les ­réseaux ­locaux de pouvoir, ce qui est essentiel pour ce genre d’activités. Les géants de la finance et des assurances que sont Crédit suisse et Swiss Re ont pour PDG respectivement un Ivoirien et un Luxembourgeois, mais un Suisse pour président de leur conseil d’administration. On observe le même ­phénomène au Royaume-Uni avec ­Aviva, Lloyds Banking Group, London Stock ­Exchange, Prudential et Royal Bank of Scotland. Tous ont des PDG étrangers (deux Néo-Zélan­dais, un Américain, un Français et un Portugais), mais leurs chairmen sont britanniques. Qu’en est-il des membres des conseils d’administration ou de surveillance ? Il faut distinguer les administrateurs exécutifs des non exécutifs. Parmi les membres exécutifs, la proportion d’étrangers est à peu près équivalente à celle des PDG étrangers, donc très faible, avec quelques variations selon les pays. En ­revanche, il est vrai que parmi les membres non exécutifs la proportion d’étrangers est beaucoup plus importante. Mais ces membres non exécutifs n’ont pas besoin de vivre dans le pays où l’entre­prise est établie : ils doivent juste se rendre de temps en temps aux conseils. Ce n’est donc pas un indice de réelle internationalité. Des contacts peuvent être noués, mais cela ne suffit pas à constituer une élite mondiale homogène, un « habi­tus de classe » au sens bourdieusien. Et qu’en est-il des milliardaires ? Là encore, pas de différences notables avec ce que l’on observe chez les ­patrons : 90 % vivent dans leur pays d’origine. Certes, il existe des milliardaires véri­tablement cosmopolites comme les grands armateurs grecs, l’Indien Lakshmi Mittal, Jorge Paulo Lemann, première fortune du Brésil, ou Tatiana Casiraghi, richissime héritière colombienne qui est née à New York, a fait ses études en Suisse et en France puis a épousé un membre de la famille princière monégasque… Mais ce sont des exceptions. Par exemple, contrairement à ce qu’on pourrait croire, seuls deux des 45 Russes les plus riches vivent à l’étranger. Les autres ­habitent en Russie, presque tous à Moscou, car la proximité du pouvoir est essentielle à la prospérité de leurs affaires. Et, sur les plus de 300 milliardaires américains du classement Forbes, seuls trois vivent à l’étranger. Enfin, aucun milliardaire chinois ou japonais ne réside en dehors de son pays d’origine. En France, on déplore souvent l’exil des plus riches. Dernièrement, The Economist indiquait que, depuis l’an 2000, 60 000 millionnaires français auraient quitté la France pour des raisons fiscales. N’est-ce pas le signe d’une internationalité des riches ? Ces chiffres demanderaient à être vérifiés. Il faudrait voir notamment combien sont revenus en France dans le même temps. C’est le solde qui est important. Mais c’est vrai : un tiers des milliardaires français (tout comme des milliardaires allemands, d’ailleurs) sont établis à l’étranger, ce qui est la proportion la plus élevée parmi les six grandes puissances économiques. Ils sont partis pour payer moins d’impôts. Mais sont-ils vraiment partis à l’étranger ? La plupart ne sont pas allés loin : en Suisse. Plus précisément dans la partie de la Suisse où l’on parle leur langue, les Allemands au bord du lac de Zurich, les Français au bord du lac Léman. Et l’on pourrait ajouter les Italiens établis dans le Tessin. Le même phénomène peut être observé à Londres, la seule grande métropole où il y a ­davantage de milliardaires étrangers qu’autochtones : la plupart viennent de pays du Commonwealth ou de Suède, qui est presque un pays anglophone. Il semble y avoir une grande différence en matière d’exil fiscal entre l’Europe et les États-Unis. Comment l’expliquez-vous ? Les règles fiscales sont différentes. Un ressortissant américain doit payer des impôts aux États-Unis quel que soit son lieu de résidence. Si, par exemple, il vit en Suisse et n’y paie que les 100 000 euros d’impôts dont s’acquittent en moyenne les milliardaires qui y sont établis alors qu’il aurait dû payer 10 millions aux États-Unis, les 9,9 millions restants sont dus au fisc américain. Et s’il est tenté de renoncer à sa nationalité américaine, il lui faut payer une taxe de sortie équivalente à 20 % de l’ensemble de sa fortune. Voilà pourquoi moins de 1 % des milliardaires américains vivent en dehors des États-Unis. La plupart résidant à New York, où leur taux d’imposition sur le revenu est de 47 %, plus élevé donc qu’en France, où il est plafonné à 45 %. Les super-riches ne partagent-ils pas malgré tout un style de vie et de consommation, des intérêts communs ? À mon avis, cet aspect-là est complètement surestimé. Quand on regarde les choses de près, on s’aperçoit que la plupart des super-riches restent ancrés dans leur tradition nationale. Cela concerne aussi bien les habitudes alimentaires que les goûts culturels. La seule chose qu’ils aient en commun, c’est de vouloir gagner beaucoup d’argent… Mais beaucoup de PDG et de milliardaires ont fréquenté les mêmes grandes universités, les mêmes écoles de commerce. N’y ont-ils pas reçu une éducation standardisée qui participe à la formation d’une élite mondiale ? Non. Moins de 10 % des PDG et des milliardaires ont fréquenté une école ou une université étrangère. Prenez les deux écoles de commerce qui ont vu passer le plus de futurs PDG de grandes entreprises, celle de Harvard et HEC Paris, 20 futurs PDG dans chacun de ces deux établissements. À Harvard, 16 d’entre eux étaient américains et à HEC tous, sans exception, étaient français. La formation des élites reste une affaire éminemment nationale. Le système des business schools et des grandes écoles a même tendance à freiner l’internationalisation. Comment est-ce possible ? Les meilleures écoles et universités s’intègrent à des modèles de carrière profondément enracinés dans les traditions de chaque pays. La France en est un exemple presque caricatural. Plus de la moitié des PDG des 100 premières entreprises françaises sont passés par HEC, l’ENA ou Polytechnique. Or ce type de parcours est, dans les faits, interdit aux étrangers. Certes, entre un cinquième et un tiers des étudiants d’HEC, de l’ENA et de Polytechnique sont étrangers, mais, dans le cas de Polytechnique et de l’ENA, ils ne passent pas le concours traditionnel, qui reste largement réservé aux Français. Surtout, ils suivent ensuite un parcours très différent : ils n’intègrent pas les grands corps de l’État et les cabi­nets ministériels, étapes cruciales pour se ­retrouver ensuite parachuté à la tête d’une grande entreprise française. Quelle conclusion tirez-vous de ce constat d’un ancrage des élites économiques dans leurs pays respectifs ? Que si l’on veut aller contre leurs intérêts, on n’a pas affaire à un adversaire si puissant que ça. Qu’on peut donc agir au niveau national. S’il existait effectivement une élite mondiale, on n’aurait aucune chance.   — Propos recueillis par Baptiste Touverey
LE LIVRE
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Die globale Wirtschaftselite. Eine Legende de Michael Hartmann, Campus Verlag, 2016

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