Michael Hartmann : « Les élites mondialisées n’existent pas »
par Baptiste Touverey

Michael Hartmann : « Les élites mondialisées n’existent pas »

Les milliardaires et les dirigeants des grandes entreprises de la planète ne forment pas une classe supranationale homogène. Pour le sociologue allemand Michael Hartmann, cette thèse est un trompe-l’œil. Elle sert surtout à justifier des salaires exorbitants.

Publié dans le magazine Books, mars/avril 2018. Par Baptiste Touverey

Michael Hartmann : « Lorsque des étrangers se retrouvent à la tête d’une entreprise, ils viennent le plus souvent de pays appartenant à la même aire linguistique et culturelle. »
Michael Hartmann est professeur émérite de sociologie à l’université de Darmstadt, en Allemagne. Ses recherches portent sur les élites. On lui doit notamment un ouvrage sur le mythe des élites méritocratiques et un autre sur les élites et le pouvoir en Europe, inédits à ce jour en français.   D’après vous, l’idée que les personnes les plus riches forment une élite économique largement mondialisée est une légende. Pourquoi ? Tout simplement parce que, lorsqu’on enquête sur les patrons des grands groupes et sur les milliardaires, on constate que cette thèse d’une élite mondialisée ne correspond pas à la ­réalité. À la tête de Deutsche Bank, on trouve pourtant un Britannique, John Cryan, et à la tête de PSA le Portugais Carlos Tavares… Ils n’ont rien de représentatif. Ce sont des exceptions qui confirment la règle. Et la règle, c’est que 90 % des PDG des plus grosses entreprises mondiales, tout comme 90 % des milliardaires, vivent et travaillent dans leur pays d’origine. Mais alors d’où vient cette légende ? Des médias, d’abord, qui se focalisent sur les cas particuliers parce qu’ils sont plus intéressants que la norme. Voilà aussi la raison pour laquelle on a tant parlé de la nomination de l’Allemand Thomas Buberl comme PDG du français Axa en 2016 ou de l’Américain Bill McDermott comme PDG de l’allemand SAP, en 2014. L’autre origine de cette légende, ce sont les dirigeants de grandes entreprises eux-mêmes, qui ont intérêt à propager cette thèse d’une élite globale. Elle leur permet de justifier leurs rémunérations très élevées et surtout l’augmentation vertigineuse de ces rémunérations au cours des dernières décennies. Ils peuvent prétendre, au nom d’une prétendue concurrence mondiale, que c’est le prix à payer pour attirer les meilleurs, qui, sans ces salaires astronomiques, iraient voir ailleurs. Un raisonnement plausible quand on n’est pas allé examiner les choses de près… Ce que vous avez fait. Comment avez-vous procédé ? Je me suis intéressé aux 1 000 plus grandes entreprises et aux 1 000 premières fortunes mondiales en me fondant sur les classements établis par le magazine Forbes pour l’année 2015. Puis j’ai fait des recherches détaillées sur ­chacun des PDG de ces entreprises et chacun de ces milliardaires pour ­savoir où ils vivaient et travaillaient, et si, pendant leurs études ou leur carrière professionnelle, ils avaient séjourné à l’étranger. Tous ces données datent de 2015-2016. J’ai étendu mes recherches aux PDG des 100 premières entreprises d’Allemagne, de France et de Grande-Bretagne (qui ne figurent pas toutes dans le classement Forbes), afin de disposer, pour les six plus grandes puissances économiques du monde (les trois mentionnées plus haut, plus les États-Unis, la Chine et le Japon) de points de comparaison à propos de leurs 100 plus grosses entreprises respectives en 1995, 2005 et 2015, et de suivre ainsi l’évolution sur deux décennies. Qu’est-ce que l’étude des patrons des 1 000 premiers groupes mondiaux vous a appris ? Deux choses importantes. Non seulement, comme je vous le disais, neuf PDG sur dix habitent et travaillent dans leur pays d’origine, mais sept PDG sur dix y ont vécu toute leur vie, sans ­jamais séjourner à l’étranger, même pas six mois d’affilée (la durée d’un semestre Erasmus). Leur carrière est intégralement nationale. Avez-vous relevé des différences entre les pays ? Oui, de très grandes différences. Ces 10 % de grandes entreprises dirigées par un étranger constituent une moyenne à l’échelle mondiale. Mais, en Suisse, l’unique pays dans lequel on constate une réelle internationalisation de l’élite économique, la proportion dépassait en 2015 les 70 %. En Grande-Bretagne, un tiers des 100 premières entreprises du pays sont dirigées par un étranger, en Allemagne un sixième. En France, en revanche, c’est le cas de moins d’une grande entreprise sur vingt et, dans la plupart des autres grands pays européens, comme l’Italie ou l’Espagne, il n’y a, pour ainsi dire, aucun étranger à la tête d’une grande entreprise. Même constat pour les pays asiatiques comme la Chine, le Japon ou l’Inde. Mais ces différences sont en réalité à relativiser, car souvent le caractère international des entreprises n’est qu’apparent. Que voulez-vous dire ? Un certain nombre de PDG sont comptabilisés comme étrangers uniquement parce que, pour des raisons fiscales, leur entreprise a son siège social dans un pays qui n’est pas le leur. Par exemple, sur les dix grosses entreprises irlandaises dirigées par un étranger, six sont en réalité des entreprises américaines ou britanniques, certes officiellement enregistrées à Dublin, mais qui continuent à être dirigées depuis les États-Unis ou la Grande-Bretagne. On retrouve le même cas de figure en Suisse, aux Pays-Bas, au Luxembourg, dans les Caraïbes ou au Royaume-Uni. Quel rôle joue la langue dans cette internationalisation ? C’est un autre élément qui vient la relativiser. Lorsque des étrangers se ­retrouvent à la tête d’une entreprise, dans les deux tiers des cas, ils viennent de pays qui appartiennent à la même aire linguistique et culturelle. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, par exemple, ils viennent presque toujours d’autres pays anglophones, d’Australie,…
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