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Inattendu
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Mon bruit s’arrête où commence ton silence (et vice versa)

La ville de Lausanne a décidé de bannir les concerts silencieux, à cause du bruit. Les auditeurs ont beau être équipés de casques, pour que pas une note ne vienne déranger les riverains, les jeunes fans ne peuvent s’empêcher de chanter à tue-tête. Mais à partir de quand un son devient-il une nuisance ? Dès le tout premier décibel pour l’écrivain britannique Jenny Diski. Dans cet article de la London Review of Books traduit par Books en novembre 2013, elle raconte comment elle a pris parti dans la guerre entre les avocats du droit au silence et les militants du droit au bruit, quitte à devoir assumer d’être « une vieille peau ».

 

L’avant-dernière fois que j’ai demandé au jeune homme qui habite en face de chez moi de bien vouloir fermer sa fenêtre quand il mettait ses CD, il m’a rétorqué que le niveau sonore autorisé par la loi était de 85 décibels et qu’il ne le dépassait pas. Je n’avais qu’à regarder l’affichage sur son lecteur, et d’ailleurs, tant que j’y étais, ce serait bien que je me « trouve une vie ». Je lui ai signifié que, dans le dédale de ruelles où nous habitons, il fallait faire un tant soit peu attention aux autres, à quoi il a répliqué, depuis sa fenêtre, qu’il se contrefichait du voisinage et des individus qui y vivaient. Lorsque, avec d’autres habitants du quartier, nous nous sommes plaints du bruit qu’il fait à longueur de journée, sa mère nous a expliqué que c’était une bonne chose qu’il ait une passion et puisse l’exprimer.

Dernièrement, alors que j’étais assise au jardin avec un livre, les enfants d’à côté et leurs petits camarades ne cessaient de sauter sur leur nouveau trampoline géant, tout en hurlant bien au-delà de mon seuil de tolérance à la douleur, pendant qu’un appareil diffusait des comptines à l’intention de la petite dernière assise sur l’herbe, et que son père jardinait. Celui-ci parut surpris d’apprendre que la clôture, haute de deux mètres, ne m’empêchait pas d’entendre la musique. En soupirant, il consentit à la baisser un peu. J’ai alors demandé s’il était possible que ses enfants cessent de hurler (quelle requête idiote, voyons, à quoi sert un trampoline sinon à hurler ? Oui mais, si les hurlements dérangent une personne qui est en train de faire autre chose, ou la font carrément souffrir ?) « Vous avez eu des gosses, dans votre vie ? » m’a-t-il rembarrée. « C’est normal ! » Depuis, je remâche ce normal. Bon, pour être honnête, je ressasse à propos du normal depuis que je suis en âge de ressasser, mais, dans ce cas précis, je présume que l’idée selon laquelle des hurlements d’enfants seraient normaux, naturels et légitimes a quelque chose à voir avec la théorie freudienne du refoulement, et avec la crainte que le refoulé ne resurgisse sous quelque forme fatale si on empêche les bambins de déranger les voisins.

Pendant les vacances, les occupants des deux côtés de la rue (l’adolescent tapageur et les trampolineurs vociférants) sont partis. J’ai prêté attention à la texture du silence et entendu un vent d’une force inhabituelle cingler les arbres des jardins, un petit avion venu de l’aéroport local bourdonner au-dessus de ma tête, et un sifflement aigu et métallique que je prenais jusque récemment pour le son, le vrai son, du silence. J’en ai parlé à des personnes de mon entourage, leur expliquant comment je m’y prenais pour savoir si l’environnement était assez calme, et elles m’ont répondu : « Hein ? », non parce qu’elles ne pouvaient pas m’entendre à travers le brouhaha, mais parce qu’elles ne voyaient pas de quoi je parlais. Le son du silence, m’a-t-on appris à ma grande surprise, ce n’est pas un son. Apparemment, je souffrais d’un acouphène.

L’acouphène ne m’a jamais dérangée – bien que le sifflement se soit accru ces derniers temps – mais le bruit des autres et de leur activité m’a rendue folle avant même d’avoir l’âge d’être tenue pour une vieille peau déraisonnable, qui empêche tout le monde de s’amuser et de s’épanouir. Par « rendue folle », j’entends précisément un état d’impuissance qui confine au désespoir. Le sentiment d’être engloutie, minée, et empêchée de vivre ma vie (jusqu’à ma conversation avec le garçon d’en face, je pensais en avoir une). Le bruit qui vient d’ailleurs se mue en acte de négation : on congédie mon existence ou, en tout cas, les conditions qui me semblent nécessaires pour mener une existence normale. Je le concède, cela peut sembler un peu excessif.

Un élan de rage et de culpabilité

Et ça l’est peut-être, mais il se trouve que je ne suis pas seule et j’ai découvert avec un immense soulagement que mes réactions abominables, déplacées, au bruit des autres qui chemine jusqu’à mes tympans, et donc jusqu’à ma conscience, étaient décrites par le menu dans le livre que Garret Keizer a consacré à l’histoire du bruit et aux questions qu’il pose en termes de droits de l’homme (et de l’animal). Ce n’était pas totalement une découverte puisque, dans un élan de rage et de culpabilité mêlées, j’avais parlé dans mon blog de la haine que je vouais au bruit des autres, et reçu de nombreux commentaires compatissants, notamment celui d’une dame de New York, qui me confiait qu’il lui fallait trois portes fermées, dans son appartement, entre elle-même et son mari lorsqu’il se coupait les ongles de pied. Il semblerait qu’il existe quelque chose qui s’appelle l’hyperacousie. Comme on le lit sur le site hyperacusis.org, « on appelle hyper­acousie l’incapacité à tolérer les bruits de l’environnement. Le terme désigne également un effondrement de la tolérance normale à des fréquences supportées par des oreilles en état de fonctionnement. Les gens qui souffrent d’hyperacousie auront parfois l’impression que certains sons sont plus difficiles à écouter, et que certains sons leur font mal aux oreilles, même lorsqu’ils ne dérangent pas les autres. Des sons qui, jusqu’alors, ne semblaient pas trop forts, ni particulièrement intrusifs, peuvent devenir douloureux, dérangeants, sembler amplifiés ou irritants. Pour la plupart des gens, c’est une situation très déplaisante, puisque nous sommes confrontés au bruit et aux nuisances sonores dans presque tous les contextes – professionnel, social, récréatif ».

En effet, je trouve le son d’un hurlement suraigu proprement douloureux, je dois me boucher les oreilles lorsqu’un camion ou une moto me double dans la rue, et certains bruits, non contents d’atteindre mon oreille, viennent me poignarder au milieu du plexus solaire et irradier à travers moi comme une onde de choc. Je ne sais pas si je souffre d’hyperacousie (elle toucherait environ 2 % de la population) ou si, à l’inverse, l’isolement que je me suis volontairement imposé à moi-même exacerbe ma sensibilité. Quoi qu’il en soit, je répugne à considérer que j’ai un « problème ». Non seulement ce ne serait pas « normal », mais cela ferait de moi une malade, plutôt qu’une personne ayant le droit de ne pas entendre les bruits émis par les autres, quand bien même ces indélicats maintiendraient avoir besoin de les émettre. À tout prendre, je préfère « vieille peau égoïste et lamentable » à « victime d’hyperacousie ».

Keizer définit en partie le bruit à l’aide de la description de la saleté comme une chose qui n’est pas à sa place, une acception proposée par Mary Douglas (1). Le bruit comme saleté auditive : du son indésirable. Cela colle aussi avec la définition technique du phénomène comme interférence venant brouiller un signal. C’est du bruit, et non un son, lorsque cela dérange quelqu’un, ou quand cela rend vos activités, votre vie – écouter ou jouer de la musique, lire, écrire, regarder la télé, rêvasser – incohérentes. Du Led Zeppelin ou du Chopin retentissant à 85 décibels dans une forêt, ce n’est pas un bruit – partons du principe que ni les oiseaux ni les abeilles n’y voient d’inconvénient – et ce n’est pas un bruit non plus si vous choisissez de les écouter sur votre chaîne hi-fi. Mais lorsqu’ils s’insinuent dans votre esprit alors que vous essayez de faire quelque chose (ou de ne rien faire du tout), Led Zeppelin et Chopin deviennent un brouhaha très énervant. Et, en plus de vous pourrir la vie, un son élevé est objectivement – de manière mesurable, s’entend – mauvais pour la santé : il réduit l’audition, augmente la tension et accroît le risque de crise cardiaque.

De toute évidence, si les sons trop forts et les bruits indésirables étaient bénéfiques, l’armée et la police ne les auraient pas utilisés comme instruments de torture. [Lire « La torture en chantant », Books, n° 14, juil.-août 2010] Lors du siège de Waco, en 1993, on bombarda les davidiens de « cris de lapins à l’agonie » (2) – ce qui était étrange, comme le fait remarquer Keizer, « puisque le but était de libérer des enfants censés être victimes de maltraitance ». En 1989, le dictateur panaméen Manuel Noriega fut chassé de la nonciature de Panama, où il avait trouvé refuge, à l’aide de haut-parleurs diffusant 24 heures sur 24 du heavy metal et des morceaux de hard rock. C’est également avec du heavy metal (vous remarquerez qu’une sorte de logique militaire est à l’œuvre ici) que la 361e compagnie des PsyOps (3) de l’armée américaine « prépara le terrain » pendant le siège de Falloujah en 2004. Binyam Mohammed [détenu à Guantanamo de 2004 à 2009] raconte que ses tortionnaires l’avaient suspendu dans une « salle plongée dans le noir » où était diffusée de la « musique très forte », « Slim Shady [pseudonyme du rappeur américain Eminem] et Dr Dre, pendant vingt jours ». Parmi les chansons censées avoir été utilisées pour faire craquer les prisonniers, on trouve Enter Sandman de Metallica, et, moins heavy metal, mais peut-être encore plus atroce, « I love you » chanté par Barney le dinosaure (4). Keizer ajoute : « Lorsqu’un pays met ses produits artistiques les plus populaires au service de la torture de ses ennemis, n’est-ce pas une manière d’avouer que sa propre culture le révulse ? […] Si j’étais un musulman suspecté de terrorisme et torturé, je puiserais là de quoi affermir ma détermination. »

En 1969, le Conseil international de la musique de l’Unesco adopta une résolution affirmant « le droit de chacun au silence, face à l’usage abusif qui est fait, dans les lieux publics et privés, de la musique, enregistrée ou radiodiffusée ». Mais il n’y a pas que la musique amplifiée qui nous vrille les tympans. Il est clair que les nuisances sonores ont augmenté à toute allure avec les machines inventées, pour le travail comme pour le plaisir, depuis la Révolution industrielle (merci à vous, Stephenson, les frères Wright, Ford, Marconi et Edison) et l’apparition de ces joujoux pour garçons qui ajoutent le plaisir des décibels à l’extase de la vitesse, que Keizer appelle les « machines à frisson » – « Les 4 x 4, deux-roues tout-terrain, quads, hydroglisseurs, motoneiges et autres scooters des mers ». Cependant, la pollution sonore possède une histoire bien plus ancienne.

Ah, les cloches…

C’est sur un papyrus égyptien du XVIe siècle av. J.-C. que l’on trouve pour la première fois mentionné, avec dégoût, l’acouphène ; mais les plaintes au sujet des bruits dérangeants venus de l’extérieur remontent à des millénaires encore avant. Pensez aux terribles grondements des volcans et du tonnerre quand vous tentiez de dormir ou de préparer la chasse et la cueillette du lendemain, sans oublier les voisins qui affûtaient les pointes de leurs flèches dans la caverne d’à côté (« ça en fait des flèches, pour une matinée de chasse ! » était peut-être l’équivalent de notre « ça en fait, des portes à claquer, pour une seule voiture ! »). Bien avant que Yahvé ne tente de modérer le tumulte des hommes travaillant sur le chantier de construction qui allait devenir Babel, L’Épopée de Gilgameshnous dit que le monde « mugissait comme un taureau farouche » et que le puissant dieu de l’Air Enlil, « entendant cette clameur, dit aux dieux réunis en conseil : “Le tumulte des hommes est intolérable, le sommeil devient impossible, et leur vacarme en est la cause.” Alors les dieux acceptèrent d’éliminer le genre humain ». Cette céleste réaction m’est familière, car quand je meurs d’envie qu’il fasse froid et qu’il pleuve pour tenir les gamins à l’écart du jardin, et qu’effectivement il fait froid et il pleut, je me fais parfois l’effet d’une prêtresse vaudou, se découvrant, stupéfaite, des pouvoirs insoupçonnés. J’en suis venue à m’imaginer responsable des précipitations de l’est de l’Angleterre.

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Et puis, songez seulement à ces siècles marqués par les roues métalliques et le piétinement des sabots sur les pavés, même si les autorités locales consentaient à étaler de la paille devant le logis pour vous permettre d’agoniser tranquillement, à condition d’être une personne de qualité. Et les cloches, ah, les cloches… Keizer cite les femmes d’Aurillac, dans le centre de la France, qui en 1896 se plaignirent du bourdon de leur église : il « nous martèle la tête et instille tristesse et chagrin en nos cœurs, nous détournant des douces pensées et des tendres sentiments qu’inspire le sexe ». Cette stratégie d’insidieux chantage toute lysistratienne (5) a peu de chances de fonctionner, dans mon cas, avec le garçon tapageur et les trampolineurs, mais la description que font ces femmes de leur tristesse et de leur chagrin m’évoque, avec une étrange précision, mes propres sentiments.

Les cris des camelots devaient être à l’époque ce que sont à la nôtre le monstrueux tintamarre du marchand de glaces ambulant et le plombier qui déjeune dans son camion, moteur en marche, vitre ouverte, radio allumée, en beuglant sur son portable « retrouve-moi devant, et que ça saute ». Et il n’y avait que les écrivains pour s’en plaindre. Rien que de très logique, je suppose, puisque tous les autres étaient sortis pour travailler (à part les femmes cloîtrées à la maison, les chômeurs, les malades, les enfants et les vieux, gens d’aussi peu d’importance à cette époque qu’à la nôtre). Dickens, Tennyson et Carlyle signèrent une lettre de soutien à un projet de loi pour l’élimination des bruits de rue. Dickens se plaignit auprès du Parlement, de la part de tous ces écrivains geignards qui travaillaient chez eux, de « ces bruits affreux en dépit desquels ces gens qui vous écrivent doivent gagner leur pain », et il va sans dire qu’il s’attira aussi peu de compassion que moi (« ben trouvez-vous un vrai travail, comme tout le monde »). Quant à Carlyle, il s’était (comme moi) fait construire un grenier insonorisé dans sa maison de Cheyne Row, pour réduire au silence les « pianos, perroquets, chiens, feux d’artifice (…) et les inévitables joueurs d’orgue de Barbarie » qui maniaient leur instrument jusqu’à ce que leurs victimes, poussées à bout, les paient pour qu’ils partent en rendre d’autres dingues. Ailleurs en Europe, Goethe, Ruskin, et, sans surprise, Schopenhauer subirent eux aussi des tortures sonores.

Si les écrivains ne devenaient pas réellement sourds, c’était en revanche le sort des soldats. Jusqu’à l’arrivée des drones aux allures de PlayStation, télécommandés depuis les États-Unis pour aller bombarder le Pakistan, le bruit du combat devait être intense et insoutenable. En plus du cri de guerre du bataillon en train de charger – « cri » à prendre au pied de la lettre – il y avait l’arquebuse à mèche, le mousquet et le canon, le choc de l’acier et les hurlements des hommes et des chevaux à l’agonie ; plus tard, les moteurs assez peu discrets des tanks et des bombardiers déglinguèrent l’audition de leurs conducteurs et pilotes, tout en rendant sourds (et bien sûr en mutilant et en tuant) tous ceux qui se trouvaient en travers de leur chemin.

Le bruit des esclaves qu’on bat

À moins d’avoir l’un de ces emplois de bureau pépères – même s’il faut tenir compte des victimes du cliquetis des sténographes –, le travail, lui aussi, rendit les gens sourds en quantité industrielle. Avant même le boucan des machines en usine, glisse Keizer, le son des esclaves qu’on battait ou qui gémissaient de désespoir devait constituer, pour leurs propriétaires, un bruit indésirable et déplaisant. Et Dieu lui-même (qui a, nous le savons, une voix douce et qui porte peu) a dû composer avec tous ces fidèles qui honoraient Son nom dans une bruyante allégresse. Il a toujours été difficile de trouver la paix et la tranquillité, et le bruit n’a jamais été la première des nuisances à combattre. Pourtant, quand les êtres humains veulent rendre hommage à quelqu’un ou à quelque chose, ils observent souvent une minute de silence, signe que bruit et délicatesse ne font pas toujours bon ménage, et que la réflexion silencieuse a sa place dans ce monde.

Keizer rejette fermement l’idée, très en vogue dans les années 1960 (et défendue, avant cela, par Marinetti et les futuristes (6), que le bruit est contestataire et révolutionnaire et constitue de ce fait une excellente chose pour une société figée. Il propose, en guise de paraboles contraires, deux de ses grandes passions musicales. L’auteur voue un culte au Coltrane première et deuxième période – en particulier aux années pendant lesquelles le pianiste McCoy Tyner jouait dans son quartet. Tyner et le batteur Elvin Jones quittèrent le groupe lorsque Coltrane l’élargit pour se lancer dans l’aventure du free jazz. « Un musicien, disait-il, doit chercher à se rapprocher des sources de la nature. » Tyner admit que la quête musicale de Coltrane était une envolée vers la grâce personnelle, mais il ne se voyait pas, pour sa part, « contribuer en quelque manière que ce soit à cette musique » : « Parfois, je n’arrivais plus à entendre personne ! Tout ce que j’entendais, c’était beaucoup de bruit », expliqua-t-il. Tant mieux pour Coltrane, s’il produisait un son extatique, mais que dire de Tyner, qu’on empêchait ainsi d’émettre le sien ? À peu près au même moment, l’autre idole de Keizer demanda au groupe qui l’accompagnait de « jouer fort, bordel », en réponse à un type dans le public qui lui criait : « Judas ! » Il s’agissait de Bob Dylan, à Manchester en 1966. L’année précédente, à Newport, le chanteur avait utilisé pour la première fois une guitare électrique, et il paraît qu’on entendit Pete Seeger (7) hurler, au milieu des huées et des sifflets (je cite approximativement) : « Nom de dieu c’est affreux ! On ne comprend pas les paroles ! Si j’avais une hache, je trancherais ce câble direct ! » Keizer, mon chevalier blanc des décibels, réglo comme seul peut l’être un bon vieux hippie habitant le Vermont, et amoureux du silence, prend, ici, le parti du chanteur : « Ceux qui faisaient du bruit, c’étaient les gens qui huaient. »

Triple vitrage et casques antibruit

J’ai lu autrefois une biographie de la romancière néo-zélandaise Janet Frame. C’était très long, et dans mon souvenir cela se résumait au récit de ses déménagements incessants, chaque nouvelle maison étant plus isolée que la précédente, dans un effort désespéré pour trouver un endroit calme où vivre et travailler. Partout, un bruit venait transpercer le silence et la tranquillité, et elle a fini par consacrer beaucoup plus de temps à déménager en quête de calme qu’à écrire. Je fais l’inverse : je reste immobile, et j’essaie d’étouffer le bruit. J’ai des fenêtres à triple vitrage, j’ai acheté tous les types de bouchons d’oreille pour en trouver un qui ne me donne pas l’impression que ma tête va exploser, et j’ai fait toute la gamme des écouteurs, jusqu’à arriver aux casques antibruit ruineux, encombrants et fort déconseillés en cas de canicule, de Bose. Je me passe des bruits blancs, roses et bruns ou j’utilise mes écouteurs pour esquiver les hurlements, les chiens qui aboient et les basses qui résonnent ; mais le bruit, même multicolore, reste du bruit, il est toujours émis par quelqu’un d’autre, et ce que je n’arrive presque jamais à obtenir, c’est le silence. L’idée d’anéantissement du bruit me hante : je crois qu’il existe quelque part une machine à fabriquer des ondes, qui détecte et transforme en leur exact contraire les hurlements, les aboiements et la musique écoutée par autrui, une machine qui, comme une sorte de particule d’antimatière, créera le silence autour de moi. En fait, plus vous redoutez un son, plus vous vous mettez à le guetter et à l’entendre (le bruit intermittent est pire que le bruit continu parce que vous passez votre temps à attendre qu’il recommence, qu’il recommence, qu’il…), et plus vous vous bouchez les oreilles, plus votre sensibilité augmente. La seule solution, hors de ma portée : devenir plus facile, plus tolérant, en d’autres termes plus normal.

La dernière fois que j’ai demandé au jeune homme d’en face de s’enfermer lorsqu’il mettait ses CD, il avait carrément placé ses haut-parleurs sur le rebord de la fenêtre, tournés vers l’extérieur. Après un autre échange peu amène, auquel il a mis fin en claquant sa fenêtre, il a glissé un petit mot sous ma porte. Il était vraiment étonné que les personnes âgées de ma génération n’apprécient pas Led Zeppelin, supposait que nous n’avions pas fumé de marijuana dans notre jeunesse, raison pour laquelle nous ne savions pas nous amuser. Il ne voulait rien d’autre que le bonheur de tous, mais s’entendre dire qu’il ne pouvait pas écouter sa musique aussi fort qu’il le désirait lui cassait le moral. J’ai résisté à la tentation de glisser dans sa boîte aux lettres un exemplaire de mon livre sur les années 1960, qui décrit ma jeunesse pour le moins agitée (8), ou de lui expliquer que, même dans mes moments les plus intenses de fumette et de défonce, je n’avais jamais été très branchée par Led Zeppelin – parce qu’une des choses sur la jeunesse que les jeunes ne savent pas, c’est qu’on vieillit, et qu’on se réveille au milieu de la nuit en proie à d’atroces remords à la pensée des lettres qu’on a écrites, tant d’années auparavant, à des voisins exaspérés. Mais sa conviction qu’il ne fallait en aucun cas le démoraliser était sidérante. Apparemment, la seule idée que cela puisse le démoraliser devrait nous faire réfléchir quand nous envisageons de protester contre le bruit qu’il fait. De toute évidence, ce garçon estimait ses droits bafoués, et c’est là, bien évidemment, que réside le cœur du problème du bruit. Il pensait apparemment que son droit d’écouter de la musique aussi fort qu’il voulait, et de ne pas être démoralisé, était supérieur à mon droit de ne pas entendre sa musique et de ne pas être démoralisée, car, étant jeune, il était normal qu’il mette sa musique à fond, et cette alliance de normal et de jeune primait sur les droits que pourrait avoir qui que ce soit d’autre (et en particulier les vieux qui ne savaient pas apprécier Led Zeppelin).

Keizer a ajouté un appendice destiné à trancher ce type de débats, à la fin de son livre si sensible et si humain. Il l’a appelé : « Répondre aux affirmations contestables », car il sait que s’entendre dire par un voisin qu’il a le droit de faire du bruit – quand vous lui avez expliqué que vous entendiez encore sa musique du fin fond de votre maison, avec toutes les portes et les fenêtres fermées – engendre une détresse qui trouble tant l’esprit rationnel qu’elle inhibe toute forme de pensée ou de réaction sensée. À quelqu’un qui vous dit : J’ai autant le droit de faire du bruit que vous d’être tranquille, il suggère de répliquer : « Vous avez tout à fait raison – chez vous, c’est votre droit. Mais quand votre bruit s’introduit chez moi, votre “droit” reste sur le pas de la porte. Dans un espace public, à la différence d’un espace privé, nous avons, tous, le droit de profiter d’une partie de cet espace, et personne ne peut s’en approprier l’intégralité, y compris l’intégralité de l’espace acoustique, à des fins entièrement personnelles. »

Cet argument, formulé un peu différemment, a déjà échoué, et, malgré la précision du livre de Keizer, je ne parviens pas à trouver une réponse efficace à l’idée que faire du bruit est normal (et je suppose que ça l’est, quand on est jeune, ou moderne, ou humain, ou tout simplement pas anormal), parce qu’il n’y a, semble-t-il, rien d’autre à dire sur le sujet.

Cet article est paru dans la London Review of Books le 19 août 2010. Il a été traduit par Adrienne Boutang.

Notes

1| La notion de saleté comme « matière déplacée » est développée par Mary Douglas dans son ouvrage De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou, La Découverte, 2001 (1re éd. 1966).

2| Ce siège hors norme dura près de deux mois. Les autorités américaines voulaient récupérer les armes détenues par la secte des davidiens dans leur ranch de Waco au Texas (et accessoirement s’assurer que les nombreux enfants qui y vivaient n’étaient pas maltraités). L’opération se solda par la mort de quatre-vingt-deux personnes dont vingt et un enfants et le gourou de la secte, David Koresh.

3| Les « Psychological Operations », rebaptisées en 2010 « Military Information Support Operations » (MISO), visent à rendre une population favorable aux troupes américaines (par la distribution de journaux par exemple), ainsi qu’à faire flancher le moral de l’ennemi.

4| Le dinosaure (violet) Barney est le personnage principal d’une émission de télévision américaine pour enfants.

5| Lysistrata est une pièce d’Aristophane, où la belle Lysistrata convainc les femmes d’Athènes puis de toutes les cités grecques de faire la grève du sexe pour contraindre les hommes à mettre fin à la guerre du Péloponnèse.

6| Le futurisme est un mouvement littéraire italien qui proclame l’avènement d’une nouvelle esthétique de la vitesse et de la modernité industrielle.

7| Pete Seeger est l’un des pionniers de la musique folk, avec Woody Guthrie, et un archétype du protest song des années 1960.

8| The Sixties, Picador, 2009.

 

LE LIVRE
LE LIVRE

Le son indésirable de tout ce que l’on désire de Garret Keizer, PublicAffairs, 2010

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