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Ni Adam ni Ève

Nous sommes habités par des récits mythologiques dans lesquels tout ce qui arrive au monde doit, comme une naissance, avoir une origine identifiable. L’Univers ne pouvait commencer que par un Big Bang, la vie par un ultime ancêtre (LUCA : Last Universal Common Ancestor, « dernier ancêtre universel commun ») et, bien sûr, l’homme par Adam et Ève. Mais cette vision simpliste, qui repose sur notre façon de percevoir l’énigme de notre propre venue au jour, n’a pas de vraie justification.

Prenons ce qu’on sait de notre propre origine – nous y reviendrons ultérieurement avec des complications fascinantes qui ne cessent de venir au jour. En suivant l’histoire des petits organites symbiotiques qui fournissent l’énergie à toutes nos cellules, les mitochondries, il est possible de nous imaginer une origine maternelle commune. Cela a donné – avec toutes les limites d’un échantillonnage minuscule – l’idée de l’« Ève africaine ». Puis, lorsqu’on a pu faire la cartographie du chromosome unique qui caractérise le mâle de l’espèce humaine, le chromosome Y, il est apparu que nous provenons sans doute d’un petit ensemble de primates ancestraux mâles, eux aussi africains. Il est apparu aussi, d’ailleurs, que le succès reproductif de différents types de chromosomes Y est bien variable, et se trouve lié à des épisodes historiques repérables. Ainsi, l’un des plus fréquents au monde est d’origine mongole, parallèle à l’invasion d’une fraction énorme de l’Ouest de l’Eurasie par des soldats qui donnaient le choix aux villes et aux villages, de se rendre, et de conserver la vie, ou de se battre au prix de l’exécution de tous les hommes, et du viol systématique des femmes…

Mais, de façon un peu plus profonde, on peut analyser l’origine de notre groupe de primates sociaux à partir de la cartographie comparée de nos chromosomes. Nos cousins anthropomorphes (chimpanzés, gorilles, orang-outangs…) ont ainsi 48 chromosomes, 46 paires non sexuelles (autosomes) et une paire sexuelle, XX pour les femelles et XY pour les mâles. C’est la même chose pour nous à ceci près que nous n’avons que 46 chromosomes, 44 autosomes, et XX ou XY. Que s’est-il donc passé ? L’analyse morphologique de ces chromosomes donne une réponse sans ambiguïté : deux des chromosomes de notre ancêtre commun avec les grands singes ont fusionné en un seul. Il s’agit donc d’une « aberration chromosomique » typique, très banale (et qu’on tend souvent, pour une raison ou une autre, à éliminer, lorsqu’on pratique le « diagnostic génétique » : si notre ancêtre avait eu ce savoir technologique, il ne nous aurait peut-être pas permis de naître !)

Or cette situation est intenable à long terme. La descendance est assurée par les cellules sexuelles, les gamètes, qui divisent les paires de chromosomes en deux ensembles en principe égaux (à l’exception du chromosome sexuel, qui décidera du sexe de l’enfant à venir). Les gamètes de l’individu (probablement mâle, parce que la probabilité qu’il ait une descendance nombreuse est plus élevée que celle d’une femelle) vont se répartir en deux familles: une famille avec 23 chromosomes, et l’autre avec 24. Lors de la fertilisation d’un ovule normal (24 chromosomes, à cette époque reculée), cela donnera des individus de deux types, à 48 chromosomes, comme leurs grands-parents, et à 47 chromosomes, comme leur père. Il est probable que les individus à 47 chromosomes étaient un peu différents de ceux qui en avaient 48. Cela pouvait changer des propriétés régulatrices, résistance aux maladies, température du corps, préférences alimentaires, que sais-je ? Nos ancêtres étaient des primates sociaux, formant donc des groupes de quelques dizaines d’individus. Ils interagissaient et échangeaient (l’exogamie est souvent la règle) quelques partenaires d’un groupe à l’autre.

Au bout d’un certain temps (quelques générations), on peut penser qu’une certaine affinité, la résistance à une maladie particulière, ou l’abondance d’une nourriture préférée a conduit un groupe à s’enrichir en membres à 47 chromosomes (cette fois comprenant des femelles). L’accouplement de deux partenaires à 47 chromosomes donnait alors un résultat nouveau: deux types d’individus pouvaient coexister, ceux qui avaient, comme les ancêtres, 48 chromosomes, ceux qui ressemblaient à leurs parents, et un groupe entièrement nouveau, d’individus à 46 chromosomes, cela dans la proportion théorique de ¼, ½ et ¼. Ces derniers devaient sensiblement différer des leurs frères et sœurs. On peut imaginer toutes sortes de choses: qu’ils aient été résistants à une maladie fréquente, qu’ils aient perdus leurs poils (et les parasites qui vont avec), ou qu’ils avaient une meilleure régulation thermique, sans parler de modifications du comportement… Le chromosome 2 code un gène permettant la récupération de l’iode par la thyroïde, par exemple. Il est alors plausible qu’ils se soient rapidement isolés des autres groupes. Alors commençait le destin du genre Homo ou de l’espèce Homo sapiens (on ne sait pas à quel moment cette fusion chromosomique a eu lieu). L’histoire continue d’ailleurs, puisqu’un petit pourcentage d’enfants humains naissent avec 45 chromosomes, résultat d’une nouvelle fusion…

La morale de l’histoire est qu’Adam et Ève se sont dilués pendant quelques générations, peut-être quelques dizaines de générations ! Et cette morale est générale : on peut imaginer des scénarios aussi simples à l’origine de la vie. Mais notre éducation occidentale est adamiste, et nous aurons bien du mal à oblitérer le besoin d’une date de naissance.

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