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Nicolaï Lilin, un bel imposteur

Une critique russe découvre avec stupeur le roman prétendument autobiographique du Moldave Nicolaï Lilin, Urkas !, véritable phénomène de librairie à travers l’Europe. Car ce récit d’une enfance et d’une adolescence passées dans un clan de Robin des Bois régi par un redoutable code d’honneur n’a que peu de rapport avec la vérité. La presse occidentale n’y a vu que du feu.

« As-tu lu le livre de Nicolaï Lilin, Urkas ! Itinéraire d’un parfait bandit sibérien ? », me demanda au printemps 2011 un journaliste allemand de mes amis. « Non ? Ce n’est pas possible ! C’est un bestseller mondial, traduit dans quarante pays. En Europe, son auteur est considéré comme le nouveau prodige des lettres russes. » Pourtant, quand je cherchai à me procurer l’ouvrage si chaudement recommandé, je ne le trouvai dans aucune librairie moscovite. Le livre, qui a très bonne presse en Europe, n’a tout simplement pas été publié en Russie.

La couverture allemande du roman montre l’arrière du crâne rasé d’un jeune homme, un revolver tatoué sur l’omoplate, une croix orthodoxe sur la nuque, et vêtu d’un débardeur blanc sur lequel est décalquée l’image grisâtre d’un paysage typiquement postsoviétique : des barres d’immeubles délabrés, la neige sale, une vieille Jigouli rouillée et des canalisations à l’abandon. « Celui qui veut lire ce livre doit oublier les catégories du bien et du mal telles que nous les concevons, conseille l’auteur italien de Gomorra, Roberto Saviano, cité en quatrième de couverture. Oubliez tout et lisez-le, point. »

L’intrigue se déroule dans la communauté des Urkas, des bandits d’origine sibérienne déportés par Staline dans les années 1930 à Bendery, une ville située sur la rive droite du Dniestr, dans l’actuelle Moldavie. Régis depuis des siècles par un code d’honneur implacable, les Urkas ne sont pas de vulgaires bandits, explique Lilin. Ce vieux clan de criminels forme une sorte de petite ethnie, avec sa morale propre, fondée d’abord sur la haine du pouvoir, qu’il soit tsariste, communiste ou capitaliste. Les Urkas attaquent des banques, des trains de marchandises, des bateaux, pillent des entrepôts, mais vivent très modestement, dépensant leur butin uniquement pour acheter des icônes religieuses et des armes. Ils assassinent sauvagement des policiers, mais prêtent assistance aux pauvres, aux plus faibles et aux anciens. Ils apprennent à tuer dès leur plus jeune âge, mais respectent les femmes.

C’est au sein de l’une des familles les plus vénérables de cette communauté que naît, en 1980, un garçon prénommé Nicolaï. Le livre est écrit à la première personne, et il en est le narrateur. La quatrième de couverture allemande l’affirme : Nicolaï Lilin est issu d’une lignée d’Urkas et cet ouvrage est autobiographique. Il y raconte ses souvenirs d’enfance et d’adolescence dans une grande famille criminelle moldave d’origine sibérienne : la première arme, la première assemblée d’Urkas, le premier séjour en prison, les meurtres, la mort de ses amis, la deuxième peine de prison, l’apprentissage du métier de tatoueur, etc.

Les passages autobiographiques alternent avec les développements consacrés aux lois régissant les hommes du clan, comme la règle qui leur interdit toute communication directe avec les représentants du système judiciaire ou carcéral : « On ne peut pas leur parler, répondre à leurs questions ou entrer en contact avec eux. Le criminel doit se comporter comme si les policiers n’existaient pas. Il peut y avoir un intermédiaire entre eux, comme une parente ou une voisine, mais à condition qu’elle soit, elle aussi, de Sibérie. Le criminel dicte à son interprète, dans l’argot des Urkas, ce qu’il veut dire, et elle traduit cela en russe au policier. Un Urkas ne doit jamais regarder un représentant du système judiciaire dans les yeux. Et s’il en mentionne un, il doit le qualifier de “chien”, “ordure”, “monstre”, “avorton”, etc. » Selon une autre tradition sibérienne, raconte Lilin, on ne peut garder dans le même local une arme « noble » (utilisée pour la chasse) et une arme « coupable » (avec laquelle on commet un crime). « Si une arme noble se trouve par hasard dans la même pièce qu’une arme coupable, elle est jugée contaminée. Il est interdit d’utiliser une telle arme car cela peut attirer le malheur sur la famille. Il faut l’envelopper dans le lange d’un nouveau-né, l’enterrer et planter un arbre au-dessus. »

 

Derniers antihéros de l’ère Facebook

À en juger par les critiques élogieuses qu’a reçues le livre dans les médias européens et américains, les lecteurs occidentaux n’ont aucun doute quant à la véracité des faits. « Nous aurions beaucoup à apprendre du code d’honneur de cette caste criminelle sibérienne », n’hésitait pas à écrire le populaire romancier écossais Irvine Welsh dans les colonnes du Guardian lors de la parution de l’ouvrage à Londres en 2010. « Plus qu’une biographie criminelle, Nicolaï Lilin raconte dans les moindres détails une incroyable culture, une culture qui est malheureusement en train de disparaître sous les assauts de la mondialisation. » « Les habitants de Bendery rejettent fortement le matérialisme des autres gangs plus classiques de Russie ou d’ailleurs, poursuit Welsh. Si tout le monde avait les mêmes valeurs, nous ne connaîtrions pas cette crise économique qui n’a d’autre origine que la cupidité, nous n’aurions pas détruit l’environnement ni fait disparaître tant d’espèces de la planète. » Avant de conclure : « Il est difficile de ne pas céder à l’admiration face à un peuple qui s’est opposé aussi bien au tsar qu’aux communistes et aux valeurs matérialistes occidentales. Les Urkas sibériens sont les derniers grands antihéros de l’ère Facebook. » De son côté, le célèbre critique littéraire allemand Dietmar Jakobsen saluait un récit « réaliste, direct et empreint de détails cruels » : « L’auteur raconte des choses très personnelles. Il décrit un garçon cultivé et sociable qui s’intéresse à la littérature, mais qui s’est obligé de tuer. Ce roman est condamné au succès (1). »

Personne ne s’inquiète du fait que la ville de Bendery s’appelait Tighina avant 1940, et se trouvait en territoire roumain : Staline ne pouvait y exiler qui que ce soit dans les années 1930. D’autant plus qu’on déportait alors généralement les gens de la partie européenne de l’URSS vers la Sibérie, et non l’inverse. Dans un entretien au Vanity Fair italien, Lilin offre une explication simple : « Les Urkas sibériens, descendants de bandits légendaires de la Taïga, étaient envoyés en Transnistrie, en Moldavie et en Ukraine pour faire le sale boulot. De nombreux Juifs, nationalistes ukrainiens, roumains et moldaves vivaient là. Du point de vue politique et économique, tout comme du point de vue du crime organisé, ils avaient les yeux plus tournés vers l’Europe. Les Sibériens étaient censés “nettoyer” ce territoire et le placer sous le contrôle de la Russie. »

 

Malkovich dans le rôle du grand-père

La luxuriante biographie de l’auteur ne semble pas non plus avoir éveillé de soupçons. Pourtant, si l’on croise les informations données dans le premier livre de Nicolaï Lilin avec ses déclarations dans la presse occidentale et ses interventions lors de différents salons du livre, on en conclut qu’à 23 ans à peine il avait déjà purgé deux peines de prison, servi trois ans comme sniper en Tchétchénie, et passé deux années – peut-être trois – comme mercenaire en Israël, en Afghanistan et en Irak. À 24 ans, il était marin sur un bateau irlandais, puis avait posé ses valises en Italie, où il s’était marié et avait ouvert un salon de tatouage. Aujourd’hui, Nicolaï Lilin a passé 30 ans et publié un second roman, Sniper. Vie d’un soldat en Tchétchénie [récemment traduit chez Denoël]. Il a son fan-club et verra bientôt son épopée adaptée au cinéma par le réalisateur Gabriele Salvatores, avec John Malkovich dans le rôle du grand-père de Nicolaï. Dommage que le tournage ait eu lieu en Lituanie et en Italie plutôt qu’en Transnistrie. Il aurait alors fallu expliquer aux habitants de Bendery – qui n’ont pas lu Urkas ! – que leur ville est régie par des descendants de Robin des Bois sibériens déportés là par Staline.

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Quant à Nicolaï lui-même, il est bien connu des habitants, mais sous un autre nom : Verjbitski. « Il aimait inventer des histoires. Personne n’y prêtait attention, seules les jeunes filles croyaient à ses bobards, raconte Igor Polouchnoï, un vieux copain de Nicolaï Verjbitski devenu webdesigner. Je l’ai retrouvé via un forum sur Internet, où l’on discutait d’Urkas ! Beaucoup de personnes chez nous se sont réjouies en apprenant qu’il était devenu un écrivain à succès, mais quand on a su de quoi parlait le livre, on a tous été surpris. Notre ville est très ordinaire. Sans histoires, je dirais. Je ne sais pas d’où il a sorti ces Urkas. Il aurait dû mentionner quelque part que c’était une fable. » D’après Igor, qui connaît Lilin depuis l’âge de 19 ans, ce dernier n’a jamais fait de prison, ni même l’armée. Il gagnait sa vie en travaillant pour la police. « Il m’a montré sa carte de policier une fois, et son arme de service », se souvient-il.

 

Pas plus véridique que Harry Potter

Le publicitaire Viktor Dadetski, une autre relation de Nicolaï, m’explique que celui-ci adorait les thrillers. « À la fin des années 1990, j’avais un vidéoclub à Bendery que Nicolaï fréquentait régulièrement. Il empruntait souvent Fight Club ou Las Vegas Parano. Ses parents gagnaient leur vie à l’étranger. Son père dans une fabrique de saucisson en Grèce, et sa mère en Italie. C’est elle qui lui a envoyé les outils de tatouage. Quant à ce qu’il a écrit sur le clan mafieux sibérien installé à Bendery, c’est une pure invention. Ce n’est pas un mauvais bougre, mais pourquoi raconte-t-il des horreurs sur notre ville ? », s’indigne Viktor.

« On lui a apparemment soufflé que le cocktail mêlant stalinisme, anticommunisme et mafia russe se vendrait bien en Occident. Mais il pourrait être passé à tabac pour ce qu’il a écrit sur le général Alexandre Lebed. Chez nous, c’est un héros national, qui a empêché la réintégration de la Transnistrie à la Moldavie en 1992 (2) », dit un troisième compère de Verjbitski, le photographe Denis Poronok, également de Bendery. Il affirme qu’il n’y a pas plus de vérité dans Urkas ! que dans Harry Potter.

J’ai demandé à Nicolaï Lilin-Verjbitski ce qu’il pensait des commentaires de ses anciens amis : il considère simplement qu’ils l’envient. « Ils se sentent offensés et humiliés, parce que j’ai réussi à quitter Bendery, à me hisser en haut de l’affiche, et pas eux. » Au cours de notre conversation, il a souligné à plusieurs reprises (à la différence des déclarations faites aux journalistes occidentaux) que son livre n’était pas autobiographique : c’était le positionnement des éditeurs européens et américains. Cela ne venait pas de lui, a-t-il soutenu.

Pourtant, son deuxième livre, Sniper. Vie d’un soldat en Tchétchénie, publié en Italie en 2011 et qui vient d’être traduit en anglais, français et allemand, est à son tour présenté comme autobiographique. Les articles parus dans la presse européenne le soulignent : il s’agit des « Mémoires d’un témoin direct », offrant aux lecteurs occidentaux la « possibilité unique de voir la guerre tchétchène à travers les yeux d’un de ses acteurs », le « récit honnête et impitoyable d’un spetsnaz russe ». L’auteur répète dans les entretiens que son livre s’inspire de sa propre expérience du combat en Tchétchénie. Interrogé par Ogoniok, il affirme avoir participé à la seconde guerre tchétchène, mais refuse de donner des détails. Les médias italiens avancent qu’il aurait servi dans le 56e régiment parachutiste. Mais les archives du ministère russe de la Défense ne mentionnent aucun soldat du nom de Lilin ni de Verjbitski ayant servi en Tchétchénie.

Et Lilin semble d’ailleurs avoir pris quelques précautions dans ce livre : presque aucune date n’est mentionnée, ni aucun nom, pas d’événements concrets non plus. En revanche, Sniper regorge de descriptions de « cervelles qui coulent sur l’asphalte », de « scalps tchétchènes arrachés sur des vivants » et autres détails terrifiants. La presse occidentale promet au deuxième roman de Nicolaï Lilin un succès plus grand encore que le premier.

 

 

 

Cet article est paru dans Ogoniok le 3 octobre 2011. Il a été traduit par Galia Ackerman.

Notes

1| À l’exception d’un article méfiant d’Éric Loret, dans Libération, toute la presse française semble être tombée dans le panneau.

2| La Transnistrie est une enclave russe située entre la Moldavie et l’Ukraine, qui fit sécession de la Moldavie en 1991, quand cette dernière déclara son indépendance.

LE LIVRE
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Urkas?! Itinéraire d’un parfait bandit sibérien de Nicolaï Lilin, Denoël

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