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On achève bien les chevaux

Travaux agricoles, transports urbains, champs de bataille : il y a encore un siècle, nous vivions entourés d’équidés. Mais le lien millénaire qui nous unissait au cheval a été rompu le jour où nous avons voulu le réduire à un rôle de machine avant de l’éjecter au profit des machines elles-mêmes.


© Suddeutsche Zeitung/Rue des Archives

La Seconde Guerre mondiale fut, surtout sur le front russe, une guerre de chevaux tirant de l’armement et des véhicules hors d’usage dans la boue et la neige.

En 1937, la voiture transportant la romancière et journaliste Rebecca West s’enfonce dans une congère au sommet d’une colline en Croatie. « Des paysans sortent en courant d’une maison voisine, écrit-elle, en hurlant de rire parce que la mécanique s’est couverte de ridicule, et ils ­dégagent notre voiture avec une ­incroyable rapidité. Ils étaient sans doute pressés de rentrer chez eux pour aller raconter notre mésaventure à l’un de leurs chevaux. » (1) C’est presque comme si on voyait la voiture rougir de honte et qu’on entendait les paysans et le cheval ricaner dans la lumière blafarde de l’hiver. Et, dans ce passage, West met incidemment le doigt sur une ligne de partage historique. Du haut de cette colline enneigée, on peut apparemment regarder dans deux directions : vers le passé et sa multitude de paysans et de chevaux ; vers le futur ­immédiat et sa multitude de machines. C’est un panorama que l’on pouvait contempler un peu partout en 1937. La guerre qui éclate deux ans plus tard est pourtant, comme la précédente, une guerre de chevaux. On pense souvent à la Seconde Guerre mondiale comme à un conflit d’hommes et de machines, de blitzkrieg et de bombardements aériens. Mais ce fut aussi, notamment sur le front de l’Est, une guerre de chevaux tirant de l’armement et des véhicules hors d’usage dans la boue et dans la neige, exactement comme en 1914-1918. Dans ce conflit, l’armée allemande – pour ne citer qu’elle – avait utilisé 1,8 million de chevaux. Près de 1,25 million périrent. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne avait mobilisé 2,7 millions de chevaux et en avait ­perdu 1,8 million. Selon un historien, les divisions d’infanterie de la Wehrmacht possédaient plus de deux fois plus de chevaux que leurs homologues du conflit précédent. Pourquoi autant ? Parce qu’il y avait beaucoup plus de machines à tracter et qu’elles étaient beaucoup plus lourdes. Et parce que l’armée allemande connut très vite ce que l’historien britannique Richard Overy appelle un processus de « démodernisation ». En Russie, à partir de ­décembre 1941, les divisions blindées font de nouveau appel à des chevaux, écrit-il dans Why the Allies Won. La mécanique se couvre de ridicule, et, cette fois, cela n’a rien de comique. C’est de nouveau une tragédie pour les chevaux, comme toutes les guerres précédentes. Le cerveau chevalin ne s’accorde pas aux temps modernes, estime l’historienne Ann Hyland dans Equus, son étude sur le cheval dans la Rome antique. Il appartient plutôt à l’éternel présent. Ce n’est pas uniquement en raison de leur taille impressionnante que les chevaux ont l’air si vulnérable sur les photographies de guerre. C’est aussi en raison de leur impassibilité, du regard imperturbable de leurs grands yeux sombres. Ils n’augmentent pas la peur des humains qui les entourent, ils la reflètent, ce qui la rend plus terrible. Leur peur est « réfractée vers l’observateur, le témoin, l’ennemi », écrit l’essayiste allemand Ulrich Raulff dans un livre aussi singulier que fascinant, Das letzte Jahrhundert der Pferde. Le rôle du cheval évolue au fil des époques, mais ce n’est pas lui qui change, c’est le regard que nous portons sur lui. À l’issue de la Grande Guerre, le cheval comme auxiliaire des armées n’est plus l’incarnation d’une « force terrifiante » comme il a pu l’être du temps de la cavalerie montée. Il est devenu une bête de somme, un ouvrier dans une situation désespérée. Et la terreur qu’il éprouve est due à la dégradation de ses conditions de travail. Raulff traite de la disparition, entre 1815 et 1945, de ce qu’il appelle le « pacte centaurique », le lien économique et culturel qui unissait l’homme au cheval. En l’espace d’un peu plus d’un siècle, l’énergie fournie par les chevaux a été presque entièrement remplacée par celle des machines. Un changement profond et complexe, qui s’est accompagné d’une forme d’amnésie tandis que l’associé passif du pacte était mis en pâture, envoyé à l’abattoir ou tout simplement enterré là où il trouvait la mort. Nous ne nous souvenons plus des multiples usages qui étaient faits du cheval avant qu’il ne ­devienne, comme il l’est aujourd’hui dans le monde développé, un animal essentiellement destiné aux loisirs. Nous avons aussi du mal à imaginer ce que cela fa
isait de vivre entouré de chevaux, comme on l’était en 1900 à Manhattan, où l’on en dénombrait quelque 130 000. Le rôle du cheval dans l’histoire de l’humanité, écrit Raulff, « est comme un continent englouti […] en attente d’être découvert ». Il faudrait pour traiter du cheval, ­affirme Raulff, une histoire totale. En attendant, il nous propose une vaste histoire culturelle, plus kaléidoscopique que totale. Il écrit, nous dit-il, « non pas ­depuis l’écurie, mais depuis la tour d’ivoire de la bibliothèque ». Et il ­admet en toute franchise qu’il s’agit de l’ouvrage d’un historien qui n’a « jamais vu un cheval mourir », d’un livre dans lequel le cheval devient une « métaphore vivante », « l’être par excellence que l’on investit d’un nouveau sens ». Das letzte Jahrhundert der Pferde est un tourbillon qui aspire quiconque a ­jamais eu ne serait-ce qu’une pensée pour ­l’animal. Jacques Lacan, Alan ­Turing, ­Lucian Freud, Nietzsche et Goethe, ainsi que toute une foule de cavaliers ­occasionnels ou imaginaires, montrent que ce qui ­intéresse Raulff c’est l’empreinte indélébile que le cheval laisse chez les humains. La référence de Raulff au centaure, si évocatrice qu’elle soit, comporte une curieuse imprécision. On peut comprendre que cette créature mythique – mi-homme, mi-cheval, ­dotée d’une personnalité propre, tour à tour sage et colérique – ait pu sembler irrésistible à quelqu’un qui écrit justement sur la rela­tion entre l’humain et le cheval. Mais elle n’est pas aussi révélatrice qu’il l’aurait souhaité, parce qu’elle est essentiellement synoptique, voire trop symbolique. Pour ce qui est des centaures, cela vaut le coup d’écouter l’avis de Chrysantas dans la Cyropédie de Xénophon. Le centaure, observe Chrysantas, ne cumule pas les avantages de l’homme et du cheval. Aussi, il vaut mieux être un centaure recomposé – en d’autres mots un humain assis sur le dos d’un cheval. Mais la chimère que Raulff a en tête lorsqu’il parle du « pacte centaurique » est en fait une autre créature pour laquelle nous n’avons pas encore de nom : un hybride de cheval et de machine. À partir des années 1840, « l’exploitation des chevaux connaît une phase d’expansion », due pour une bonne part à des innovations agricoles telles que les moissonneuses hippotractées. Les machines gagnant en dimensions et en capacité, il fallait des attelages toujours plus nombreux pour les faire avancer. Si bien qu’au début du siècle dernier on pouvait voir jusqu’à 40 chevaux tracter les moissonneuses-batteuses dans les champs de blé des États-Unis. On pensait que les chevaux allaient rester enchaînés aux machines pour toujours. C’était particulièrement vrai dans les villes, congestionnées par des véhicules hippomobiles de toute sorte qui produisaient ce bruit très particulier (et désormais oublié) de fers à cheval et de roues sur les pavés, un vacarme accen­tué par le claquement des fouets des cochers qui insupportait tant Schopenhauer. Raulff évoque au passage le « bref âge d’or des transports publics hippomobiles », mais la note nostalgique contenue dans cette phrase est un peu discordante. Ce n’était de toute évidence pas un âge d’or pour les attelages qui tractaient les omnibus et pour les villes qui en faisaient usage. Si le XIXe siècle était une biocénose – une communauté d’êtres vivants – dominée par ces deux espèces, il était aussi un lieu où « la vie d’une espèce signi­fiait la mort de l’autre ». Les chevaux de trait urbains mouraient d’épuisement au bout de quelques années, et leur présence était un danger pour les humains qui vivaient parmi eux. « En 1867, les ­véhicules hippomobiles des rues de New York faisaient en moyenne 4 morts et 40 blessés par semaine », rappelle Raulff. Aujourd’hui, nous trouvons toujours un côté archaïque au cheval. La première image qui nous vient à l’esprit est celle du cavalier seul – le cow-boy, le chasseur, le jockey sur la piste –, une image qui nous vient tout droit de l’Antiquité. Nous oublions que, le cheval, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, a été un « remarquable facteur de modernisation ». Habitués à la vitesse d’aujourd’hui, nous avons du mal à imaginer combien les calèches, diligences et carrioles du passé semblaient rapides à leurs usagers. C’était ce besoin de vitesse et de force qui est à l’origine du boom équestre du XIXe siècle, une expansion qui a rapidement pris fin dans les villes avec l’arrivée des premiers véhicules motorisés au début du XXe siècle. Un problème environnemental disparaissait dans la foulée – plus de 230 tonnes de crottin par jour à New York – au profit d’un autre. Ce changement prit plus de temps dans les campagnes mais ne fut pas moins ­radical. Aux États-Unis, le nombre de chevaux dans les ranchs et dans les fermes atteint le chiffre record de 19 millions entre 1910 et 1920. En 1940, leur nombre a chuté de moitié et descend sous la barre des 3 millions en 1954, soit un peu moins qu’en 1850. Dans l’agriculture, les chevaux ont remplacé les hommes, puis les machines ont remplacé les ­chevaux. Ce que personne n’avait prévu, c’est la rapidité avec laquelle la disparition des paysans allait suivre celle des chevaux de trait. Il y a beaucoup de raisons pour que Raulff n’écrive pas son livre « depuis l’écurie », mais la principale, à mon avis, est que tout le monde connaît le cheval. Il est globalement resté le même depuis les écrits de Xénophon. « Le cheval, malgré toutes les sublimations et les projections auxquelles il donne lieu, reste une réalité avec ses hennissements, ses martèlements de sabots, ses hochements de crinière, sa chaleur odorante », assure l’auteur. Mais la réalité du caractère de l’animal est à peine effleurée dans le livre. Raulff fait aussi l’impasse sur la vaste littérature consacrée au dressage et à l’élevage de chevaux, notamment des ­ouvrages remarquables du XIXe siècle. Selon mon expérience, les idées que l’on se fait du cheval, si élaborées soient-elles, ont tendance à disparaître lorsqu’on est face à l’animal que l’on s’apprête à dresser ou à monter. De même que les idées que l’on se fait de soi-même quand on est en selle. Il n’y a plus que le fossé muet entre espèces que les deux êtres doivent tenter de franchir en puisant dans ce que chacun d’eux a de meilleur. Comme l’écrivait William Cavendish, premier duc de Newcastle, en 1658, « il faut toujours qu’il y ait un homme et un animal, et non deux animaux ». Lorsque quelque chose tournait mal entre le cavalier et son cheval – une ruade ou un saut-de-mouton subits –, Ray Hunt, le célèbre dresseur de chevaux de western, se demandait : « Que s’est-il passé pour que ce qui s’est passé se soit passé ? » C’était sa façon de dire que les humains comprennent souvent moins vite que les chevaux. Pour être un bon cavalier, il ne suffit pas d’avoir une bonne assise et une main sûre. Il faut ­aussi avoir un bon mental, être aussi attentif et vigilant que le cheval. Pour la plupart d’entre nous, ce n’est pas évident. Et on doit être à la hauteur des chevaux avec lesquels on travaille. C’est bien là la tragédie du cheval-­machine du XIXe siècle. On n’avait que faire de la compréhension de l’animal, de ses instincts, de sa sensibilité. Tout ce qu’on voulait c’était son énergie, sa puissance musculaire. C’est pour cela que l’on met des œillères aux chevaux de trait : pour restreindre leur champ d’attention. C’est comme si les humains voulaient pour leurs travaux mécaniques un être de moindre envergure, un genre de bœuf, mais en plus rapide. Et, dans un sens, c’est cela que le dur labeur a créé : un animal aussi proche de la machine que puisse l’être un être vivant. Plutôt que de nous hisser à la hauteur du cheval, nous avons préféré le rabaisser à notre niveau d’inattention, qui peut être proprement prodigieux. Le philosophe Jeremy Bentham pose parfaitement le problème en 1789 quand il écrit : « La question n’est pas : “Peuvent-ils raisonner ?” ni “Peuvent-ils parler ?”, mais : “Peuvent-ils souffrir ?” » Ce noble propos, qui reste d’actualité comme le note Raulff, ne suffit pourtant pas. Nul besoin d’être Gulliver de retour de chez les Houyhnhnm pour admirer les chevaux pour leur esprit aussi bien que pour leur corps. « Ils sont dociles et tout-puissants », disait d’eux Emily Dickinson. Mais uniquement lorsque nous les abordons en toute fraternité, en donnant le meilleur de nous-mêmes.   — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 22 février 2018. Il a été traduit par Alexandre Lévy.
LE LIVRE
LE LIVRE

Das letzte Jahrhundert der Pferde: Geschichte einer Trennung de Ulrich Raulff, C. H. Beck, 2016

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