On achève bien les chevaux
par Verlyn Klinkenborg

On achève bien les chevaux

Travaux agricoles, transports urbains, champs de bataille : il y a encore un siècle, nous vivions entourés d’équidés. Mais le lien millénaire qui nous unissait au cheval a été rompu le jour où nous avons voulu le réduire à un rôle de machine avant de l’éjecter au profit des machines elles-mêmes.

Publié dans le magazine Books, septembre/octobre 2018. Par Verlyn Klinkenborg

© Suddeutsche Zeitung/Rue des Archives

La Seconde Guerre mondiale fut, surtout sur le front russe, une guerre de chevaux tirant de l’armement et des véhicules hors d’usage dans la boue et la neige.

En 1937, la voiture transportant la romancière et journaliste Rebecca West s’enfonce dans une congère au sommet d’une colline en Croatie. « Des paysans sortent en courant d’une maison voisine, écrit-elle, en hurlant de rire parce que la mécanique s’est couverte de ridicule, et ils ­dégagent notre voiture avec une ­incroyable rapidité. Ils étaient sans doute pressés de rentrer chez eux pour aller raconter notre mésaventure à l’un de leurs chevaux. » (1) C’est presque comme si on voyait la voiture rougir de honte et qu’on entendait les paysans et le cheval ricaner dans la lumière blafarde de l’hiver. Et, dans ce passage, West met incidemment le doigt sur une ligne de partage historique. Du haut de cette colline enneigée, on peut apparemment regarder dans deux directions : vers le passé et sa multitude de paysans et de chevaux ; vers le futur ­immédiat et sa multitude de machines. C’est un panorama que l’on pouvait contempler un peu partout en 1937. La guerre qui éclate deux ans plus tard est pourtant, comme la précédente, une guerre de chevaux. On pense souvent à la Seconde Guerre mondiale comme à un conflit d’hommes et de machines, de blitzkrieg et de bombardements aériens. Mais ce fut aussi, notamment sur le front de l’Est, une guerre de chevaux tirant de l’armement et des véhicules hors d’usage dans la boue et dans la neige, exactement comme en 1914-1918. Dans ce conflit, l’armée allemande – pour ne citer qu’elle – avait utilisé 1,8 million de chevaux. Près de 1,25 million périrent. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne avait mobilisé 2,7 millions de chevaux et en avait ­perdu 1,8 million. Selon un historien, les divisions d’infanterie de la Wehrmacht possédaient plus de deux fois plus de chevaux que leurs homologues du conflit précédent. Pourquoi autant ? Parce qu’il y avait beaucoup plus de machines à tracter et qu’elles étaient beaucoup plus lourdes. Et parce que l’armée allemande connut très vite ce que l’historien britannique Richard Overy appelle un processus de « démodernisation ». En Russie, à partir de ­décembre 1941, les divisions blindées font de nouveau appel à des chevaux, écrit-il dans Why the Allies Won. La mécanique se couvre de ridicule, et, cette fois, cela n’a rien de comique. C’est de nouveau une tragédie pour les chevaux, comme toutes les guerres précédentes. Le cerveau chevalin ne s’accorde pas aux temps modernes, estime l’historienne Ann Hyland dans Equus, son étude sur le cheval dans la Rome antique. Il appartient plutôt à l’éternel présent. Ce n’est pas uniquement en raison de leur taille impressionnante que les chevaux ont l’air si vulnérable sur les photographies de guerre. C’est aussi en raison de leur impassibilité, du regard imperturbable de leurs grands yeux sombres. Ils n’augmentent pas la peur des humains qui les entourent, ils la reflètent, ce qui la rend plus terrible. Leur peur est « réfractée vers l’observateur, le témoin, l’ennemi », écrit l’essayiste allemand Ulrich Raulff dans un livre aussi singulier que fascinant, Das letzte Jahrhundert der Pferde. Le rôle du cheval évolue au fil des époques, mais ce n’est pas lui qui change, c’est le regard que nous portons sur lui. À l’issue de la Grande Guerre, le cheval comme auxiliaire des armées n’est plus l’incarnation d’une « force terrifiante » comme il a pu l’être du temps de la cavalerie montée. Il est devenu une bête de somme, un ouvrier dans une situation désespérée. Et la terreur qu’il éprouve est due à la dégradation de ses conditions de travail. Raulff traite de la disparition, entre 1815 et 1945, de ce qu’il appelle le « pacte centaurique », le lien économique et culturel qui unissait l’homme au cheval. En l’espace d’un peu plus d’un siècle, l’énergie fournie par les chevaux a été presque entièrement remplacée par celle des machines. Un changement profond et complexe, qui s’est accompagné d’une forme d’amnésie tandis que l’associé passif du pacte était mis en pâture, envoyé à l’abattoir ou tout simplement enterré là où il trouvait la mort. Nous ne nous souvenons plus des multiples usages qui étaient faits du cheval avant qu’il ne ­devienne, comme il l’est aujourd’hui dans le monde développé, un animal essentiellement destiné aux loisirs. Nous avons aussi du mal à imaginer ce que cela faisait de vivre entouré de chevaux, comme on l’était en 1900 à Manhattan, où l’on en dénombrait quelque 130 000. Le rôle du cheval dans l’histoire de l’humanité, écrit Raulff, « est comme un continent englouti […] en attente d’être découvert ». Il faudrait pour traiter du cheval, ­affirme Raulff, une histoire totale. En attendant, il nous propose une vaste histoire culturelle, plus kaléidoscopique que totale. Il écrit, nous dit-il, « non pas ­depuis l’écurie, mais depuis la tour d’ivoire de la bibliothèque ». Et il ­admet en toute…
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