Le passeport, sésame ou prison ?
par Atossa Araxia Abrahamian

Le passeport, sésame ou prison ?

Pour les plus privilégiés, il est synonyme de liberté. Mais, pour les États, le passeport a toujours été un moyen de restreindre les déplacements. Et, à l’heure où ce document est en passe d’être dématérialisé, le monde se couvre de nouvelles frontières, bien réelles.

Publié dans le magazine Books, novembre 2018. Par Atossa Araxia Abrahamian

© Warner Bros.

Toute l’intrigue de Casablanca repose sur une préoccupation très terre à terre : le couple Laszlo cherche à se procurer des sauf-conduits.

Dans Casablanca, Rick Blaine (Humphrey Bogart) retrouve son ancien amour, Ilsa Lund (Ingrid Bergman), dans la ville portuaire marocaine où elle a ­trouvé refuge avec son mari, Victor Laszlo. On se souvient généralement du film comme d’une histoire d’amour en temps de guerre, et, à première vue, c’est bien de cela qu’il s’agit : Rick et Ilsa renoncent à leur amour pour aider Laszlo, un chef de la résistance tchèque, à poursuivre la lutte contre les nazis. Mais toute l’intrigue – et la raison même des retrouvailles entre Ilsa et Rick – repose sur quelque chose de beaucoup plus terre à terre : le couple Laszlo cherche à se procurer des « lettres de transit ». Ces documents – deux feuilles pliées portant la signature d’un fonctionnaire – ne paient pas de mine, mais, dans le film comme dans la vraie vie, ils peuvent faire la différence entre la vie et la mort. Dans la première moitié du XXe siècle, en temps de guerre notamment, les ressortissants de nombreux États occidentaux avaient besoin d’un visa de sortie pour pouvoir quitter leur pays. Pendant la Seconde Guerre mondiale – l’époque où se passe le film –, le Maroc, qui était un protectorat français, devint une étape sur la route empruntée par les réfugiés pour fuir l’Europe occupée. Les migrants se rendaient « de Paris à Marseille, puis à Oran, en traversant la Méditerranée. De là, en chemin de fer, en voiture, à pied, ils gagnaient Casablanca », explique la voix off au début du film. Une fois sur place, ils soudoyaient un fonctionnaire, achetaient des papiers au marché noir – ou trouvaient un autre moyen de se procurer des sauf-conduits – et attendaient l’avion ou le bateau qui les conduirait vers la liberté. « Ceux qui avaient de l’argent, des relations ou de la chance pouvaient obtenir un visa de sortie et filer à Lisbonne, et, de là, gagner le Nouveau Monde, poursuit le narrateur. Mais les autres croupissaient à Casablanca… Et ils attendaient… Ils attendaient… Ils attendaient. » Le Rick’s Café Américain était le bar où toute cette faune cosmopolite se réunissait, compatissait et se morfondait en sirotant des cocktails au champagne ou en jouant à des jeux de hasard.   Le passeport, symbole de frontières Casablanca date de 1942. S’il sortait aujourd’hui en salles, on critiquerait sûre­ment son nationalisme américain moralisateur ; on lui reprocherait de faire l’apologie du colonialisme français et de ne faire figurer aucun Marocain parmi les personnages principaux. Mais, si l’on l’appré­hende comme une histoire de migration, Casablanca nous rappelle que les papiers d’identité que nous portons sur nous visent non pas à nous donner de la liberté, mais à la restreindre. Le droit de circuler est accordé par l’État essentiellement selon des critères de classe. Les pauvres, dont on ne veut pas à l’étranger et qui n’ont pas les moyens de se payer le visa ni le coût du voyage, se retrouvent coincés, tandis que les riches vont et viennent à leur guise. En 2016, pas moins de 82 000 millionnaires ont changé de pays de résidence à la faveur de programmes destinés à attirer les riches investisseurs en leur accordant la nationalité ou un permis de séjour. Cette même année, dans le monde entier, de l’Autriche aux Philippines, des populistes ont conquis les électeurs en promettant d’interdire l’entrée du territoire national à la « racaille ». Les passeports ont donc été inventés non pas pour nous permettre d’arpenter le monde, mais pour nous empêcher de bouger et nous tenir à l’œil. Ils sym­bolisent les frontières et les lignes de démarcation que les pays tracent autour d’eux et autour des personnes, en temps de guerre comme en temps de paix. La plupart des pays n’exigent plus les ­fameux visas de sortie de Casablanca, mais ils n’ont fait que retirer un instrument de l’arsenal administratif. Si les barrières tombent au départ, elles se multiplient à l’arrivée. Et à quoi bon partir si on n’a nulle part où aller ? Aux yeux des Occidentaux, le paradoxe du passeport n’apparaît pas clairement, dans la mesure où les documents délivrés par les pays d’Europe et d’Amérique du Nord permettent à leurs ressortissants d’entrer sans visa, ne serait-ce que ­temporairement, dans presque tous les territoires où ils désirent aller. Un Allemand peut se rendre sans visa dans 177 pays ; un Américain, dans 173 ; un Afghan, dans 24 seulement. Ceux d’entre nous qui ont la liberté de circuler ne pensent à ce que cela fait d’en être privé que quand ils oublient, égarent ou se font voler leur passeport. C’est un motif que l’on retrouve souvent dans les films : le moment fort de Sex and the City 2 survient lorsque Carrie Bradshaw réalise qu’elle a oublié son passeport chez un marchand de chaussures à Abou Dhabi ; elle retourne en catastrophe au souk avec ses amies pour le récupérer, et, après avoir scandalisé une foule d’hommes arabes en colère, elle est sauvée par des ménagères émiraties.   L’enjeu pour Carrie Bradshaw est ­insignifiant : elle devra changer son billet d’avion, peut-être voyager en classe économique ou porter un jour de plus des vêtements couvrants. Mais, pour les autres, la situation est plus proche de celle d’Ilsa et Victor Laszlo – et encore, sans leurs moyens financiers ni leurs relations. Songeons aux Rohingyas, minorité apatride persécutée en Birmanie, ou aux millions de Syriens encore confrontés à une terrible guerre civile. Ils n’ont pas de papiers ; ou, s’ils en ont, ils ne valent rien. Ne parvenant pas à se procurer les documents nécessaires pour se rendre sans risque là où ils veulent aller, ils entreprennent un périple pénible et dangereux par voie terrestre et maritime. Faute de ces documents, ils risquent une longue, très longue attente, une arrestation et, souvent, la mort. L’adoption et la standardisation des titres de voyage à l’échelle internationale sont autant une affaire de géopolitique que de moyens techniques. Du temps où les déplacements par terre et par mer étaient lents, il était plus facile de confiner les gens par des murs, des fossés, des clôtures ou des mesures de coercition. Mais, avec l’accélération des transports et l’interdépendance accrue des pays, les États ont cherché à canaliser les mouvements de population. On ignore qui fut le déten­teur du premier « passeport » et où ce ­document fut émis, mais, selon John Torpey, professeur de sociologie et d’histoire à l’Université de la ville de New York et auteur…
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