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Ce que pensait Ibn Khaldun

Le penseur arabe Ibn Khaldun était un homme du Moyen Âge et un clerc musulman. Mais sa théorie de l’évolution cyclique des sociétés et son concept d’asabiyya, ou « esprit de corps », offrent des clés pour comprendre le monde actuel.


Né à Tunis en 1332, Ibn Khaldun (ici sur un ancien billet tunisien) s’est illustré dans la vie politique du Maghreb et a occupé de hautes fonctions dans plusieurs pays musulmans, du Maroc à l’Égypte.
Dans sa nouvelle biographie d'Ibn Khaldun (1332-1406), Robert Irwin s’emploie à dissiper une idée fausse qui empoisonne son sujet depuis qu’un public d’érudits occidentaux a fait connaissance avec l’œuvre du penseur maghrébin à la fin du XVIIe siècle. Est-ce parce qu’il se livre très peu dans ses écrits ? Ou bien parce que son grand œuvre, la Muqaddima, est un traité lumineux sur à peu près tout ? Toujours est-il qu’Ibn Khaldun est une page blanche que les penseurs de tous bords ont rempli à leur convenance. Les sociologues y voient le père de leur discipline ; les marxistes, un tenant du matérialisme dialectique ; les économistes de l’offre, le premier à avoir évoqué la courbe de Laffer 1, et ainsi de suite. Irwin – qui reconnaît en Ibn Khaldun un brillant penseur et lui rend justice avec une remarquable concision – ne veut rien de tout cela. Ce qu’Ibn Khaldun a de captivant, nous dit-il, ce n’est pas qu’il soit, comme nous, une voix esseulée et éclairée qui crie dans le désert arabe de la fin du Moyen Âge. Son intérêt réside précisément dans le fait que lui et son monde ne ressemblent en rien au nôtre. Pour illustrer cela, Irwin rassemble un ensemble impressionnant de matériaux – éléments biographiques, anecdotes littéraires, faits insolites – qu’il enfile les uns après les autres comme des perles sur un fil. On a parfois du mal à percevoir la logique qui sous-tend leur agencement. Mais c’est la meilleure introduction qui soit à la vie et à l’époque fascinantes d’Ibn Khaldun, à ses idées et à la façon dont elles ont été comprises et mal comprises au cours des siècles.  

Ibn Khaldun à la pointe de la modernité

Écrivant à un moment qu’il considérait lui-même comme la fin d’une longue période d’excellence littéraire et scientifique arabe, Ibn Khaldun se situe, de notre point de vue, à la pointe de la modernité. Pour cette raison même, la Muqaddima (appelé aussi Prolégomènes, parce que ce texte, quoique de la taille d’un livre, ne constitue que l’introduction à une vaste histoire universelle) fait figure de témoignage remarquable et remarquablement éloquent de tout un univers intellectuel et social en voie de disparition. Ce monde – ravagé par la peste noire, en pleine fragmentation politique – était complètement islamique au sens où l’entendait l’historien Marshall Hodgson, c’est-à-dire que l’islam y dominait non seulement politiquement ou religieusement, mais aussi culturellement. Et Ibn Khaldun était un savant musulman de haut niveau : spécialiste de la jurisprudence malékite, il occupa le poste de grand qadi de cette école de droit en Égypte et fut le cheikh de la principale khanqah2 soufie du Caire. Ses écrits, dont la Muqaddima, sont donc ponctués de citations du Coran, de références aux hadiths et de pieuses admonitions issues des premiers temps de l’islam. Il appartenait de surcroît entièrement à ce monde islamique, s’étant illustré dans la vie politique nord-africaine du XIVsiècle et ayant accédé à de hautes fonctions dans plusieurs pays, du Maroc à l’Égypte. Il a souvent connu l’exil et parfois la prison. L’apogée de sa vie aventureuse est son célèbre face-à-face avec Tamerlan aux portes de Damas, où le seigneur de guerre et son armée conquérante avaient établi un campement.   C'est sa bonne connaissance du paysage sociopolitique nord-africain – une mosaïque de confédérations de tribus arabes et berbères aux côtés de soldats-esclaves turcs, les mamelouks – qui a incité Ibn Khaldun à écrire son livre. Mais c’est son génie particulier qui l’a conduit, dans la Muqaddima, à analyser les forces à l’œuvre derrière le flot des événements historiques et politiques. Cet ouvrage théorique original a fait la réputation d’Ibn Khaldun, et, bien que les érudits aient souvent (à tort, selon Irwin) interprété ses théories comme le reflet des leurs – revêtant Ibn Khaldun des habits d’un chercheur laïque –, le juriste musulman classique est toujours facile à repérer pour ceux qui le cherchent, surtout dans ses réflexions sur la dynamique éternelle entre les civilisé
s et les Bédouins. Aux yeux d’Ibn Khaldun, les Bédouins n’étaient pas de simples barbares, utiles à la classe dirigeante comme « autre » lui servant à justifier son pouvoir et son autorité. Pour lui (un peu comme Tacite bien avant lui, qui parvenait aux mêmes conclusions en se penchant sur une tout autre espèce de barbares), ils étaient en fait l’élément vital de la vie urbaine. Toutes les trois ou quatre générations, avec une régularité d’horloge, ces guerriers vertueux, venus de la périphérie vierge des souillures du centre tombé en décadence, surgissaient du désert et balayaient le système politique corrompu. Du fait de la pureté de leur foi et de leurs manières simples, une civilisation morte ou moribonde reprenait vie sous leur férule.  

L'asabiyya

Eh bien, pas tout à fait. Les idées d’Ibn Khaldun sont plus complexes que cela, et la plus célèbre d’entre elles, selon laquelle la force d’un régime politique donné est directement liée à la force de l’asabiyya qui anime les membres du pouvoir en place, est beaucoup plus subtile qu’on ne le pense généralement. Asabiyya, un mot arabe dont la racine signifie « lier », « envelopper », ne devrait pas poser de problèmes de traduction, et il est rendu généralement par des termes tels que « esprit de clan », « solidarité » « force sociale » « force tribale », « esprit de corps », « esprit de parti » (Irwin opte pour « solidarité sociale »). L’adjectif le plus proche lexicalement de asabiyyaasabi, « musclé », « sec » – exprime peut-être mieux ce que Ibn Khaldun avait en tête. Il ne s’agit pas juste d’un sentiment d’identité collective, puisque les citadins de longue date possèdent tout autant une identité collective, comme Ibn Khaldun n’était pas sans le savoir. Il ne s’agit pas non plus de cohésion sociale, puisque les sociétés qu’il a analysées, loin d’être des nations homogènes au sens moderne du terme, étaient déchirées par des tensions ethniques, une hiérarchie de classes et des conflits intertribaux, en dépit du rôle fédérateur de l’islam. L’asabiyya désigne plutôt la capacité d’un groupe à mobiliser son identité collective en vue d’imposer sa domination sur d’autres groupes, comme un lutteur mince et musclé prêt à bondir sur un adversaire plus mou. Et l’important est ici le mot « mince », car, pour Ibn Khaldun, tout est fonction de l’accès à une surabondance d’aliments. Les ruraux désignés sous le nom de Bédouins – contrairement à ce que l’on pense habituellement, le terme englobe à la fois les éleveurs et les agriculteurs – se contentent du strict nécessaire pour survivre, et leurs conditions de vie difficiles, toujours sur le fil du rasoir entre privations de nourriture et raids inopinés, leur confèrent de la virilité et de la bravoure à revendre, et cette volonté instinctive, lorsque les circonstances s’y prêtent, de conquête du pouvoir et de domination politique. Aux yeux d’Ibn Khaldun, cette volonté est une vertu cardinale. Fait révélateur, pour illustrer ce qu’il entend par asabiyya, il rappelle une histoire du Pentateuque dans un passage du début de la Muqaddima. Dans le livre des Nombres, après avoir délivré les fils d’Israël de l’esclavage en Égypte, Dieu les conduit dans le désert, juste à la frontière de la terre de Canaan, qu’il leur demande d’envahir et de conquérir. À sa grande stupéfaction, ils refusent de le faire. La contrée est peuplée de géants effrayants, se plaignent-ils, et, s’il veut qu’ils s’y établissent, qu’il aille ouvrir la voie et conquérir la terre pour eux. Furieux de la lâcheté de son peuple élu, Dieu les condamne à errer dans le désert pendant quarante ans, au terme desquels, se dit-il, cette génération de lâches se sera éteinte et aura cédé la place à une génération de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants un peu plus valeureux. Ayant relaté cette histoire, Ibn Khaldun dit que le refus des Israélites de se mesurer directement aux Cananéens, s’attendant à ce que Dieu se batte pour eux, montre leur manque d’asabiyya. Ils l’ont perdue, selon lui, pendant leur long séjour en Égypte, où l’abondance de nourriture a mis à mal leur autonomie antérieure ; prisonniers de leur mentalité d’esclaves, ils se sont reposés sur leurs maîtres égyptiens pour se nourrir et se protéger. Mais trois ou quatre générations de vie rude dans le désert leur ont suffi pour s’endurcir et retrouver leur asabiyya. Et, de fait, dans l’histoire biblique, des Israélites plus courageux et plus assoiffés de sang conquièrent la Terre promise, devenant les conquérants victorieux que Dieu attendait qu’ils soient.  

Les peuples sédentaires immoraux

Si l’on met de côté son utilisation de la Bible pour illustrer et justifier son idée, ce qu’Ibn Khaldun présente ici est non seulement totalement médiéval mais aussi totalement musulman. Quand on lit les interprétations habituelles de sa théorie de l’asabiyya, il est logique de penser qu’il tient les Bédouins en haute estime parce qu’ils sont vertueux au sens classique du terme, et qu’il méprise les peuples sédentaires parce qu’ils sont immoraux au sens classique du terme. Mais ce n’est pas du tout cela. Il écrit à propos des Bédouins : « L’[asabiyya] accroît leur endurance et les fait craindre. […] Le sentiment d’affection et d’attachement aux proches parents et à tous ceux qui appartiennent au même sang fait partie des qualités que Dieu a implantées dans le cœur de l’homme. Sous l’influence de ces sentiments, ils se soutiennent les uns les autres ; ils se prêtent secours mutuel et se font redouter de leurs ennemis. » Ibn Khaldun reconnaît la sauvagerie des Bédouins, prompts à s’enflammer et à tuer pour défendre les intérêts de leur groupe ; il n’avait pas échappé à ce membre civilisé de la classe instruite que la douceur, la gentillesse, l’amour même, tous ces traits de caractère que nous considérons volontiers aujourd’hui comme des vertus, étaient beaucoup plus susceptibles de se trouver dans les sociétés urbaines. Néanmoins, en tant que musulman, en tant que juriste malékite, Ibn Khaldun était viscéralement attaché à la loi. La vertu est de connaître et de respecter la loi, et, de son point de vue, le Bédouin dans sa sauvagerie a cette loi inscrite dans son cœur, comme un instinct, qui le place du côté de Dieu ; alors que l’homme civilisé – peut-être précisément parce qu’il est suralimenté et mou, doux et gentil – doit se faire imposer cette loi par une autorité supérieure, idéalement conférée au Bédouin, ce qui fait de l’homme civilisé, selon Ibn Khaldun, un être décadent, engagé sur la voie de l’immoralité.   Ainsi, la philosophie que dessine Ibn Khaldun avec sa théorie du cycle sociopolitique de l’asabiyya est un peu hobbesienne dans sa vision pessimiste de la nature humaine et son idée de la nécessité absolue de la loi, garantie par une autorité politique forte ; un peu lockienne dans sa vision optimiste de la coopération humaine et son idée que l’homme, à la naissance, est une page blanche sur laquelle la vertu et le vice ne s’inscrivent qu’après ; et même un peu nietzschéenne dans son mépris de la mentalité d’esclave et la glorification de la volonté de puissance. Mais ces similitudes sont purement fortuites. On comprend mieux cette philosophie si l’on y voit un parfait reflet de l’Afrique du Nord du XIVsiècle et du légalisme des textes sacrés qui a inspiré le type d’islam qui y était pratiqué. Ce qui ne veut pas dire que les idées d’Ibn Khaldun sont erronées ou qu’elles n’ont pas valeur universelle du fait qu’elles sont islamiques. Quand on regarde ce qui se passe autour de nous, on est tenté de voir, derrière la dichotomie populisme/cosmopolitisme, un conflit entre asabiyya concurrentes. N’oublions pas toutefois que l’asabiyya n’est pas qu’une question d’identité et ne se résume pas à savoir quel camp est animé de l’esprit de corps le plus intense. Il s’agit aussi de savoir quel groupe, endurci par les privations et dénué de scrupules, est le plus désireux à s’imposer à l’autre.   — Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 8 janvier 2019. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Isabelle Lauze.
LE LIVRE
LE LIVRE

Ibn Khaldun: An Intellectual Biography de Robert Irwin, Princeton University Press, 2018

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