Plaidoyer pour un impôt carbone intelligent
par William Nordhaus

Plaidoyer pour un impôt carbone intelligent

Une taxe sur le carbone fournira tous les signaux et incitations nécessaires aux particuliers, aux entreprises, aux États et aux innovateurs. Mais comment en fixer le montant ?

Publié dans le magazine Books, mars 2009. Par William Nordhaus
Je n’ai pas de querelle à engager avec Freeman Dyson sur la manière dont il a rendu compte de mon livre. En revanche, son article a déclenché une petite avalanche de lettres qui protestent à la fois contre mon ouvrage et contre le commentaire qu’il en fait. Ces réactions me fournissent l’occasion de revenir sur certaines des principales controverses.L’économie du changement climatique est simple. Quasiment toute activité engendre directement ou indirectement la combustion de carburants fossiles, et donc un rejet de gaz carbonique dans l’atmosphère. Le CO2 s’accumule pendant des décennies et entraîne un réchauffement en surface et bien d’autres changements géophysiques potentiellement dommageables. Les émissions de CO2 représentent des « externalités », c’est-à-dire des effets sociaux non pris en compte par le fonctionnement du marché. Les gens ne paient pas pour les coûts actuels et futurs de leurs actes.Si l’économie fournit une base propre à définir une politique, c’est bien de corriger cet échec du marché en s’assurant que tout le monde, partout et dans le temps long, soit confronté à un prix du carbone reflétant le coût social de son usage. Les acteurs économiques – des milliers d’administrations, des millions d’entreprises, des milliards d’individus, qui prennent tous des milliers de milliards de décisions chaque année – doivent payer un prix réaliste pour l’usage du carbone si l’on veut que les décisions de consommer, d’investir et d’innover soient appropriées.La stratégie la plus efficace pour ralentir ou prévenir le changement climatique est d’imposer une taxe universelle sur le carbone, harmonisée à l’échelle internationale, prélevée sur le contenu en carbone des carburants fossiles. C’est-à-dire sur le montant total des émissions de CO2 produites, par exemple, quand une personne consomme un kilowattheure d’électricité ou un litre d’essence.Subventions cachéesPour comprendre ce que serait une taxe sur le carbone, prenez un foyer américain moyen, qui consomme environ 12 000 kWh d’électricité par an à un prix d’environ 10 cents le kWh. Si cette électricité est générée par le charbon, cela entraîne l’émission d’environ trois tonnes de CO2. Si la taxe sur le carbone était de 30 dollars par tonne, elle ferait passer le coût annuel de l’achat d’électricité de 1 200 à 1 290 dollars. Au contraire, les coûts de l’énergie nucléaire ou éolienne ne seraient pas affectés car ces formes d’énergie n’utilisent pas de carburants fossiles.Augmenter le prix de l’utilisation du carbone par une taxe a pour objectif premier de créer de fortes incitations à réduire les émissions de CO2. Par quatre mécanismes distincts. Premièrement, cela fournira des signaux aux consommateurs sur les produits et services qui génèrent de fortes émissions de CO2 et donc à utiliser avec parcimonie. Deuxièmement, cela fournira des signaux aux producteurs sur les sources d’énergie les plus génératrices de CO2 (comme l’électricité issue du charbon), et celles qui en génèrent moins ou pas du tout (comme l’énergie éolienne), ce qui devrait les pousser à s’orienter vers les technologies peu émettrices. Troisièmement, cela rendra le marché favorable aux inventeurs et innovateurs qui développent des produits et des processus peu émetteurs de CO2 capables de se substituer aux technologies actuelles.Enfin, un prix de marché pour le carbone réduira la somme d’information requise pour accomplir ces trois tâches. Aujourd’hui, le consommateur responsable soucieux de minimiser son « empreinte carbone » (la quantité de carbone qu’il utilise) peut difficilement calculer les émissions comparées de CO2 qu’il génère, par exemple, en prenant soit sa voiture soit l’avion. Avec une taxe sur le carbone, le prix de toutes les activités émettrices de CO2 augmenterait en proportion du contenu en carbone des sources d’énergie utilisées. Bien des consommateurs continueront de ne pas savoir quelle part du prix est due au contenu en carbone, mais ils pourront prendre leurs décisions en sachant qu’ils paient pour le coût social du carbone qu’ils utilisent.Certains ne verront dans une taxe sur le carbone qu’un nouvel exemple affligeant de la philosophie économique « taxer et dépenser (1) ». Cet argument se méprend fondamentalement sur le raisonnement économique à la base de l’idée. Ceux qui brûlent des carburants fossiles touchent une subvention de fait. Ils font paître leur troupeau sur le pré communal sans en payer le prix (2). Une taxe sur le carbone améliorerait plutôt qu’elle ne la réduirait l’efficacité économique, parce qu’elle corrigerait la subvention cachée accordée aux utilisateurs des carburants d’origine fossile.Reste la question économique principale : quel est le juste prix du carbone ? Il est, à l’heure actuelle, impossible (ou totalement ruineux) d’empêcher tout changement climatique futur ; mais un réchauffement incontrôlé fait peser une menace sérieuse sur les sociétés humaines et plus encore sur les écosystèmes. Il nous faut donc trouver un équilibre entre plusieurs objectifs concurrents : empêcher le changement climatique, soutenir la croissance économique, éviter les risques de catastrophes majeures et ne pas imposer d’épreuves excessives aux pauvres ou aux générations futures.Le calcul des dégâts climatiques comprend non seulement l’impact sur des produits marchands comme l’alimentation et la forêt, mais aussi l’estimation des pertes dues aux effets non marchands du phénomène. Les études les plus poussées sur les dommages incluent des facteurs tels que l’intensité croissante des ouragans, l’impact des changements de température et de la pluviosité sur la production alimentaire, les loisirs et les infrastructures, et enfin le poids croissant des maladies. Les estimations incluent également des ajustements afin de prendre en compte le risque d’événements peu probables mais aux conséquences majeures, comme un changement climatique brutal. Il s’est révélé impossible de fournir des estimations fiables pour de nombreux effets incertains, mais il est évidemment essentiel de ne pas les omettre dans l’évaluation finale.La plupart des dommages auront lieu après 2200Mes travaux économiques, dont je fournis la synthèse dans mon livre, suggèrent qu’un équilibre serait atteint avec un prix du carbone situé dans une fourchette de 30 à 50 dollars par tonne, et augmentant avec le temps. Le bas de la fourchette est l’optimum fondé sur le pur rapport économique entre coûts et bénéfices. Le haut de la fourchette ajoute la contrainte que la température globale ou la concentration atmosphérique de CO2 ne dépasse pas un niveau « dangereux ».Pour les États-Unis, un tel impôt générerait des recettes de 50 à 80 milliards de dollars par an. Pour un ménage américain moyen, une taxe de 30 dollars par tonne de carbone reviendrait à augmenter le prix de l’essence d’environ 1,8 cent par litre. Elle accroîtrait le prix des carburants fossiles et des biens qui en dépendent d’environ 5 %, augmentation bien inférieure à celle des cinq années 2003-2007.Le décor étant planté, je vais maintenant répondre à deux questions soulevées par Freeman Dyson et de nombreuses lettres et commentaires que j’ai reçus, concernant en premier lieu le taux d’actualisation, ensuite les technologies bon marché permettant de réduire les émissions de CO2.L’une des questions clés en matière de politique climatique est celle du juste taux d’actualisation à appliquer lorsqu’on compare coûts actuels et…
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