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Pop Latino

Avec leurs couleurs criardes, leur mise en scène burlesque et leur univers kitsch, les photographies de Marcos López agissent comme un miroir grossissant de la réalité latino-américaine.

Portraitiste halluciné de l’Amérique latine, Marcos López, dont la Maison des arts de Créteil présente une rétro­spective jusqu’en décembre, adore l’excès et le kitsch. Ses photographies, composées avec autant de rigueur et de minutie que des tableaux de maître, sont représentatives du courant que l’on a appelé « pop latino », avec son univers contrasté, ses couleurs criardes, ses personnages aussi étranges qu’extravagants, ses mises en scène burlesques de l’histoire et du quotidien des pays latino-américains. « Je suis l’arrière-petit-fils illégitime de Diego Rivera et d’Andy Warhol », a d’ailleurs déclaré le caustique photographe argentin dans un entretien au quotidien Clarín. Des fresques murales du peintre mexicain, López a en effet retenu la représentation didactique de l’histoire. De Warhol, il a hérité la prétention à élever la culture populaire au rang d’art. « López s’est souvent qualifié lui-même d’“Andy Warhol des pays sous-développés” », précise l’historienne de l’art Valeria González dans son essai introductif à l’ouvrage Marcos López, 1978-2010. « Dans ses images, la prolifération de marchandises et de symboles populaires, la prédominance des couleurs vives et saturées, l’échelle murale des tirages, qui rappelle celle des panneaux publicitaires, renvoient très clairement à l’esthétique du pop art américain », explique l’universitaire. Mais la référence à ce style est détournée pour nourrir un regard critique sur la situation culturelle et politique propre à l’Argentine et aux pays du sous-continent. López adopte le modèle américain pour le transgresser et subvertir son sens original. « Dans ses photographies, il ne reste rien de l’optimisme et du formalisme de l’art des années 1960 aux États-Unis. Les marqueurs du pop art sont traités avec une outrance qui les transforme en éléments d’une mascarade. » Le kitsch caractéristique des images des années 1990 est porteur d’une critique sociale acerbe de l’Argentine de Carlos Menem (dont le visage apparaît sur certaines œuvres), sa politique libérale et son idéologie consumériste. Les accumulations d’objets, la
théâtralité des gestes, la dissonance des couleurs : loin de célébrer l’entrée du pays dans l’ère de la consommation de masse, « les photos de López offrent aux yeux de tous le spectacle d’une culture périphérique qui vole en éclats, pulvérisée par le torrent homogénéisateur de la mondialisation », poursuit Valeria González.   L’extase d’un banquet Chargée d’un humour corrosif, son œuvre se veut chronique sociale, même si López ne s’inscrit pas dans la tradition de la photographie « engagée ». « Ses images revendiquent une valeur de documents », analyse ainsi le critique d’art Alejandro Castellote dans sa préface à Marcos López, 1978-2010. « Des documents parodiques, mais des documents tout de même, dont nous retirons des informations d’ordre économique, culturel, politique, social. Une “chronique socio-poétique de l’Amérique latine”, selon les mots de Marcos López lui-même. » À ce titre, Asado en Mendiolaza (Córdoba, Argentine, 2001) est considéré par beaucoup comme l’image la plus représentative de l’Argentine de la fin du XXe siècle. López y reprend La Cène peinte par Léonard de Vinci et associe l’image la plus célèbre du récit de la Passion du Christ au rituel populaire argentin du barbecue dominical entre amis. La référence est évidente, et le sens de l’original profondément subverti. « À la table du Christ, rappelle en effet Valeria González, personne ne mange. Le rassemblement des apôtres, vêtus de toges, tient plutôt d’une assemblée de philosophes et de sages méditant les idées et les sentiments que leur inspire la révélation divine. Dans l’Argentine en crise de 2001, où l’incertitude très concrète du lendemain l’emporte sur l’angoisse existentielle quant à notre destinée dans l’au-delà, les hommes se laissent aller à l’extase d’un banquet qui, pour des raisons bien plus terre à terre, pourrait bien lui aussi être le dernier. » La grave crise économique et sociale qui a frappé le pays en 2001 a d’ailleurs marqué un tournant dans l’œuvre de Marcos López, qui délaisse alors l’ironie du pop latino et sa charge explicitement critique pour renvoyer au contexte social sur un mode plus indirect. Les photos de l’après-2001 n’excluent pas une certaine empathie avec des personnages aux attitudes devenues hiératiques. Pour Autopsia (Buenos Aires, Argentine, 2005), l’artiste a pris comme référence deux images célèbres, dont certains critiques d’art avaient déjà souligné la proximité, qu’il s’agisse du thème ou de la composition : La Leçon d’anatomie du docteur Tulp, peinte par Rembrandt en 1632, et la photographie prise par Freddy Alborta du cadavre du Che Guevara peu après son assassinat dans la jungle bolivienne le 9 octobre 1967. Toutes deux montrent un groupe d’hommes réunis autour d’une dépouille. « Dans les deux cas, le cadavre est celui d’un criminel exécuté, converti, post mortem, en objet de savoir et de pouvoir, relève Valeria González. La peinture de Rembrandt fait du corps un domaine légitime de recherche scientifique, indépendamment des interdits religieux. Le cliché d’Alborta est la preuve du triomphe des forces militaires contre-révolutionnaires. Conscient de sa valeur de témoignage, l’un des soldats pointe du doigt le cadavre du Che. » López imagine la scène comme une autopsie clandestine. Au centre de l’image, la victime rappelle la figure du guérillero : comme le Che, elle a les yeux ouverts, et, comme dans le cliché historique, un homme lui soulève la tête tandis qu’un autre montre du doigt l’orifice laissé par la balle. L’image fait prudemment allusion aux crimes d’État que l’Argentine a longtemps passé sous silence, jusqu’à l’abrogation des lois d’amnistie dans le pays, en 2005. « Ce que je fais, finalement, par le truchement d’une mise en scène, c’est une image documentaire d’une certaine époque argentine, conclut Marcos López dans la postface à l’ouvrage qui lui est consacré. La mise en scène, c’est la même chose que le documentaire. Que dire de plus que ce que disent les photos ? Si ce n’est que, dans le regard du Bulgare dont je fais le portrait (El Búlgaro, Buenos Aires, Argentine, 2008), par exemple, tout ce que je veux dire est déjà dit. »    
LE LIVRE
LE LIVRE

Marcos López. 1978-2010 de Marcos López, Ediciones Larivière

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