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Portugal – L’Évangile selon Saramago

Qui diable est ce Dieu qui, pour favoriser Abel, méprise Caïn ? Publié à Lisbonne en octobre dernier, le nouveau roman de José Saramago, Caim, s’inspire très librement du passage biblique où, jaloux de son frère qui a les faveurs de Dieu, Caïn finit par tuer Abel. Lors de la conférence de presse donnée par l’écrivain pour le lancement de l’ouvrage, Saramago s’en est pris vivement au texte sacré, rapporte le quotidien Diário de notícias : « La Bible est un manuel des mauvaises manières, un catalogue des cruautés et des pires défauts de la nature humaine : meurtres, trahisons, incestes, massacres. Son Dieu est cruel, envieux, insupportable », avait-il déclaré, avant d’affirmer qu’il ne risquait pas « d’offenser les catholiques, puisque aucun d’entre eux ne lit plus la Bible ».

C’était le coup d’envoi d’une incroyable polémique. Le porte-parole de la Conférence épiscopale portugaise, Manuel Marujão, dénonça une « opération publicitaire indigne d’un prix Nobel, faite sur le dos de la religion » ; les représentants des communautés juive et musulmane du pays accusèrent le Nobel d’avoir une lecture très superficielle des textes sacrés ; enfin, l’eurodéputé et vice-président du Parti populaire européen (PPE, droite) Mário David exhorta l’écrivain à renoncer à la citoyenneté portugaise et se dit honteux d’avoir pour compatriote un tel blasphémateur.

En 1991, Saramago avait déjà eu maille à partir avec l’Église catholique et le gouvernement portugais. Son Évangile selon Jésus-Christ, qui mettait en scène un Jésus ayant perdu sa virginité avec Marie-Madeleine et manipulé par un Dieu cherchant à asseoir sa domination sur le monde, avait fait scandale. Les violentes critiques avaient décidé l’écrivain à s’exiler aux Canaries espagnoles, pour protester contre ce qu’il considérait comme une atteinte à sa liberté d’expression.

À 86 ans, le polémique Nobel portugais, communiste et athée militant, semble donc boucler la boucle. Caïn est présenté dans la Bible comme le premier meurtrier de l’Histoire. Pourtant, « s’il a effectivement tué son frère, on ne peut décemment en faire, selon moi, une incarnation du mal », expliquait-il à l’agence Lusa. « Au fond, c’est Dieu le vrai responsable, c’est lui l’auteur intellectuel du crime. Dieu, qui devrait respecter l’un et l’autre, chacun dans son travail, a méprisé l’offrande de l’un et mis en valeur celle de l’autre. L’attitude de Dieu est impardonnable. » Et l’écrivain de renchérir : « Dieu n’existe pas. C’est l’humanité qui l’a inventé. Quand il existe, c’est dans nos têtes. Nous avons inventé la divinité et, à partir de là, s’est établie une relation maladive entre le créateur, dans ce cas l’homme, et la créature, Dieu. »

Un livre « hérétique » qui n’aura pas découragé les fidèles de Saramago : publié simultanément en portugais et en espagnol, il trône, depuis sa sortie, sur les listes de bestsellers de la péninsule Ibérique, tout comme en Amérique latine, du Brésil au Mexique en passant par l’Argentine et la Colombie.

LE LIVRE
LE LIVRE

Caïn de José Saramago, Seuil, 2011

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