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Pourquoi les moustiques auront notre peau

Les moustiques ont pesé sur le cours de l’histoire en décimant des populations entières. Et ce n’est pas fini. Près de 1 milliard de personnes de plus pourraient être exposées dans les décennies à venir au paludisme, à la dengue, au chikungunya et aux autres maladies qu’ils transmettent.


© Rue des Archives

Les Indiens du Pérou utilisaient de l’écorce de quinquina pour traiter le paludisme. Les Jésuites feront connaître ce remède en Europe.

En 1698, cinq navires quittent l’Écosse avec une cargaison de marchandises de choix : des perruques, des chaussettes et des couvertures de laine, des peignes de nacre, des bibles, 25 000 paires de chaussures de cuir et même une presse d’imprimerie que les 1 200 colons à bord jugent indispensable pour leur nouvelle vie, qui sera occupée à établir des contrats et des traités. Pour faire de la place à ces produits de luxe, les stocks de vivres et de denrées agricoles ont été divisés par deux. Les ­navires se dirigent vers la ­région du Darién, au Panamá, où la Compagnie écossaise des Indes et d’Afrique entend fonder une colonie sur l’isthme, trait d’union entre l’Atlan­tique et le Pacifique, et ouvrir ainsi de nouveaux débouchés à un royaume farouchement indépendant qui vient de connaître des années de ­famine. Le projet jouit d’un immense soutien dans une Écosse aux abois et attire toutes sortes d’investisseurs, des élus du Parlement écossais aux paysans pauvres.

L’expédition est un fiasco. Les colons, atteints de fièvre jaune et infectés par des souches du paludisme contre lesquelles leur organisme n’est pas immunisé, se mettent à mourir au rythme d’une ­dizaine par jour. « Moustiques, fièvre, convulsions, mort : ces mots reviennent sans cesse dans les journaux, la correspondance et les relations des colons », observe l’historien Timothy Winegard dans The Mosquito. Au bout de six mois, après avoir perdu la moitié de leurs compagnons, les survivants remontent dans leurs navires et mettent le cap sur l’Europe. À bord, l’hécatombe se poursuit. Quand des secours parviennent au Darién, il ne reste de cette ambitieuse expédition que la presse d’imprimerie abandonnée sur une plage déserte. Mais ce projet colonial avorté produira des effets durables : l’Écosse en faillite est contrainte d’accepter l’union avec l’Angleterre. Et c’est ainsi que les moustiques du Darién ont donné naissance de façon inattendue à la Grande-Bretagne.

Le livre de Winegard regorge d’histoires de ce type. Les mots « moustiques », « fièvre », « convulsions » et « mort » reviennent en effet sans cesse dans l’histoire de l’humanité. Le paludisme, ou malaria, a dévasté l’Afrique préhistorique au point que la population a développé des globules rouges falciformes (responsables d’une autre maladie, la drépanocytose) pour y survivre. La maladie a tué par centaines de milliers les Grecs et les Romains de l’Antiquité ainsi que les peuples qui avaient tenté de les conquérir, et déterminé l’issue de leurs guerres. Hippocrate avait établi un lien entre le pic de paludisme de la fin de l’été et l’apparition de Sirius (Alpha Canis Majoris), l’étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien. En 94 avant notre ère, l’historien chinois Sima Qian écrivait : « Dans la région au sud du fleuve Yangzi, la terre est basse et le climat humide ; les hommes adultes meurent jeunes. » Au iiie siècle, les épidémies de paludisme ont accru l’intérêt pour une petite religion persécutée qui mettait l’accent sur la guérison et les soins aux malades, propulsant le christianisme au rang de foi qui allait changer la face du monde.

Winegard donne des témoignages ­directs de la mort et des souffrances dues aux maladies transmises par les moustiques à toutes les époques. Au XIXe siècle, la célèbre infirmière britannique Florence Nightingale qualifiait les marais Pontins, près de Rome, de « vallée de l’ombre de la mort ». Un missionnaire allemand voyageant dans le sud des États-Unis parlait de cette région comme d’« un paradis au printemps, un enfer en été et un hôpital à l’automne ». Un Maya ayant survécu aux épidémies consécutives à l’arrivée des Christophe Colomb se souvenait : « Grande était la puanteur de la mort. […] Nous étions tous faits ainsi. Nous étions nés pour mourir ! »

Pendant des milliers d’années, les humains ont vécu avec des maladies transmises par les moustiques et en sont morts sans comprendre pourquoi. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle qu’il a été scientifiquement établi que les moustiques étaient le vecteur du paludisme. Auparavant prévalait la théorie des miasmes, selon laquelle les fièvres circulaient librement dans un environnement insalubre, ce que signifiait littéralement le mot « malaria » : nous croyions que nous étions victimes du « mauvais air ». On ne pouvait imaginer que ces minuscules insectes qui piquent puissent avoir un effet si délétère sur nos vies.

Winegard s’intéresse particulièrement aux guerres et aux conquêtes, et fait valoir que les moustiques ont longtemps causé davantage de pertes que les batailles. Il existe plusieurs souches du parasite du paludisme, qui causent des formes plus ou moins mortelles de la maladie, mais le taux de survie est plus faible face à de nouvelles souches contre lesquelles l’organisme n’a pas encore été immu­nisé. De ce fait, le paludisme endémique a souvent constitué à la fois un fléau et une sorte de protection. Quinze siècles avant que les Écossais tentent de coloniser le Panamá, les Romains avaient essayé de les coloniser, eux ; ils en avaient été empêchés par une variété de paludisme propre à l’Écosse dont on estime qu’elle a tué la moitié des 80 000 soldats romains dépêchés sur place. Ce sont aussi des souches endémiques qui ont décimé les troupes d’Hannibal lors de leur progression à travers l’Italie, qui ont détourné les ­armées de Gengis Khan de l’Europe du Sud, empêché les croisés européens de conquérir la Terre sainte et prêté main-forte aux colons nord-américains et aux révolutionnaires latino-américains dans leur lutte contre les puissances coloniales européennes.

 

De Saladin aux nazis, les stratèges militaires ont utilisé les moustiques comme armes de guerre. À Walcheren, aux Pays-Bas, Napoléon Ier perce les digues pour provoquer des inondations d’eau saumâtre, provoquant une épidémie qui tuera quelque 4 000 soldats britanniques. « Il ne faut, écrit-il [à son ministre de la Guerre, le général Clarke], opposer aux Anglais que la fièvre, qui les aura bientôt dévorés tous. »

Les moustiques ont fait leurs conquêtes les plus spectaculaires avec l’arrivée de vieilles maladies sur un nouveau continent. Quand Christophe Colomb a débarqué dans le Nouveau Monde, les moustiques y étaient agaçants mais ne transmettaient pas de maladies. (­Winegard attribue ce fait à des pratiques agricoles différentes dans les Amériques : beaucoup moins de surfaces cultivées et de perturbation des écosystèmes, et moins d’élevage, donc de contacts directs avec les animaux. La syphilis est sans doute la seule maladie à avoir voyagé en sens inverse, vers l’Europe.)

Mais le sang des nouveaux arrivants et les moustiques qu’ils avaient amenés sur les navires allaient tout changer. Vingt-deux ans à peine après que Christophe Colomb eut mis le pied sur l’île d’Hispaniola [Haïti], la population taïno avait chuté de 5 à 8 millions à 26 000 personnes seulement. Conjointement à la variole et à la grippe, les mala­dies transmises par les moustiques ont, selon les calculs de Winegard, causé la mort de 95 millions d’Amérindiens sur une population estimée à 100 millions avant l’arrivée des colons. Pour ces derniers, qui progressaient plus lentement que les maladies qu’ils avaient apportées, ces morts-là étaient pratiquement invisibles ; c’est ce qui a contribué à créer le mythe pernicieux d’un continent vide et d’une « destinée manifeste » consistant à s’y déployer. Un marin espagnol naufragé qui avait réussi à gagner Mexico depuis la Floride en 1536 a laissé un rare témoignage dans lequel il ­décrit des autochtones « à ce point dévorés par les moustiques qu’on aurait pu les croire atteints de la lèpre ». « Nous fûmes ­extrêmement attristés de voir combien la terre était fertile et magnifique, regorgeant de sources et de rivières, alors que chaque lieu était ­déserté, les villages brûlés et les gens maigres et malades. » Au XVIIIe siècle, les pertes étaient telles qu’un explorateur français y voyait une justification du ­racisme : « Il apparaît clairement que Dieu veut qu’ils laissent la place à de nouveaux venus. » À mesure que ces nouveaux arrivants défrichaient des terres pour leurs propres besoins, ils créaient aussi de nouveaux habitats pour les moustiques, dont la population explosait.

La mortalité de la population amérindienne est l’une des raisons de l’essor de la traite atlantique (et de l’arrivée, avec les premiers esclaves africains, de Plasmodium falciparum, espèce particulièrement virulente de parasite du paludisme qui allait décimer les colons européens). Le prix des esclaves aux XVIIe et XVIIIe siècles témoigne également de cette terrible réalité : un esclave amérindien, qui risquait de mourir d’une mala­die importée, coûtait beaucoup moins qu’un domestique européen sous contrat, vulnérable lui aussi, qui lui-même ­coûtait moins qu’un esclave amené directement d’Afrique. Les plus chers étaient les Africains qui avaient passé suffisamment de temps aux Amériques pour développer une résistance à leur éventail de maladies.

Les mêmes calculs pouvaient s’appliquer aux propriétaires d’esclaves. Aux Antilles, un missionnaire français du XVIIIe siècle observait que le taux de décès des colons européens était proportionnel à la durée de temps dont ils avaient disposé pour s’accoutumer au « nouvel air », autrement dit à la fièvre jaune et à de nouvelles souches du paludisme : « Sur dix hommes qui se rendent dans les îles, on voit mourir quatre Anglais, trois Français, trois Hollandais, trois Danois et seulement un Espagnol. » Aujourd’hui, on retrouve ces taux de mortalité sur les îles des Caraïbes : celles qui ont été des colonies anglaises, néerlandaises et françaises ont une population majoritairement d’ascendance africaine ; il n’y a que les anciennes colonies espagnoles qui aient une importante population d’origine européenne. Au total, ­Winegard estime que le moustique est le responsable du plus grand nombre de morts du monde : il a tué à ce jour 52 milliards de personnes, soit près de la moitié de l’humanité depuis ses débuts. Il en parle comme de « notre prédateur suprême », et du « principal déclencheur des changements historiques ».

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Il existe en histoire une veine d’ouvrages qui prétend expliquer le monde à travers un facteur unique – le sel, la morue ou la couleur bleue. The Mosquito possède les défauts de ce type de livres. Winegard note que les riches Romains bâtissaient leur maison au sommet d’une colline pour échapper aux moustiques et que la tendance se poursuit puisque, aux États-Unis, les demeures situées sur les hauteurs bénéficient d’une surcote. « Il faut donc ajouter le marché immobilier à la sphère d’influence du moustique » conclut-il, faisant l’impasse sur d’autres causes éventuelles de cette préférence.

Sa théorie selon lesquelles les moustiques sont à l’origine de la Magna Carta, la grande charte des libertés ­anglaises de 1215, et donc de la démocratie ­moderne, se fonde sur des hasards en cascade : l’échec du siège de Damas mené par Louis VII pendant la saison de paludisme de 1148 provoque sa sépa­ration d’avec Aliénor d’Aquitaine, qui épouse Henri II d’Angleterre, union de laquelle naît le roi Jean sans Terre, auquel ses ­barons arrachent la charte. Winegard n’a pas vraiment besoin de ces théories tirées par les cheveux pour nous convaincre de l’influence occulte du moustique sur le cours de l’histoire et sur l’avènement du monde qui est le nôtre ­aujourd’hui.

À l’époque des insecticides et des marais asséchés, les habitants des régions riches et tempérées de la planète se sont habitués au luxe de ne pas avoir à se préoccuper des moustiques et des risques qu’ils comportent. Mais Timothy Winegard nous rappelle opportunément l’énorme capacité de nuisance de ces insectes. Avec la mondialisation, on voit se répandre une nouvelle génération de maladies transmises par les moustiques, auparavant confinées aux tropiques, telles que la dengue, qui a peut-être plus de mille ans d’existence, ainsi que le chikungunya et l’infection à virus Zika, qui n’ont été détectés chez les humains qu’en 1952. En parallèle, le changement climatique élargit spectaculairement les zones où les moustiques et les maladies qu’ils transmettent peuvent prospérer. D’après une étude récente, dans les cinquante prochaines années, ce sont 1 milliard d’êtres humains de plus qui pourraient être exposés aux maladies infectieuses dont ils sont le vecteur.

Avec des siècles de recul, on peut bien trouver risible l’échec de la colonisation écossaise du Darién. Tous ces lainages sous les tropiques, la presse sur une plage déserte, encore un exemple d’un élan d’optimisme qui se fracasse contre une réalité meurtrière. Nous aurions pourtant tort de croire que nos espoirs et nos technologies peuvent nous mettre à l’abri des réalités du monde naturel. Depuis que l’homme est homme, le moustique a prouvé qu’il n’en était rien.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 29 juillet 2019. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

LE LIVRE
LE LIVRE

The Mosquito: A Human History of Our Deadliest Predator de Timothy C. Winegard, Dutton, 2019

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