Quand le foot se jouait à l’église
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Quand le foot se jouait à l’église

Écrit par La rédaction de Books publié le 10 juin 2016

Ferveur des spectateurs, communion des supporters avec leur équipe, joueurs quasiment sanctifiés… Les commentateurs aiment filer la métaphore religieuse. Selon certains, les stades seraient même les églises de notre temps. Une sorte de juste retour de choses, puisqu’il fut un temps où l’on jouait au ballon dans les églises. Dans Par ci,  par là, le journaliste Georges Dubosc étudie cette tradition, où rien ne manquait du cérémonial du match moderne, mi-temps et fête d’après match comprises.

 

Très anciennement, on avait joué au ballon et à la balle dans les églises au moment de Pâques. Jean Beleth, un théologien de l’Université de Paris, qui vivait avant 1165, dit qu’on jouait à la balle et au ballon dans la cathédrale d’Amiens, où l’évêque lançait la pelote, et aussi dans la cathédrale de Reims, qui était cependant un des sanctuaires les plus vénérés de France. Durand, l’évêque de Mende, qui vivait cent ans après, dans son Rationale officiorum, signale aussi ces jeux de ballon dans les églises, à Noël et à Pâques, comme une survivance des libertés anciennes, accordées aux serviteurs, lors de la fin de l’année.

A Auxerre, la fête du ballon pascal remontait au moins à l’année 1396, car à la date du 13 avril, on  trouve dans les archives du Chapitre de la Cathédrale Saint-Etienne un règlement (ordinatio) pour la cérémonie de la présentation du ballon. On y voit qu’à cette époque, deux chanoines, nouvellement promus, M. Etienne du Hamel et M. Jean Clémente, présentent solennellement le ballon au Chapitre et à l’Archevêque, qui devaient s’en servir pour jouer le jour de Pâques.

Ce « ballon de présentation » ou pelote, parée, ornée de rubans multicolores, fut tout d’abord très volumineuse et quelquefois présentée par deux hommes. Par un décret de ces bons chanoines auxerrois, rendu le 19 avril 1412, il fut cependant statué que ce ballon sacré serait réduit à une grosseur un peu moindre.

Toutefois la balle… canonicale ne devait pas être si petite qu’on pût la tenir d’une seule main, mais de telle grosseur qu’on fût obligé de l’arrêter avec les deux mains : tamen quod non possit comprehendi seu apprehendi una sola manu hominis, dit le latin d’église. Ni trop, ni trop peu, dit la Sagesse des Nations.

Cette présentation du ballon, le jour de Pâques, au doyen du Chapitre, dans la belle église Saint-Etienne, éclairée par de somptueux vitraux, était une véritable fête fort originale pour le « Tout Auxerre » d’alors : magistrats, échevins, gentilshommes et manants. Elle ne fut pas cependant sans amener parfois des incidents et des différends très violents. En 1471, le jour de Pâques, Maître Gérard Royer, docteur de l’Université de Paris, qui avait été nommé chanoine d’Auxerre, n’étant point partisan de cette cérémonie, qu’il trouvait déplacée, ne présenta pas le ballon, ni trop gros, ni trop petit. Le Chapitre d’Auxerre allait se fâcher, quand le chanoine qui avait été nommé l’année précédente, Etienne Gerbault, prêta le ballon qu’il avait conservé devers lui. Et ce jour-là, la cérémonie » put se dérouler suivant la tradition. […]

Comment se passait donc cette fête si curieuse ? Contons-la d’après un vieux manuscrit, reproduit en partie par Ducange. Vers une heure et demie de l’après-midi, le chanoine, nouvellement reçu, se présentait, portant le ballon sur la poitrine, le remettait, par les soins d’un diacre ou d’un clerc, au doyen. Celui-ci, paré de son aumusse fourrée, dont il se couvrait la tête, appuyait le ballon contre sa poitrine, de la main gauche, puis saisissait par la main le chanoine le plus voisin et ouvrait une danse sacrée, suivi des autres chanoines se tenant par la main et formant une ronde joyeuse, une vraie farandole au milieu de la nef de la cathédrale Saint-Etienne.
Alors le doyen entonnait la prose si populaire du Victimx pascali laudes, Immolent Christiani, qui, suivant la tradition, serait l’œuvre d’un chroniqueur allemand, Wippo, originaire de Bourgogne, chapelain de l’empereur d’Allemagne, Conrad II le Salique et d’Henri III le Noir, de 1027 à 1056. Il n’est que juste d’ajouter qu’on a aussi attribué ce chant du XIe siècle à deux moines de l’abbaye de Sainl-Gall, soit à Notker le Bègue, soit à Notker le Lippu. Les érudits allemands, là-dessus, ont entassé les volumes !
Accompagné à l’orgue, le chant très rythmique, se déroulait en même temps que la farandole. A un moment donné, les danseurs se rapprochaient et stationnaient sur le dedalum, « le dédale ». On appelait ainsi une sorte de labyrinthe, formé d’une façon savante et compliquée par des lignes noires, figurées sur le dallage. Ce dédale de la cathédrale d’Auxerre est disparu en 1650, mais il en existait d’autres à Sens, à Amiens, à Saint-Quentin, à Chartres, à l’église de Saint-Berlin à Saint-Omer, à Reims, où les chanoines le firent détruire au XVIIIe siècle, à Bayeux, où il existe encore dans une salle voisine de la Cathédrale. On parcourait à genoux et en priant ces « labyrinthes » et c’était là un exercice de piété, procurant des indulgences, à défaut de pèlerinages en Terre-Sainte ou à Saint-Jacques de Compostelle. Au milieu du cercle, des chanoines et des invités, dansant et chantant, se tenait le doyen du Chapitre, seul au centre du labyrinthe. De là, il jetait le ballon aux chanoines, qui le renvoyaient de la main ou du pied avec une véritable adresse. Rien n’était, du reste, plus original que cette compagnie de chanoines, la tête couverte de leurs aumusses, dont les queues fourrées, agitées par la danse, tournoyaient dans l’air, courant, sautant, chantant, tandis que la pelote, jetée et renvoyée à coups de pied et à coups de poing, bondissait d’un pilier à l’autre.
C’est bien ainsi que ce jeu de la Pelote est décrit dans Le Roman d’Athis :

Li preudhomme et li bachelier
Allèrent le jeux regarder
De pelotes et de plomméees
Dont se donnaient grans colée…

Font la pelote tressaillir,
Puis en commencent à courir
Tous coste à coste, sans trespas
Que l’un fesist l’autre d’un pas;
Tels les suivent, de leur povoir,
Qui faillirent de leur espoir.

Quand les deux teams auxerrois étaient un brin fatigués, à la « mi-temps », c’est-à-dire après la danse, les jeux, les lancers et les renvois de ballon, on offrait à tous les assistants une belle collation, en attendant l’heure des vêpres. Elle était servie dans la salle du Chapitre, aux frais du chanoine qui avait présenté le ballon rond, cette année-là. Les chroniqueurs auxerrois veulent bien nous apprendre qu’on y mangeait avec modestie, et qu’en ce pays de bons vins bourguignons et de crus renommés de la « Côte d’Auxerre » ou de Chablis, « on buvait avec sobriété ».  Nous voulons bien le croire, quoique la chaleur et l’entrain du jeu aient pu servir d’excuse aux buveurs. On faisait même mieux et un des chanoines terminait la collation de la pelote en lisant dans l’Homéliaire la fin de l’Homélie du jour.
Durand, le liturgiste célèbre, dans son Rationalc officiorum (Livre 7, chapitre XVI), a montré que la fête du ballon rond, qui fut longtemps conservée à Auxerre, n’était pas particulière à cette ville. Le clergé jouait aussi à la pelote pendant les fêtes de-Pâques, à Vienne, en Dauphiné. Ce jeu ne se déroulait pas dans l’église, mais dans une salle de l’Archevêché, où tous les chanoines de la cathédrale s’assemblaient, le lundi de Pâques, aux carillons des cloches en volée. Celles-ci devaient sonner pendant toute la durée du repas, qui précédait la partie de pelote. Et parfois le repas,  accompagné de copieuses rasades, se prolongeait…

Ensuite, l’archevêque jetait la pelote. Quand il était absent, ce soin et cet honneur revenaient, dit un manuscrit de cette église, à un officier de l’évêque désigné sous le nom de Mistral ou Ministrialis. A Nevers, on avait joué également au ballon, le jour de Pâques, mais bientôt le jeu avait été abandonné. Seule subsista la collation, avec quelques coups de vin qu’on buvait dans des hanaps « de madre », avec des gaufres toutes chaudes, et des sortes d’oubliés, qui avaient la forme de ces gouttières, de ces canaux que, dans le Nord, on appelait Esckenels ou Esckenaux, d’où vient, soit dit en passant, le nom du pauvre président Deschanel.
A Rouen, les ecclésiastiques, les prêtres, les chanoines aimaient beaucoup le jeu du ballon et de la paume. Les registres de l’Officiante viennent à l’appui de cette constatation. On y voit aussi que ces jeux se terminaient souvent par des rixes et des scènes violentes. C’est surtout à cause de ces inconvénients que les statuts synodaux de Pierre de Colmieu, archevêque de Rouen, en 1245, défendirent le jeu du ballon aux prêtres, comme le fit plus tard, en 1512, Etienne de Poncher, archevêque de Paris. La question de tenue et de costume était aussi pour beaucoup dans ces interdictions. C’est ce qui résulte d’une défense édictée en 1485 au Concile de Sens, défendant aux religieux de jouer la paume en bonnet, en bras de chemise et en caleçon, comme on y jouait habituellement.
En lui-même, le jeu de ballon auquel on s’exerçait le jour de Pâques n’avait rien d’indigne. C’était si vrai que le Chapitre, Clerici du Droit Canon, ne le défend pas et le classe comme un excellent exercice corporel. Aussi bien, les joueurs de paume, de tennis, de football pouvaient s’autoriser d’un très haut exemple et prendre pour protecteur un saint qui n’est point banal, délicat poète latin, parent de l’empereur romain Avitus, par sa femme Pampanilla, saint Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont. Dans une de ses lettres, si curieuses pour les mœurs et les usages de notre pays gallo-romain, au Ve  siècle, il conte que sous une grande allée de tilleuls de sa villa, il jouait au ballon avec son beau-père Eudice, du matin au soir, jusqu’à ce que « la pelote soit usée et hors d’état de servir ». Celui-là était un véritable joueur de « grande classe » comme on dit aujourd’hui, un saint patron du ballon rond, digne de présider aux matchs les plus sévèrement disputés.

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