L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Inattendu
Temps de lecture 15 min

Quand Paris-Madrid se termine à Bordeaux


Marcel Renault

Les 24 Heures du Mans, qui se déroulent ce week-end, n’ont plus rien à voir avec les premières courses automobiles. Celles-ci étaient tout aussi spectaculaires, mais bien plus meurtrières. A plusieurs reprises, les compétitions automobiles ont failli être interdites. Notamment après les accidents en chaîne qui ont émaillé le Paris-Madrid de 1903, lequel s’est du coup terminé à Bordeaux. Pierre Souvestre nous le raconte dans son Histoire de l’automobile.

L’épreuve devait se courir en trois étapes qui étaient : Paris-Bordeaux, Bordeaux-Vittoria et Vittoria-Madrid, soit sur une distance totale de plus de 1 380 kilomètres.

Sur une pareille longueur de parcours, on ne pouvait songer à faire subir à la route de préparation spéciale.

Et celle-ci fut, avant la course, l’objet de toutes sortes de commentaires élogieux ou défavorables selon l’impression de ceux qui la parcouraient. Les organisateurs en général, qui l’apprécièrent en touristes la jugèrent bonne ; en revanche, les coureurs étaient moins optimistes.

Somme toute, la route était en grande partie dure et la voiture victorieuse serait, disait-on, non pas la plus rapide, mais celle qui allierait à la vitesse la plus grande robustesse d’organes.

Le soir qui vit la clôture définitive des engagements, trois cent quatorze véhicules se trouvèrent engagés et les droits d’inscription s’élevaient à une somme de plus de 70 000 francs. Ces chiffres en disent plus que tout commentaire. La maison Mors, entre autres, avait engagé quatorze grosses voitures ; les Dietrich, douze ; les Panhard, quinze ; Mercedes, quatorze.

Un des à-côtés de l’épreuve et qui n’était pas dépourvu d’intérêt, fut la caravane de touristes qui accompagnèrent la course.

Soixante et une voitures, depuis les 40 chevaux jusqu’aux plus modestes 7-chevaux, prirent le départ à la place de la Concorde, quatre jours avant les voitures de course. Les touristes devaient également faire le parcours de Paris-Madrid. Mais ils le firent à leur façon, par le chemin des écoliers, passant par le centre de la France et l’Auvergne, ayant le temps d’excursionner et de pousser des pointes en dehors de leur itinéraire. On sait d’ailleurs qu’ils furent les seuls à accomplir le trajet de Paris à Madrid. Ils atténuèrent par leur présence la déception des Espagnols qui s’étaient apprêtés à fêter les coureurs par une série de fêtes dont l’éclat promettait d’être incomparable.

Le dimanche 24 mai, vers trois heures du matin, à la sortie de Versailles, fut donné le premier départ, à une minute d’intervalle. D’abord ce furent les grosses voitures, puis les voitures légères, enfin, en dernier lieu, les voiturettes et les motocyclettes. La route avait été formellement interdite à toute autre voiture que les engins de course.

On a bien souvent épilogué sur cette course Paris-Madrid. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’enthousiasme qu’elle suscita dans le public fut colossal. On estima à cent mille le nombre des personnes qui se transportèrent de toutes parts autour de la pièce d’eau des Suisses, à Versailles, où se donnait le départ. A 3 h 45, Jarrott sur sa Dietrich, à qui le sort avait donné le numéro 1, partait au milieu des acclamations de la foule, et de minute en minute, tous les concurrents s’élançaient. Sur les 550 kilomètres du parcours, on retrouvait la même affluence, surtout aux endroits où l’on pensait que la nature du terrain permettrait aux concurrents d’atteindre les plus grandes vitesses.

Malheureusement, le service d’ordre, en maints endroits, laissa à désirer : gendarmes et pompiers furent plus occupés à voir la course qu’à maintenir la foule sur les bas côtés de la route.

Il en résultait pour les concurrents, comme l’expliqua un reporter, la perpétuelle appréhension, qui ne fut hélas que trop justifiée, d’avoir constamment devant les yeux une route barrée par le public dont l’imprudence n’a d’égale que son ignorance du danger.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Depuis Chartres, L. Renault tint constamment la tête, et son arrivée à Bordeaux fut chaudement acclamée. Derrière lui suivaient, dans un ordre que les incidents inséparables de la course modifiaient à tout instant, Jarrott, Gabriel, Salleron qui, avec leurs Mors, vont être premier et troisième du classement général, Baras, de Crawhez, etc. Les voitures, aussitôt arrivées à Bordeaux, se rendaient à l’Exposition située aux Quinconces, et toute l’après-midi, la foule ne cessa de défiler devant les puissants engins de course.

Le soir, la réception organisée à l’Automobile Club bordelais fut empreinte de tristesse, car on connaissait les accidents qui endeuillaient l’épreuve.

La liste de ces accidents est longue et douloureuse : c’est, tout d’abord, la voiture de Gras, aplatie contre la barrière d’un passage à niveau. Par miracle, son conducteur est indemne. Puis, auprès de Couhé-Vérac, c’est le choc terrible contre un arbre qui laisse le malheureux Marcel Renault inanimé, la mort ne devant faire son œuvre que quarante-huit heures plus tard. A l’entrée d’Angoulême, M. G. Richard brise sa voiture contre une charrette. A Angoulême encore, un soldat se précipite pour sauver une fillette qui allait être écrasée. Son dévouement lui est fatal. Il est tué pendant que la voiture, qui a fait une embardée, cause deux morts.

A Saint-Pierre-du-Palais, Stead fait panache [se retourne] et est blessé. Près de Libourne, Lorraine-Barrow, malade depuis le départ et qui ne restait au volant que par un prodige d’énergie, voulant éviter un chien, butte à plus de 100 à l’heure contre un arbre. Son mécanicien est tué sur le coup. Lui-même, projeté dans un fossé, contracte une pneumonie qui l’enlèvera en quelques jours. Le motocycliste Lesna tombe à un passage à niveau et se brise la rotule.

L’un des concurrents, M. Mouter, qui se classa dixième, raconte ainsi un accident dont il fut témoin :

La voiture de M. Delaney fit panache et par un prodige d’équilibre resta suspendue en haut d’un talus. Les deux hommes, emboîtés dans leur siège, ont dû être retirés de dessous le véhicule où ils ont passé un moment critique. A peine en sont-ils sortis, tout étonnés de se trouver sains et saufs, que M. Delaney se met à la recherche de son appareil photographique qu’il retrouve intact ! Il écarte les curieux et prend quelques clichés de l’accident, à la stupéfaction des spectateurs certainement plus émus que lui.

Enfin, tout le monde connaît l’acte généreux de Mme Du Gast, qui pilotait une Dietrich, abandonnant la course alors qu’elle avait merveilleusement marché jusqu’alors et qu’elle avait une chance de premier ordre de se classer au nombre des vainqueurs, pour porter secours à un concurrent blessé ; et son cas ne fut pas isolé.

Le soir même du 24 mai, le gouvernement prenait la décision d’interdire la continuation de la course et en même temps qu’il la notifiait au gouvernement espagnol, il faisait parvenir aux autorités de Bordeaux des ordres en conséquence. Les accidents qui s’étaient produits forçaient le ministre de l’Intérieur à prendre ce parti et l’on apprit bientôt que le gouvernement espagnol adoptait la même mesure sur son territoire.

La course était donc achevée.

Le départ de Bordeaux s’effectua dans des conditions presque grotesques, et n’étaient les douloureux souvenirs qui obsédaient les esprits, chacun se fut amusé de l’excès de précautions prises à ce propos.

Conformément aux ordres reçus, la municipalité bordelaise avait fait mettre les scellés sur tous les véhicules. Laissons la parole à un journal sportif de l’époque :

Sur le cours du 30 Juillet qui mène des Quinconces à la place de la Comédie, on a vu défiler d’étranges cortèges, en général composés ainsi : une rosse étique attelée à un fiacre, dans le fiacre un agent commis à la garde de l’auto, et derrière le fiacre, attachée avec une corde, une 80 ou une 100 chevaux. Le commissaire central, entouré d’une escorte d’agents, ne consent à délivrer le véhicule que sur un engagement formel de le conduire au train.

Ainsi, la plupart des voitures furent expédiées par le chemin de fer ; à peine quelques-unes revinrent par la route à petite allure. Ainsi finit Bordeaux-Paris par le lamentable défilé dé voitures remorquées comme des prisonnières à travers les rues de Bordeaux.

LE LIVRE
LE LIVRE

Histoire de l’automobile de Pierre Souvestre, H. Dunod et E. Pinat, 1907

SUR LE MÊME THÈME

Inattendu États-Unis : les fiascos de l’impeachment
Inattendu Manger un steak, c’est classe
Inattendu L’alliance de l’artiste, du chimiste et du hasard

Dans le magazine
BOOKS n°101

DOSSIER

Les surprises de l'hérédité

En librairie

Accusé Chaïm, levez-vous !

Extraits - Non fiction

Aux sources du wahhabisme

par Malise Ruthven

Bestsellers

Famille de dépressifs

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.