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Inattendu
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Qui sommes nous sans notre bibliothèque ?


Bien sûr il y a le Brexit, les migrants qui meurent en Méditerranée, Donald Trump qui s’agite et les huitièmes de finale de l’Euro qui approchent, mais heureusement nous avons nos livres. De quoi trouver, ce week-end, matière à réfléchir, comprendre ou s’échapper. Tout un monde à portée de main, et parfois toute une vie. La bibliothèque de l’ardent lecteur est comme un autre lui-même, souligne Sandrine Tolotti dans son dernier post du blog de Books. Mais dans cette accumulation si personnelle, le bonheur se mêle aussi parfois d’inquiétude.

 

Je pense, parfois, qu’il ne peut rien m’arriver de pire que de perdre ma bibliothèque. C’est idiot. Je sais que des malheurs bien plus grands me guettent, comme tout le monde. Mais rien n’y fait, cette pensée est de nouveau venue me tenailler il y a quelques jours, alors que je regardais heure par heure l’eau de la Marne monter à quelques pas de la bicoque que j’habite dans un quartier charmant mais inondable de la région parisienne : les livres y sont installés au point le plus bas, le plus proche des berges. Comme souvent dans les moments de désarroi, je me raccroche à un récit qui réconforte. Cette fois, je me suis rappelé le texte magnifique que l’écrivain chilien Ariel Dorfman a écrit dans le second tome de ses mémoires, Feeding on Dreams, sur l’étrange destinée de ses livres, à la fois engloutis et sauvés par une crue ; l’un des témoignages les plus bouleversants que je connaisse sur l’amour des livres et l’expatriation.

En le lisant la première fois, en 2011, j’avais tremblé à l’unisson du romancier en exil (militant d’extrême gauche, Ariel Dorfman avait dû quitter le Chili après le coup d’Etat de Pinochet) qui décroche son téléphone un jour maussade de l’hiver 1982, neuvième année de déracinement, pour entendre parler espagnol. Cela s’annonçait comme l’un de ces coups de fil d’amis restés au pays et annonciateurs d’une sale nouvelle – torture, disparition, mort. Qui était-ce cette fois ? Cette fois, « la victime n’était pas un être humain, écrit Ariel Dorfman. C’était ma bibliothèque ». L’ami (son beau-frère) lui explique que des pluies torrentielles ont provoqué la crue de la rivière Mapocho, inondant la cabane où étaient stockés une centaine de cartons de ses livres : « Tu as perdu la moitié de ta bibliothèque. Je suis terriblement désolé ».

En le lisant la première fois, j’avais été chamboulée par la réaction qui suit l’annonce, à laquelle ni moi ni l’homme au bout du fil n’étions préparés : au lieu d’être anéanti, Ariel Dorfman jubile. A vrai dire, il vient de retrouver la moitié de cette bibliothèque, la « pierre angulaire » de sa vie, qui lui « avait été retirée à jamais » le jour de son départ.

En le lisant la première fois, j’avais souri aussi, en m’imaginant ces fichus bouquins qui envahissaient l’espace, « s’accumulant même dans la salle de bains et la cuisine ». « Comme chez moi », avais-je pensé avec une sorte de joie enfantine : dans ma maison du bord de l’eau, les livres se sont infiltrés partout. Dans la cuisine, ils trahissent ouvertement Georges Perec, qui énonce dans Penser/Classerqu’on n’y « met généralement qu’un seul genre d’ouvrages, ceux que précisément on appelle des “livres de cuisine” », puisque pas un seul ouvrage de recettes n’est entreposé là. Au lieu de quoi parade entre l’évier et le four un assemblage hétéroclite, qui a dû naguère obéir à une logique depuis longtemps oubliée, où l’on trouve pêle-mêle une étude sociologique du pique-nique, une biographie de Thelonious Monk et une autre de Beckett, un Belle du Seigneur tout fourbu et un Lolita guère plus fringant, aux côtés de deux jeunots (relatifs), Trois fermiers s’en vont au bal de Richard Power et L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza. De la salle de bains, toujours en infraction au constat de Perec (« Il est rarissime de trouver des livres dans une salle de bains, bien que ce soit pour beaucoup de gens un lieu favori de lecture. L’humidité ambiante est unanimement considérée comme la première ennemie de la conversation des textes imprimés »), nous avons fait l’empire du polar, pour des raisons que je ne m’explique pas tout à fait mais qui n’ont jamais fait l’objet de la moindre discussion tant la chose nous a toujours paru aller de soi…

A présent complètement dans la peau d’Ariel Dorfman, j’avais ressenti le manque de cette bibliothèque comme l’une des pires blessures de l’exil : « Ces livres, remplis de notes gribouillées dans les marges, avaient été mon seul luxe au Chili, les compagnons de mes voyages intellectuels, mes meilleurs amis dans le monde ». Voilà que l’écrivain chilien dialoguait à travers les siècles avec Montaigne évoquant ces « bons et sûrs amis » que sont les livres ; ces « amis qui ne nous trompent jamais », dira un peu plus tard le délicieux Emile Faguet, chouchou de la Booksletter.

Il faudrait pouvoir expliquer aux non-amoureux des livres (mais ils sont sans doute peu nombreux à se promener par ici) que les bibliothèques ne ressemblent pas à leur réputation d’ascétisme grisâtre, de pénombre enturbannée de moleskine ou de papier de soie ; que l’air alentour n’a pas le côté poudreux des espaces confinés, asphyxiant, mais le côté vivifiant du grand large ; que, sous leurs airs un peu pépères, vaguement bonnet de nuit, elles ne sont que folle passion ! Car cet ensemble de « supports rectilignes, parallèles entre eux, ni trop profonds ni trop espacés » (Perec) où l’on range des « parallélépipèdes composés d’une couverture et de pages avec des mots imprimés » (Jean-Jacques Brochier) éclatent de vie, voyez-vous. Chaque livre renvoie à une histoire vécue, un moment de l’existence, une phase de questionnement intellectuel ou une heure d’enchantement du bibliophile. Les bibliothèques abritent des textes qui vous accompagnent toute une vie et d’autres que l’on renierait bien mais pour lesquels nous éprouvons la même tendresse que pour nos bêtises de jeunesse ; il y a les livres-révélation qui font bifurquer à jamais et les livres un peu faciles des jours de fatigue que l’on dévore avec le même plaisir un peu coupable qu’une barquette de frites bien grasses un week-end de tournoi de foot ou qu’un numéro de Paris-Match un peu crapouilleux ; il y a les livres hérités aussi, et les ouvrages empruntés-jamais-rendus qui portent encore la juste empreinte de l’ami(e) perdu(e) de vue. Et puis, une bibliothèque est faite de ces passages soulignés, de ces annotations qui rappellent des années d’études, des émotions révolues, des réflexions qui paraissent rétrospectivement un peu étranges ou parfaitement imbéciles. A tous sont associés des sentiments, des illuminations, des joies, des peines, des rires, des larmes. Une bibliothèque, ça garde souvent le souvenir du premier frisson amoureux (par procuration, peut-être, et alors ?) : était-ce avec Frédéric Moreau ? (« Ce fut comme une apparition ») ; celui de la première expérience de résistance passive : était-ce avec Bartleby ? (« Je préfèrerais ne pas ») ; l’empreinte du premier deuil aussi : était-ce avec Bambi ? (« Bambi ne revit plus jamais sa mère ») Ou avec Barthes ? (« Ouate du dimanche matin. Seul. Premier dimanche matin sans elle. Je sens le cycle des jours de la semaine. J’affronte la longue série des temps sans elle. »)

Chaque bibliothèque raconte un peu, beaucoup, passionnément, l’histoire de celui qui l’a composée. Dans Le Léopard au garrot, le livre de Mémoires de Jean-Christophe Ruffin, l’homme accompli se souvient du petit garçon élevé par ses grands-parents qui s’introduisait régulièrement par effraction, puisque la pièce lui était interdite, dans la bibliothèque de son médecin de grand-père : « Un jour que j’y feuilletais les Contes drolatiques de Balzac, on m’a appelé. Me sentant coupable, j’ai refermé le livre précipitamment, y écrasant un insecte qui se trouvait entre deux pages. Ce souvenir d’enfance, je l’ai gardé toute ma vie, jusqu’au jour où, adulte, au cours d’un de mes déménagements, j’ai retrouvé le livre et son insecte ». Avouez que ce livre et son insecte valent leur pesant de madeleines.

Et puis, qui n’a jamais ressenti à quel point une bibliothèque n’est pas un héritage comme un autre en débarrassant la maison d’un lecteur après le décès ? L’anthropologue Michèle Petit rend un joli hommage à sa mère, dont elle est en train de trier les livres, dans la préface de l’édition de poche de L’Art de lire, récemment parue chez Belin : « Je découvre que démonter la bibliothèque d’un disparu est un geste sacrilège, bien plus que disperser ses habits ou les objets qui l’entouraient. La bibliothèque de quelqu’un, fut-elle constituée de dix volumes ou de cinq mille, ce sont ses rêves. En touchant ses livres, j’avance avec impudeur dans ses territoires les plus intimes. Les rêves de ma mère étaient faits de beaucoup de traités scientifiques sur l’évolution du vivant, le cosmos ou le système nerveux. De beaux livres sur les oiseaux, leurs plumages, leurs mœurs, leurs chants. De poésies françaises du XXe siècle, de romans américains, de dictionnaires très savants. Et d’îles aux antipodes gardées secrètes : entre deux ouvrages d’art, je découvre un jeu de cartes et documents sur l’océan Pacifique dont je n’avais jamais entendu parler. »

Les livres ont dans la vie des grands lecteurs quelque chose des cailloux dans la poche du petit Poucet. Difficile de retrouver son chemin sans eux. La perte est d’autant plus terrible qu’il faut partir à l’étranger en suivre d’inconnus et qu’il est impossible « d’ouvrir une page, consulter une note, chercher une scène de Shakespeare ou de Cervantès que j’avais marquée », comme en témoigne Ariel Dorfman. Il faudra attendre à l’écrivain 1990 pour retourner au Chili (six mois seulement, le temps de se rendre compte qu’après dix-sept ans d’exil, il n’y trouve plus tout à fait sa place) et renouer avec le plaisir de fouiner dans ses volumes – quelle était, déjà, cette phrase de Montaigne sur la pauvreté de l’esprit ?* Et connaître la plénitude déchirante de rencontrer, le jour, les familles de disparus à la recherche des corps de leurs proches, en retrouvant le soir la détermination d’Antigone à enterrer son frère.

D’abord réfugié à Paris, Ariel Dorfman s’était raccroché à la pensée consolatrice de la présence lointaine de ses livres, là-bas, dans la maison envahie qu’il refuse de vendre pour cette raison même : « C’était un réconfort quotidien, au milieu de notre dépossession en exil, d’imaginer cette bibliothèque cosmique à la maison. C’était ma vraie personnalité, la meilleure part de moi-même, c’était la vie de lecture et d’écriture à laquelle j’avais aspirée, l’espace où j’avais été le plus créatif. Empaqueter les livres une fois que nous avions fui le pays aurait été reconnaître notre errance comme éternelle. »

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Même acheter un livre lui semble une infidélité ; c’était admettre que l’exil allait durer suffisamment longtemps pour justifier la fondation d’une nouvelle bibliothèque, gage d’abandon définitif de la première. « Il nous faut un dictionnaire français-espagnol », plaidait régulièrement sa femme, s’attirant inévitablement cette rebuffade indignée : « J’en ai six au Chili ». L’idée de ces livres qui l’attendaient lui faisait alors comme une ancre « dans le marais toujours changeant de l’exil ».

Pendant des années, comme bien des exilés, l’écrivain s’est donc accroché à l’illusion que loin des yeux n’est pas toujours loin du cœur. Mais la réalité s’est rappelée à lui et un jour, pour vivre, Ariel Dorfman a vendu la maison et confié ses cartons de livres au beau-frère qui téléphonera un jour maussade de l’hiver 1982. « J’avais pleuré la disparition de mes livres pendant les nuits sinistres de l’exil, lorsque je passais en revue l’ordre impalpable dans lequel certains de mes volumes préférés étaient posés sur l’étagère. Ils avaient commencé de s’effacer de ma vie. » C’est pour cela, parce qu’il avait cessé, à force d’éloignement, de croire en l’existence de cette bibliothèque, en la possibilité de tenir encore entre ses mains un jour le moindre de ces livres, qu’Ariel Dorfman est « reconnaissant à cette rivière de s’être attaquée à ce que je possédais de plus cher. Cette montée des eaux avait sauvé ma bibliothèque, l’avait bizarrement rendu réelle à mes yeux une nouvelle fois. Au lieu de regretter la moitié qui avait été perdue à jamais, quelque chose en moi se réjouissait de la résurrection de ce que j’avais abandonné pour mort ».

La bibliothèque du poète Walter Mehring n’a pas eu cette chance. Pas de résurrection pour elle. Quoique… Héritée de son père, cette fabuleuse collection de livres a pu être sauvée une fois, quand l’intellectuel parti se réfugier à Vienne l’avait faite sortir clandestinement d’Allemagne (les livres « dangereux » camouflés sous ses livres d’enfants et les textes grecs et latins pour tromper la douane). Il lui avait fallu une semaine pour tout ranger à l’identique. Mais elle sera réduite en cendre par les nazis le 12 mars 1938, jour de l’Anschluss. Définitivement détruite. A ceci près que Walter Mehring, sauvé par une nouvelle fuite, l’a ressuscitée à jamais dans un livre magnifique, à la fois prodige d’érudition et d’humour mordant (et réédité en 2014 par les Belles Lettres). Cela commence ainsi : « C’est à Vienne, avant sa chute, que j’ai possédé pour la dernière fois un foyer… Je m’y trouvais encore entouré par les livres provenant de la bibliothèque de mon père, et leur devais de me sentir chez moi ». Je n’ai pu m’empêcher de lire le récit d’Ariel Dorfman en me demandant s’il avait lu celui de Mehring, juif comme lui, fuyant la tyrannie comme lui, orphelin d’une bibliothèque comme lui. Incapable de vivre sans, comme lui. Page après page, le poète allemand déballe donc en pensée ses caisses de livres issus de cette « muraille protectrice édifiée pour moi par mon père », cette « unique configuration historique, esthétique, philosophique » de l’esprit du XIXe siècle. Il la prend toute, avec les espérances, les sagesses, mais aussi les toxines, les menaces et les « prognoses trompeuses » qu’elle contient. Les Contes de Grimm, qui enseignent « comment on se défend des esprits frappeurs qui hantent les cheminées » ; les « belles châtelaines moyenâgeuses » de Walter Scott qui peuvent faire chavirer un cœur d’adolescent ; les « ouvrages anticapitalistes, anticléricaux, que je détectais du premier coup comme les lanternes rouges d’un quartier réservé et dont je faisais mes délices » ; Rimbaud, qu’il a lu tout son saoul ; le DécaméronLes Liaisons dangereuses, les nouvelles de Maupassant, qui contiennent « chaque degré du tourment de l’amour » ; le choc Proust ; et La Critique de la raison pure, que Sigmar Mehring lisait à voix haute à son fils lorsqu’il fut foudroyé par une crise cardiaque. Vous vous souvenez de Faber, le vieux professeur de Farenheit 451 ? De ce qu’il dit à Montag, le pompier qui prend le maquis où l’on sauve les livres en substituant la mémoire au papier ? Il dit cela, Faber : « Vous n’avez pas besoin de livres, mais de ce qu’il y avait autrefois dans les livres. »

J’avais entrepris de relire les récits d’Ariel Dorfman et de Walter Mehring pour me faire du bien face à la montée des eaux. Ils ont fait leur œuvre. Comme dans les Contes de La Fontaine, cette histoire a une morale : nulle tyrannie, nulle crue, nul bûcher, n’a le pouvoir d’anéantir vraiment une bibliothèque qu’on aime.

 

 

* « La pauvreté des biens est aisée à guérir ; la pauvreté de l’âme impossible. »

 

 

LE LIVRE
LE LIVRE

Feeding on Dreams: Confessions of an Unrepentant Exile de Ariel Dorfman, Houghton Mifflin Harcourt, 2011

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