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La rançon ou la mort, l’impossible dilemme des otages

Les États occidentaux sont de plus en plus souvent confrontés à l’enlèvement de leurs ressortissants par des groupes terroristes ou criminels. Négocier ? Payer une rançon ? Certains le font, d’autres s’y refusent. Pour sortir de ce dilemme moral et politique, mieux vaut s’en remettre à des professionnels.


© Jean-Claude Coutausse / Divergence

En France, un enlèvement est une affaire d’État. Ici, en avril 2014, à l’arrivée de Didier François, Édouard Élias, Nicolas Hénin et Pierre Torres, détenus pendant dix mois en Syrie.

Le verbe « kidnapper » – de l’anglais kid (« enfant ») et nap (« enlever ») – est apparu à la fin du XVIIe siècle dans les pages de la London Gazette à propos d’un certain John Dykes, reconnu coupable d’avoir « kidnappé des sujets de Sa Majesté pour les envoyer travailler dans les plantations d’outremer ». Edward Phillips, le neveu du poète John ­Milton, jugea le terme suffisamment courant pour le faire figurer en 1678 dans la quatrième édition de son dictionnaire. Plus tard, au milieu du XIXe siècle, le mot blackbirding [de blackbird, « merle noir »] fut forgé pour désigner ­l’enlèvement de Noirs en vue d’en faire des esclaves.

 

Les prises d’otages remontent bien sûr à la nuit des temps. La mythologie grecque regorge d’affaires de ce genre. Et les enlèvements étaient monnaie courante dans l’Angleterre médiévale ainsi que chez les corsaires barbaresques qui écumaient la Méditerranée et chez les brigands des montagnes du sud de l’Italie. La pratique s’est aujourd’hui professionnalisée et a pris un tour plus inquiétant, comme le montrent le journaliste américain Joel Simon et l’économiste britannique Anja Shortland dans les ouvrages qu’ils ont chacun consacré à la question 1.

 

Les enlèvements – qu’ils visent à extorquer des fonds, à obtenir des concessions politiques ou à semer la terreur – et les libérations d’otages font désormais l’objet d’analyses approfondies, ces deux pratiques évoluant au gré de l’actualité internationale, des conflits mondiaux et du progrès technologique.

 

Après l’invasion de l’Irak, en 2003, les prises d’otages à caractère politique ont considérablement augmenté, souligne Joel Simon, qui travaille depuis une vingtaine d’années au Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et est intervenu à ce titre sur des dizaines d’affaires d’enlèvement. En février 2002, la vidéo montrant la décapitation au Pakistan du journaliste Daniel Pearl, du Wall Street Journal, par un groupe djihadiste proche d’Al Qaïda avait envoyé un terrible signal aux gouvernements occidentaux peu enclins à négocier. Mais les enlèvements qui se sont multipliés à la faveur du chaos ayant suivi l’invasion de l’Irak ont fait apparaître de profondes divergences entre les États sur la façon de gérer ce genre de situation.

 

Alors que les groupes terroristes perfectionnaient leurs méthodes en s’inspirant les uns des autres et en tirant avantage des nouveaux outils de communication pour faire connaître leurs revendications, il devenait urgent pour les États de définir leur doctrine. « Les prises d’otages, c’est de l’argent facile […]. Une activité rentable et précieuse », reconnaissait avec un brin de cynisme Nasser al-Wahishi, le chef d’Al Qaïda dans la péninsule Arabique. Diffuser des images insoutenables d’otages enchaînés puis menacer de les exécuter s’est révélé un moyen extrêmement efficace de se procurer des fonds.

 

Difficile de prendre la mesure exacte du phénomène, soulignent Simon et Shortland. Mais l’on estime au bas mot que 657 Occidentaux ont été enlevés par des groupes terroristes au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie entre 2001 et 2015, soit 45 par an en moyenne. Le nombre d’enlèvements crapuleux est quant à lui beaucoup plus élevé. Rien qu’au Mexique, les autorités recensent 1 700 enlèvements pour la seule année 2013, un chiffre que Simon juge très en deçà de la réalité. Pas étonnant, dès lors, que les groupes terroristes et les organisations criminelles fassent parfois cause commune, les secondes vendant leurs captifs aux premiers.

 

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Les deux auteurs consacrent une bonne partie de leurs livres respectifs à la façon dont les gouvernements gèrent cette vague d’enlèvements, notamment parce qu’elle soulève quantité de questions auxquelles il n’est pas aisé de répondre. Le paiement d’une rançon encourage-t-il de nouvelles prises d’otages ? Finance-t-il le terrorisme ? Incite-t-il les ravisseurs à revoir leurs exigences à la hausse ? Et fait-il courir des risques accrus aux journalistes et aux travailleurs humanitaires ?

 

 

En 2007, après que Séoul eut payé une rançon de 10 millions de dollars pour la libération de 21 missionnaires sud-coréens retenus en otage en Afghanistan, les talibans annoncèrent que cette somme servirait à financer une vaste offensive contre les forces européennes et américaines. C’est une leçon que l’on retient.

 

Face à la complexité politique, morale et stratégique de la question, chaque État occidental a élaboré sa doctrine en tenant compte de sa législation, de sa culture politique et de ses intérêts stratégiques. Officiellement, le Royaume-Uni et les États-Unis ne négocient pas. L’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse le font, ce qui peut déboucher sur le paiement d’une rançon, la libération de prisonniers ou le dégel d’avoirs. En France, où l’on estime qu’il est de la responsabilité de la nation de protéger ses ressortissants, l’enlèvement est une affaire d’État. Ce ne sont pas simplement la famille ou l’employeur de l’otage qui sont visés, mais bien les intérêts de la France. L’Élysée intervient à toutes les étapes.

 

Dans les pays d’origine des otages, toutes les attitudes sont donc ­possibles face aux ravisseurs, de la capitulation pure et simple au refus absolu de négocier. Dans ceux des preneurs d’otages, la stratégie se fonde sur une « prudente analyse coûts-bénéfices » et des considérations sécuritaires, explique Anja Shortland : « Tant que des groupes comme Boko Haram ou les insurgés salafistes du Mali ne menacent pas sérieusement le pouvoir central, on les laisse en général contrôler les régions arides et reculées du pays – même s’ils enlèvent, de temps à autre, un ­mis­sionnaire ou un travailleur humanitaire étranger. »

 

L’opinion publique joue un rôle considérable dans ce genre d’affaire. La journaliste Florence Aubenas, retenue six mois en otage en Irak en 2005, y a beaucoup contribué. La vidéo dans laquelle elle lançait un appel à l’aide, le visage émacié et les cheveux en bataille, déclencha une intense campagne médiatique. La France aurait versé 10 millions de dollars pour sa libération, même si Paris le dément. Depuis lors, Aubenas se mobilise en faveur des otages : elle épaule les familles des victimes et encourage la médiatisation des enlèvements de manière à maintenir la pression sur le gouvernement. À son sens, quand la population fait du tapage, les gouvernements n’ont pas d’autre choix que de négocier. Mais attention aux gesticulations politiques et à l’emballement médiatique, prévient le grand reporter du Figaro Georges Malbrunot, qui a lui aussi été séquestré en Irak en 2004. S’il reconnaît que la mobilisation de l’opinion lui a sauvé la vie, il est convaincu que la divulgation du montant de sa rançon – on parle de 15 millions de dollars pour sa libération et celle de son confrère Christian Chesnot – a incité les preneurs d’otages à faire de la surenchère.

 

Quoi qu’il en soit, déplore Simon, les efforts récents de la communauté internationale pour s’entendre sur une position commune alliant fermeté et humanité ont été mis à mal par Donald Trump. Le président américain ne s’intéresse qu’au bénéfice en termes d’image que procure le retour d’un otage sain et sauf dans son pays. Il n’a que faire de la complexité stratégique des négociations et de la connaissance du terrain souvent extrêmement précieuse d’un corps diplomatique compétent et expérimenté.

 

 

La police d’assurance « kidnapping et rançon » a vu le jour en 1932, à la suite de l’enlèvement et du meurtre aux États-Unis du fils encore bébé de l’aviateur Charles Lindbergh. Ce type de contrat ne s’est toutefois imposé qu’après une série d’enlèvements de personnalités dans les années 1970 en Europe. En 1982, des experts de la sécurité montent la première société de conseil en enlèvements, Control Risks, qui offre de mener les négociations de libération pour le compte de la famille ou de l’employeur de l’otage. Que l’entreprise ait son siège à Londres cadre mal avec la doctrine britannique du zéro concession. Apparaissent dans la foulée des programmes de formation à la prévention et à la gestion du risque d’enlèvement. L’assurance kidnapping, dans toutes ses composantes, est désormais un secteur florissant qui a ses conférences, ses congrès et sa méthodologie. Control Risks se targue d’avoir résolu entre 2000 et 2014 plus de 85 % des affaires qui lui ont été confiées. Il est bien sûr préférable d’éviter de se faire enlever, mais, si cela se produit, la meilleure façon de faire libérer un otage et d’obliger les ravisseurs à rabattre leurs prétentions semble être de confier l’affaire à des négociateurs professionnels.

 

En théorie, cela paraît simple : si aucune rançon n’avait jamais été versée, il n’y aurait pas d’enlèvements. Mais c’est faire fi de la nature humaine et peu de cas de la souffrance des otages et de leurs proches. On ne peut pas demander à la famille ou à l’employeur de consentir au sacrifice d’une vie humaine sans être en mesure de leur certifier que cela ­permettra d’en sauver beaucoup d’autres. « Personne ne devrait avoir à mourir pour une stratégie qui ne ­fonctionne pas », observe Joel Simon.

 

Après une vingtaine d’années passées dans cet obscur labyrinthe, il est désormais partisan de l’« ambiguïté stratégique », à savoir que les gouvernements ne dévoilent pas leurs intentions et s’appuient sur des négociateurs professionnels. Les médias, pendant ce temps, doivent être tenus de respecter certains principes, et les familles bénéficier d’une prise en charge.

 

Le 27 janvier 2014, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté une résolution interdisant le paiement de rançons aux groupes terroristes. Mais, pointe Anja Shortland, chacun sait combien il est difficile d’imposer une règle à des États souverains. Il serait plus réaliste de s’en remettre à des ­spécialistes : les ­assureurs et leurs experts de la gestion des risques, dont les méthodes éprouvées pour « orchestrer des transactions dans le monde de l’économie souterraine » représentent « la gestion privée dans ce qu’elle a de plus prometteur ».

 

S’il y a une conclusion à tirer de ces deux livres – celui de Simon est plus accessible, celui de Shortland plus technique –, c’est que l’enlèvement est une activité en mutation constante, qui évolue au gré de la demande. Là où règnent la pauvreté, l’anarchie et les conflits, l’enlèvement de ressortissants étrangers et de riches compatriotes est souvent l’un des seuls moyens de se procurer des fonds. Si l’on veut adopter une position cohérente, il faut prendre conscience que la prise d’otages relève d’une stratégie de guerre et qu’on ne parviendra à l’éradiquer qu’en neutralisant les organisations terroristes et criminelles, et en prenant des mesures de sécurité renforcées.

 

Une chose est sûre en tout cas : le paiement d’une rançon ­permet le plus souvent de ­sauver la vie des otages. L’Espagne, dont la position consiste à négocier avec les ravisseurs et à imposer la plus grande discrétion aux médias, a certainement dû débourser des sommes importantes, mais aucun autre pays n’a épargné la vie d’autant de ses ressortissants. Les quelque 70 Espagnols enlevés ces dernières années par des groupes islamistes et des pirates sévissant au large de la Somalie sont tous rentrés chez eux sains et saufs. Et cela aussi, c’est une leçon que l’on ­retient.

 

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 14 juin 2019. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. Anja Shortland, Kidnap: Inside the Ransom Business (Oxford University Press, 2019).

Pour aller plus loin

♦ Otages, une histoire. De l’Antiquité à nos jours, de Gilles Ferragu (Gallimard, « Folio », 2020). Cet historien spécialiste des relations internationales et du terrorisme retrace la généalogie de la prise d’otages.

♦ Rançons. Enquête sur le business des otages, de Doro­thée Moisan (Fayard, 2013). Une journaliste de l’AFP s’intéresse aux rouages économiques des enlèvements.

♦ Mémoires d’otages, de Georges Malbrunot et Christian Chesnot (Calmann-Lévy, 2005). Les deux journalistes livrent à la fois un témoignage de leurs cent vingt-quatre jours de captivité en Irak, en 2004, et une enquête sur les dessous de leur libération.

♦ S’enfuir. Récit d’un otage, de Guy Delisle (Dargaud, 2016). Le bédéiste québécois ­raconte la captivité de Christophe André, un membre de Médecins sans frontières (MSF) enlevé par un groupe tchétchène en 1997.

LE LIVRE
LE LIVRE

We Want to Negotiate: The Secret World of Kidnapping, Hostages and Ransom (« Nous souhaitons négocier. Le monde secret des enlèvements, des otages et des rançons » de Joel Simon, Columbia Global Reports, 2019

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