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Réapprenons l’art oratoire !

La propagande nazie a discrédité la rhétorique, née il y a 2 500 ans en Sicile. Elle se résume désormais aux « petites phrases » cousues sur mesure pour les médias. Bien comprise, elle est pourtant le meilleur antidote contre la propagande. Il est urgent de réapprendre que l’art de « bien dire » est aussi l’art de « dire le bien ». N’est-ce pas, Martin Luther King ?


©Lehnartz/Ullstein/Getty

Malgré une prononciation hésitante, le « Ich bin ein Berliner » de Kennedy est un coup de génie oratoire. Immédiatement, son auditoire s’enflamme et laisse éclater sa joie.

Il apporte son propre pupitre. À droite et à gauche, il fait installer les vitres à demi transparentes des téléprompteurs. Ce sera sa dernière grande apparition en Allemagne. « Aux Européens », c’est ainsi que ses collaborateurs ont intitulé le texte. Et c’est bien à eux, aux Européens, que Barack Obama s’adresse : le 25 avril 2016, il prononce à Hanovre l’un de ces discours qui l’ont rendu célèbre et fait élire président des États-Unis.

Charismatique et charmant, malicieux et poignant, il passe avec aisance d’un registre à l’autre. Son discours semble sorti tout droit d’un manuel : au début, ce que les rhétoriciens appellent la captatio benevolentiae, le fait de s’attirer la bienveillance de l’auditoire (« Je dois avouer que le peuple allemand occupe dans mon cœur une place toute particulière »). À la fin, une conclusio classique (« Car une Europe unie, jadis le rêve d’une poignée de personnes, est désormais l’espoir de beaucoup et une nécessité pour nous tous »).

Obama cherche le contact visuel avec son public. Il ménage ses effets en marquant des pauses à point nommé. Il semble désinvolte et, la seconde d’après, reprend sa stature d’homme d’État. Tout son corps parle aussi, ses longs bras notamment, avec majesté et de façon très efficace. Barack Obama est un orateur talentueux. Et, en cela, il marche dans les pas d’un autre grand orateur.

Martin Luther King possédait lui aussi les outils de la rhétorique, avec une maestria qui ne fut jamais plus éclatante que le 28 août 1963, le jour où il prononça son discours historique. Deux cent cinquante mille personnes se sont rendues dans la capitale pour demander la fin de la ségrégation raciale et de la discrimination – et pour l’entendre, lui. Le pasteur est la vedette de cette Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté qui va devenir, même si personne ne le sait encore, l’apogée du Mouvement pour les droits civiques – et l’un des sommets de l’histoire de la rhétorique.

Depuis des heures, la foule se tient devant le Washington Monument, sur une esplanade sans la moindre parcelle d’ombre. Les rayons du soleil se reflètent, aveuglants, dans le bassin de 600 mètres de long qui borde le monument. Les orateurs se succèdent. Il fait trop chaud, ça n’en finit pas. Martin Luther King est le dernier à s’exprimer. Dans sa poche, le texte d’un discours habile, qu’il a peaufiné jusqu’à 4 heures du matin avec son conseiller Wyatt Walker. Lequel lui a bien recommandé de renoncer à cette formule que le pasteur King aime tant utiliser dans ses prêches : « I have a dream », « Je fais un rêve ». Trop rebattue ! Ce moment est historique et le discours doit être unique.

 

Martin Luther King commence à parler. C’est comme s’il jouait à domicile, et pourtant son propos n’enthousiasme pas. Il a pris appui des deux mains sur le pupitre. Son message est pressant, chaque formule est bien pesée. Voilà pourquoi il ne quitte pas son texte des yeux. Peut-être est-ce la chaleur estivale qui va faire de ce discours l’un des plus grands de l’histoire. Peut-être est-ce le public, en exigeant davantage de l’orgueilleux orateur. Peut-être, aussi, est-ce la légende du gospel Mahalia Jackson, lorsqu’elle lui lance discrètement : « Martin, tell’em about the dream » – « Martin, parle-leur du rêve ».

Dix minutes et trente secondes se sont écoulées. Les phrases sont bien tournées – mais l’étincelle ne se produit pas. King vient de confier à son auditoire la mission qu’il lui assigne : « Retournez dans le Mississippi, retournez en Caroline du Sud… » C’est alors que Mahalia Jackson l’interpelle de nouveau, plus fort cette fois : « The dream, Martin ! » À la onzième minute, Martin Luther King réagit. Il s’affranchit de son texte et s’écrie : « I still have a dream. » Ce qui se produit alors appartient à l’histoire américaine. Wyatt Walker se souviendra plus tard qu’il avait compris à cet instant que tous étaient entrés dans l’église, sans le savoir encore. Le sermon allait commencer.

King sait prêcher. Il l’a appris. Au Crozer Theological Seminary, en Pennsylvanie, il a suivi un cours d’homilétique, autrement dit de prédication. En compagnie de ses camarades, il développait de nouvelles stratégies. L’une d’elles s’intitulait « Le lièvre dans le buisson » : l’orateur mitraille le public d’arguments, comme si, sur un terrain accidenté, il voulait débusquer un lièvre. Si les auditeurs réagissent, il enchaîne sur un argument qui va dans le même sens.

« Dream some more ! » crie le public à Washington. Et King de s’exécuter. Il l’a débusqué, son lièvre. La phrase sur son grand rêve est prononcée neuf fois. L’orateur la reprend comme un refrain, compose au pied levé de nouvelles variations. Pendant qu’il parle, King improvise une métaphore qui entrera au panthéon des citations américaines. Il parle de la cloche de la liberté, qui va retentir depuis tous les sommets. Des magnifiques collines du New Hampshire, des monts majestueux de l’État de New York, des cimes enneigées des Rocheuses. King fait résonner cette cloche à onze reprises. À onze reprises, il crie à la foule : « Let freedom ring ! »

Ce discours est un chef-d’œuvre, et pas seulement dans son dernier tiers, la partie devenue célèbre. King a recours à un énorme fonds de citations, de références et de formules consacrées. Il se fraie un chemin à travers l’Ancien et le Nouveau Testament, la Déclaration d’indépendance américaine et la célèbre Gettysburg Address d’Abraham Lincoln, elle aussi un chef-d’œuvre de rhétorique. Mais il ne se contente pas de citer ces textes illustres. On n’entend ni les deux points ni les guillemets. Souvent, l’orateur procède par simples allusions, par assonances, par paraphrases : l’auditeur ne doit pas reconnaître ses sources d’inspiration. Elles enrichissent subrepticement son propos.

Mais c’est dans les cinq dernières minutes, quand il improvise, que le pasteur fait éclater un véritable feu d’artifice rhétorique. Il ne s’agit plus seulement de convaincre, de placer une citation ou une formule bien tournée. Martin Luther King embrasse la foule du regard et l’envoûte. Il aspire les applaudissements qui viennent l’interrompre et les utilise pour lancer son argument suivant. Il prend les émotions et les rend. Il ne tient pas un discours, il l’incarne.

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Sont réunis ici tous les ingrédients qui font un discours historique : la crédibilité de l’orateur, la portée de ses arguments et les sentiments qu’il est capable de susciter chez le public. Les trois piliers de l’art oratoire – l’ethos, le logos et le pathos – ont été décrits par Aristote. Pour celui-ci, la rhétorique est l’art de persuader, non de convaincre. Attentif au pouvoir des sentiments, il conseille à l’orateur de non seulement « veiller à ce que son discours soit argumenté », mais aussi de « se mettre soi et son auditoire dans un certain état d’esprit ». Trois siècles plus tard, à Rome, l’orateur et homme politique chevronné qu’est Cicéron mise sans état d’âme sur le pathos : « Rien n’est plus important dans l’éloquence que de rendre l’auditoire propice à l’orateur et de l’émouvoir au point qu’il se laisse conduire davantage par la force de ses sentiments et par ses passions que par le jugement et la réflexion. »

« Ish bin ein Bearleener » : voilà ce qu’on lit sur une petite fiche bleu clair. Le jeune président américain John F. Kennedy s’apprête à prononcer cette phrase – au fond absurde – le 26 juin 1963 devant la mairie de Schöneberg et à marquer d’une nouvelle pierre l’histoire de la rhétorique. Kennedy est un orateur passionné et un admirateur déclaré des beaux discours du passé. Il avait peaufiné deux mois durant son allocution d’investiture du 20 janvier 1961, qui se concluait sur cet appel émouvant : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous ; demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays. »

Pour le président américain, cette visite à Berlin est d’une importance cruciale. Il veut envoyer un signal clair à l’Union soviétique : les États-Unis sont aux côtés de la RFA. Deux semaines avant son voyage, il convoque à Washington le journaliste Robert H. Lochner. Cet Américain qui a grandi dans le quartier de Charlottenburg, à Berlin, doit lui noter quelques phrases simples en allemand. Robert Kennedy, ministre de la Justice dans l’administration de son frère, lui a conseillé : « Si tu parles en Allemagne, prononce une phrase en allemand. » Et voilà donc Lochner et Kennedy qui s’exercent dans le bureau ovale. Lochner parle, le président essaie de répéter après lui. Le résultat est désastreux. « Ça ne va pas, n’est-ce pas ? » demande Kennedy, qui finit par renoncer.

Le 26 juin 1963, John F. Kennedy parcourt 53 kilomètres à travers Berlin. L’accompagnent dans sa voiture Konrad Adenauer, Willy Brandt, à l’époque maire en exercice, et Robert H. Lochner. Alors qu’ils gravissent les marches de la mairie de Schöneberg, Kennedy prend soudain une décision. Il veut quand même prononcer une phrase en allemand. Rien qu’une seule. Pour cela, il lui faut s’écarter un peu du discours prévu. Il a fait retranscrire celui-ci méticuleusement sur des fiches cartonnées format A5. Une nouvelle fiche arrive au dernier moment. Y est inscrit : « Ish bin ein Bearleener. » Kennedy l’a noté en écriture phonétique. Dans le bureau de Willy Brandt, il continue à travailler sa prononciation avec Lochner.

 

Il ne s’agit pas là d’argumentation politique mais d’émotion calculée. La phrase est prononcée. Berlin laisse éclater sa joie. « Nous avons tellement hurlé que les toits tremblaient », se souvient Heidrun Kotte, âgée de 19 ans à l’époque, qui se trouvait au milieu de la foule. Le calcul de Kennedy est payant. Sa phrase fait mouche. Elle enflamme son auditoire. Une profession de foi politique on ne peut plus claire. Elle a, comme le spécialiste de la rhétorique Karl-Heinz Göttert l’a remarqué, un lien direct avec le grand orateur romain Cicéron.

Cicéron ne se lasse pas de rappeler, lors de ses discours, les droits des citoyens romains : « Civis romanus sum » – « Je suis un citoyen romain » (1). Kennedy avait déjà cité une fois Cicéron, dans un discours à La Nouvelle-Orléans, en 1962 : « Il y a deux mille ans, la phrase la plus orgueilleuse qu’un homme pouvait dire, c’était : “Je suis un citoyen de Rome.” Aujourd’hui, en 1962, je crois que la phrase la plus orgueilleuse qu’on puisse dire, c’est : “Je suis un citoyen des États-Unis.” » Cette stratégie oratoire avait fonctionné à Rome et à La Nouvelle-Orléans. Pourquoi pas à Berlin ?

 

De nos jours, ce genre de spontanéité a quasiment disparu de la rhétorique politique. La pression des lois, des partis, l’omniprésence des médias, de Twitter et consorts – tous à l’affût du moindre malentendu – obligent l’orateur à coller à son texte. La règle vaut aussi pour les responsables économiques. Chaque erreur, chaque lapsus se retrouve de façon indélébile sur les réseaux sociaux. Ou bien fait s’effondrer la Bourse.

Même les grands moments de la vie politique sont en général calculés, encadrés, mis en scène. Willy Brandt se mettant à genoux devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie – un geste qui avait été répété. L’appel presque magique de Ronald Reagan devant la porte de Brandenbourg : « Mr. Gorbatchev, open this gate ! Mr. Gorbatchev, tear down this wall ! » – « Ouvrez cette barrière, abattez ce mur ! » Une déclaration d’anthologie – mais qui se trouvait déjà dans le texte.

Barack Obama, lui aussi, est passé maître dans l’art du faux spontané qui joue sur l’émotion. Parfois il semble que la voix lui manque, les larmes lui viennent (par exemple lorsqu’il a plaidé pour un plus grand contrôle des armes après un massacre dans une école). Les discours des présidents américains procèdent d’une sorte de religion civile, nourrie de patriotisme constitutionnel et de fierté nationale. C’est pour cela que le pathos est davantage toléré chez Kennedy, Reagan ou Obama que chez les parlementaires allemands.

Mais Obama répand-il des larmes théâtrales ? Est-ce une émotion purement artificielle ? Dietmar Till, professeur de rhétorique à l’université de Tübingen, voit plutôt dans ce genre de prestation la manifestation d’un art à son sommet : celui qui consiste à se subjuguer soi-même. Comme on le prescrivait déjà dans l’Antiquité, celui qui veut émouvoir son auditoire doit lui-même être ému.

La rhétorique de l’Antiquité est une doctrine née de la pratique et éprouvée par elle. Son histoire remonte à la naissance des démocraties. En 465 avant notre ère, la Sicile se libère d’une tyrannie. Aussitôt, dans le vide politique ainsi laissé, les citoyens désormais égaux se querellent à propos de la voie à suivre. La communication publique est devenue inévitable. Celui qui veut s’imposer politiquement doit parler devant la population. Celui qui veut l’emporter dans un litige doit défendre lui-même sa cause devant le tribunal. Et celui qui ne sait pas parler doit chercher quelqu’un qui lui écrive un discours.

Le premier système rhétorique est alors élaboré par des hommes de l’ombre, les premiers ghostwriters de l’histoire. Ces logographes explorent par leur pratique quotidienne les moyens les plus efficaces de construire un discours. Qu’est-ce que les gens comprennent ? Comment éveiller leur intérêt ? Au fil des décennies, les rhétoriciens conçoivent ainsi un système astucieux pour chercher des arguments. Ils réfléchissent aux liens psychologiques qui unissent l’orateur à son public. Et ils commencent à mettre leur savoir par écrit et à le transmettre.

La parole, les premiers démocrates l’ont vite compris, peut être puissante et rendre puissant. Pour les jeunes gens de l’Antiquité, les ambitieux d’Athènes et plus tard de Rome, la formation en rhétorique devient le socle de toute carrière d’avocat ou d’homme politique. Les professeurs n’enseignent pas seulement les règles permettant de faire bonne impression, ils se préoccupent d’autres questions : comment obtenir des informations ? Comment les utiliser ? Et comment les restituer ?

Ils décrivent le processus de travail rhétorique, toujours valable aujourd’hui, qui commence par l’exploration du sujet (inventio), se poursuit par l’ordonnancement des arguments (dispositio), la formulation des phrases (elocutio), la mémorisation du discours (memoria), pour finir par la prestation proprement dite (pronuntiatio). Ils définissent la construction classique du discours, laquelle consiste en une entrée en matière (exordium), un récit (narratio), un exposé des preuves (argumentatio) et une conclusion (conclusio). Ils discutent des raisons pour lesquelles on fait un discours et des niveaux de style – et, de façon récurrente, des caractéristiques du bon orateur. Car l’ars bene dicendi, l’art de bien parler, entend ce « bien » dans un double sens : bien dire et dire le bien (et aussi le vrai).

Les bons orateurs font désormais carrière, leurs discours sont transcrits et copiés. Les écoliers les apprennent par cœur. Du professeur de rhétorique Isocrate, qui vécut au IIIe siècle avant notre ère, vingt et un discours nous sont parvenus. Une telle longévité a de quoi faire rêver plus d’un homme politique contemporain. De grands traités voient le jour. Les plus importants ont pour auteurs Aristote, Cicéron et Quintilien. Celui-ci fut le premier professeur de rhétorique rémunéré par l’État. Les douze volumes de son Institution oratoire conseillent de commencer cette éducation dès l’enfance.

Les stars de la rhétorique deviennent les premiers juristes, les premiers conseillers politiques et experts en marketing, mais aussi les premiers psychologues. Certains ouvrent des sortes de cabinets et vantent la puissance thérapeutique des mots. Encore une fois, cet aspect de la rhétorique se rencontre aujourd’hui plutôt aux États-Unis qu’en Allemagne. Au milieu du XXe siècle, le mouvement américain de la New Rhetoric abordait l’art oratoire comme un savoir empirique aux dimensions socio-psychologiques. De nos jours, les rhétoriciens américains font appel aux méthodes des sciences cognitives.

En Allemagne, le prestige de cet art a beaucoup souffert de la période nazie et de l’usage qui en a alors été fait. Le bien-fondé de la discipline a été profondément remis en question. Mais en Grèce antique, déjà, son ambivalence avait valu à la rhétorique de s’attirer des critiques de la part d’éminents adversaires. Le philosophe Platon y voyait de la flatterie et mettait en garde contre le risque de démagogie, s’en prenant avant tout à la probité douteuse de certains orateurs.

 

Plus près de nous, Bismarck, tribun chevronné et sûr de lui, se défendait de toute habileté rhétorique : « Je suis ministre, diplomate et homme d’État, et je me tiendrais pour offensé si l’on me qualifiait d’orateur. » Même opprobre de la part du philosophe Emmanuel Kant, qui considère la discipline comme un « art sournois ». Johann Wolfgang von Goethe pestait lui aussi contre ces « maudits arts oratoires qui camouflent tout, veulent glisser sur tout sans exprimer le juste et le vrai. » Son Faust s’exclame : « Avec un minimum d’art, on donne l’impression de la raison et du bon sens. » Et pourtant, depuis la fondation des premières universités, la rhétorique compte parmi les principales matières enseignées.

La ville de Tübingen est un centre universitaire depuis cinq cents ans. En 1512 y étudie un jeune homme considéré comme un talent hors du commun : Philipp Melanchthon. À l’âge de 12 ans, le futur réformateur protestant entame ses études ; à 14 ans, il obtient le titre de baccalaureus artium. Un an plus tard, il commence à travailler sur un traité de rhétorique dont les diverses versions vont être imprimées plus de cent fois entre 1513 et 1600.

À Wittenberg, où le livre achevé est paru, Melanchthon va former un formidable duo avec Martin Luther : le courage et le charisme pour le grand réformateur, l’habileté rhétorique et la vaste culture pour la tête pensante en arrière-plan. « Ma tâche est d’éliminer les troncs d’arbre et les gros blocs de bois, d’arracher les ronces et les broussailles. Je suis le forestier grossier qui doit dégager le chemin, écrit Luther sur lui-même. Mais maître Philippe passe proprement et calmement derrière moi, il bâtit et il plante, il sème et arrose avec plaisir, selon les talents que Dieu lui a prodigués en abondance. » La rhétorique de Melanchthon se réfère sur bien des pages aux grands modèles de l’Antiquité. Leurs recettes restent efficaces. Luther, en revanche, réduit sa propre façon de discourir, de façon insolente mais pertinente, à trois règles : « Avance avec fermeté. Ouvre la bouche. Ne parle pas trop. »

Bon an mal an, la rhétorique reste au cœur de l’enseignement jusqu’au XVIIIe siècle. Celui qui aspire à une formation de haut niveau apprend à parler en public. Mais l’art du discours disparaît lorsque le latin cesse d’être la langue d’enseignement. Il ne trouve bientôt plus de place chez les intellectuels. La philosophie et la littérature se partagent ses dépouilles : la ratio d’un côté, l’intériorité de l’autre. La rhétorique apparaît trop planifiée, trop calculatrice. En 1753, la chaire est supprimée à l’université de Tübingen. Les philosophes et les philologues sont censés continuer à enseigner les techniques oratoires de façon marginale.

Plus de deux siècles s’écoulent avant que cette même université ne revienne sur sa décision et ne rétablisse une chaire de rhétorique – la seule d’Europe à ce jour. Dans une lettre du 4 mai 1967, Walter Jens, écrivain, critique et traducteur, pacifiste, polémiste et orateur admiré, presse son université de ressusciter cette chaire pour lui et de fonder un institut autonome. L’argument central de ce plaidoyer de deux pages vient des États-Unis. Pas une grande université américaine qui ne s’enorgueillisse de son Department of Speech. Les étudiants américains ont le droit d’apprendre à parler. C’est paradoxalement la rhétorique du national-socialisme qui, dans l’Amérique d’après-guerre, a renforcé l’intérêt des élites pour cette discipline.

En Allemagne, en revanche, la propagande nazie l’avait pour longtemps discréditée. Avec leurs discours beuglés dans une langue primitive mais soigneusement mis en scène, Hitler et Goebbels avaient rendu impossible l’emploi du moindre outil rhétorique. Ne survivaient, dans l’enseignement, que les figures de style, comme l’allitération (« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes »), le chiasme (« L’investissement fut important, mais réduit le gain »), l’oxymore (« le lait noir ») et la question rhétorique (« Ne trouvez-vous pas que… »). Pour le reste, l’art oratoire était synonyme en Allemagne de manipulation des masses.

En 1967, donc, Walter Jens commence à l’affranchir de cette malédiction. Lui et ses successeurs réussissent peu à peu à purifier et à aiguiser la discipline. « Guider les âmes vers l’horizon de la raison », c’est ainsi que Jens définit sa pratique. Et le titulaire actuel de la chaire, Dietmar Till, sait pourquoi les doctrines de l’Antiquité n’ont rien perdu de leur séduction : « Ni auparavant, ni sans doute par la suite, on n’a si intensément réfléchi à l’art du discours. »

Till est souvent confronté au soupçon de propagande. Avec ses étudiants, il construit régulièrement un tableau : quels sont les buts de la propagande ? Quels sont ceux de la rhétorique ? Les colonnes ne tardent pas à se remplir : la propagande aspire à la totalité, elle souhaite dominer la pensée. Elle met le système médiatique à son service. La rhétorique, en revanche, place l’argument au centre. Mais les étudiants ne sont pas dupes : entre les deux colonnes s’étend une zone grise. « C’est là que se joue la plus grande partie de la communication au quotidien, explique Till, quelque part entre la conviction et la persuasion. »

 

Till considère que la propagande à coup de haut-parleurs sur les places de marché, telle que la pratiquent les orateurs du mouvement Pegida, est bien moins dangereuse que celle qui avance cachée. Les chercheurs distinguent, en effet, la propagande blanche de la propagande noire, celle qui est publique et celle qui se dissimule. Sous le nazisme déjà, remarque Till, ces deux variantes coexistaient. D’un côté, les spectaculaires prestations de Goebbels ou d’Hitler, de l’autre les instructions quotidiennes du ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, indiquant à la presse quel vocabulaire employer pour rendre compte de tel ou tel événement.

Pour Till, il est évident que la propagande noire n’est pas morte. Au contraire, elle se dissimule aujourd’hui dans le maquis du Web : « Dans de nombreux pays, des légions d’esprits serviles postent sur Facebook ou Twitter des messages favorables au pouvoir en place. C’est un phénomène aujourd’hui général, plus développé encore qu’il ne l’était sous le IIIe Reich. »

La rhétorique doit donc continuer à s’affirmer face au soupçon de manipulation. Et, en tant qu’instrument analytique, elle est plus importante que jamais pour démasquer la propagande. C’est pourquoi les pays anglo-saxons organisent des cours de critical thinking, dans lesquels l’étudiant apprend à distinguer les bons arguments des mauvais.

Les chercheurs de Tübingen travaillent déjà à la rhétorique de demain. Avec l’aide de la fondation Klaus Tschira, ils ont mis sur pied le Centre de recherche pour les compétences de présentation, qui a organisé le concours « Les jeunes présentent », auquel 800 professeurs ont participé avec leur classe. Leur manuel de rhétorique est un ensemble de fascicules sans cesse remis à jour, dont la structure reprend celle des grands modèles antiques. Les chapitres s’intitulent « Analyse rhétorique de la situation », « Argumentation », « Langue et construction », « Intervention des médias et performance ». Les élèves s’enthousiasment pour l’art de la présentation. Ils veulent convaincre et s’aperçoivent à quel point ils parviennent à influencer les gens avec de bons arguments et une présentation irréprochable.

Malgré tout, à l’heure des brèves déclarations sur Twitter et WhatsApp, le grand discours n’a pas la partie facile. C’est vrai surtout en politique. De nos jours, la plupart des discours ont pour seul but de proposer quelques citations prêtes à l’emploi au journal télévisé ou dans la presse. Dans les entreprises et les universités, l’art oratoire a pris la forme d’une mise en scène multimédia : ce qu’on appelle la « présentation ». Un logiciel permettant de créer les pages idoines a donné son nom au phénomène : PowerPoint. Il n’est pas rare que l’orateur se terre derrière son ordinateur, qui, sur son pupitre, a remplacé le texte. La multiplication de prestations lamentables a transformé le nom PowerPoint en synonyme de « mauvaise présentation ». Mais, ici aussi, il existe des exceptions : des présentations brillantes, bien peaufinées, qui misent sur la puissance du langage mais étayent celle-ci avec la force démonstrative d’un graphique ou le ressort émotionnel d’une image.

 

Les TED-Talks sont le lieu par excellence où les orateurs savent donner la chair de poule ou provoquer le rire. TED, ce sont les initiales pour Technology, Entertainment, Design. La conférence éponyme s’est déroulée pour la première fois en Californie en 1984. Aujourd’hui, des conférences TED sont organisées dans le monde entier. Les chercheurs, les entrepreneurs, les hommes politiques y présentent leurs idées. Tous les thèmes sont envisageables et autorisés. Une seule règle absolue : le temps de parole ne doit pas dépasser dix-huit minutes. Plus d’un orateur doit à grand-peine raboter son exposé pour en tirer une miniature. Souvent, des équipes entières de rédacteurs, d’illustrateurs et de graphistes travaillent à ces présentations. Le résultat est souvent étonnant – netteté rhétorique, beaucoup d’émotion, des perspectives surprenantes et une vraie force de conviction –, même si parfois l’inverse se produit aussi : de grands esprits font de petits discours. Aux États-Unis, les nouveaux best-sellers de rhétorique s’intitulent Talk like TED (2). Les règles : parler avec son public ; aller dans son sens ; lui apporter quelque chose de nouveau ; et faire en sorte de le laisser bouche bée au moins une fois.

Parce qu’aujourd’hui tenir un discours signifie faire une présentation, les chercheurs en rhétorique de l’université de Tübingen se préoccupent aussi du rôle des graphiques dans les exposés scientifiques. Ils coopèrent avec des chercheurs en sciences de l’éducation (de façon intensive) et des psychologues (de manière plus timide). Ils discutent de la « diversité médiatique » et de la « contextualisation ». Ils observent avec curiosité et étonnement la renaissance de vieil art oratoire dans un format nouveau. Mais le programme des cours reste en partie un hommage à la Sicile d’il y a 2 500 ans. Par exemple, avec un cours sur la conception pratique d’un entraînement rhétorique. Car le principe reste le même qu’autrefois : parler s’apprend. Et la règle la plus importante (que le réformateur Luther n’aurait pas reniée), c’est le rhétoricien Walter Jens qui l’a formulée : « Voilà ce que je suis, et, ce que je dis, je le pense. »

 

Cet article est paru dans le Zeit le 4 mai 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. En réalité, cette phrase fameuse ne s’applique pas à Cicéron lui-même. Dans ses Verrines, suite de discours qui l’ont rendu célèbre, le grand orateur la met dans la bouche d’une des victimes de son adversaire, Verrès, flagellée alors qu’elle possédait la citoyenneté romaine (ce qui normalement interdisait de lui infliger un tel châtiment). Kennedy ignorait sans doute (tout comme l’auteur de l’article) que cette phrase n’est pas une fière revendication de son appartenance à une communauté politique, mais la plainte lamentable d’une victime
de l’arbitraire d’un proconsul (voir à ce propos SPQR, de Mary Beard, Perrin, 2016).

2. Talk like TED, de Carmine Gallo, St Martin Press, 2014

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