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De l’art de remettre à plus tard

Pourquoi reporte-t-on si souvent ce qu’on sait pertinemment devoir faire le jour même ? Par paresse ? Par ignorance ? Pas seulement. La procrastination est une pulsion fondamentale, qui révèle les limites de la rationalité humaine. Et coûte de plus en plus cher aux sociétés modernes.

Il y a quelques années, l’économiste George Akerlof se trouva confronté à une tâche simple : envoyer aux États-Unis un colis de vêtements, depuis l’Inde où il vivait. Son ami et collègue Joseph Stiglitz, venu en visite, les avait laissés là ; Akerlof ne demandait donc qu’à les lui expédier (1). Mais il y avait un problème. Par l’effet combiné de la bureaucratie indienne et de ce que l’économiste appelait son « incompétence en la matière », il fallait s’attendre à des complications – Akerlof estimait que l’opération lui prendrait une journée entière. Il remit donc l’affaire à plus tard, semaine après semaine. Cela dura plus de huit mois, et ce n’est que peu de temps avant son propre retour aux États-Unis qu’Akerlof réussit à résoudre le problème, en mettant les vêtements de Stiglitz dans le colis qu’un autre ami expédiait aux États-Unis. Compte tenu des aléas des services postaux intercontinentaux, il est possible qu’Akerlof soit rentré avant les chemises de Stiglitz.

Cette histoire a quelque chose de réconfortant : même les prix Nobel d’économie procrastinent ! La plupart d’entre nous vivons constamment avec toutes sortes de tâches inaccomplies, qui nous rongent la conscience. Mais cette expérience, aussi banale fût-elle, parut intrigante à Akerlof. Il avait vraiment l’intention d’envoyer le colis à son ami mais, comme il l’écrivit en 1991 dans un article intitulé « Procrastination et obéissance », « tous les matins, pendant plus de huit mois, je me levais et décidais que le lendemain serait le bon jour pour envoyer le paquet à Stiglitz ». Il était toujours sur le point de l’envoyer, mais le moment de le faire n’arrivait jamais. C’est ainsi qu’Akerlof, devenu depuis l’une des grandes figures de l’économie comportementale, comprit que la procrastination était sans doute plus qu’une simple mauvaise habitude [lire « Le problème, c’est qu’on ne peut pas prévoir ! », Books, n° 11, janvier-février 2010, p. 28-30]. Selon lui, elle nous disait quelque chose d’important sur les limites de la pensée rationnelle, et des leçons intéressantes pouvaient en être tirées pour expliquer des phénomènes aussi variés que la toxicomanie ou le comportement des épargnants. Depuis la publication de son article, l’étude de la procrastination est devenue un champ de recherche important, intéressant aussi bien des philosophes et des psychologues que des économistes.

 

Les universitaires sont particulièrement vulnérables

Parce qu’ils sont amenés à travailler seuls pendant de longues périodes, les universitaires sont sans doute particulièrement enclins à ajourner : des enquêtes suggèrent qu’une vaste majorité d’étudiants du supérieur remettent leur travail à plus tard, et les auteurs des textes sur la procrastination font souvent allusion à la difficulté qu’ils éprouvent eux-mêmes à venir à bout de leurs articles. (Celui-ci ne fera pas exception.) Mais l’engouement du monde universitaire pour cette question n’est pas seulement une affaire d’intellos désireux de justifier leur paresse. Comme l’affirment plusieurs chercheurs dans « Le voleur de temps », un recueil de textes sur la procrastination qui vont du franchement théorique à l’étonnamment pratique, ce penchant soulève des questions psychologiques et philosophiques fondamentales. Vous croyez peut-être que la dernière fois que vous avez laissé tomber la préparation de votre exposé pour regarder How I Met Your Mother, vous étiez simplement un peu flemmard (2) ? Vous vous livriez en fait à une pratique qui éclaire l’instabilité de l’identité humaine et les rapports complexes des individus au temps. Un essai de l’économiste George Ainslie, une figure majeure des études sur la procrastination, affirme même que le fait de traîner les pieds est « aussi essentiel que le temps lui-même et pourrait être considéré comme la pulsion fondamentale ».

Ainslie a certainement raison de voir dans la procrastination une pulsion humaine fondamentale. Mais l’angoisse de la procrastination ne semble avoir été prise au sérieux qu’à l’aube de l’époque moderne. Le terme lui-même (qui vient du latin crastinare signifiant « remettre à demain ») est entré dans la langue anglaise au XVIe siècle. Dès le XVIIIe siècle, l’écrivain Samuel Johnson décrivait la procrastination comme « l’une des faiblesses communes » que l’on trouve « à des degrés divers en chaque esprit » et se désolait de cette tendance en lui : « Je ne pouvais m’empêcher de me reprocher d’avoir négligé si longtemps ce qui devait absolument être fait, et dont une oisiveté de tous les instants accroissait la difficulté. » Et le problème semble n’avoir cessé de s’aggraver. D’après Piers Steel, un professeur de marketing à l’université de Calgary, la proportion de personnes qui reconnaissent souffrir de procrastination a quadruplé entre 1978 et 2002. En ce sens, on peut la considérer comme le phénomène moderne par excellence.

Un phénomène étonnamment coûteux. Chaque année, les Américains perdent des centaines de millions de dollars parce qu’ils ne remplissent pas leur déclaration d’impôts à temps. David Laibson, un économiste de Harvard, a démontré que les salariés américains avaient renoncé à des sommes d’argent considérables faute d’avoir trouvé le temps de souscrire à un plan d’épargne retraite leur permettant de toucher les contributions versées par leurs employeurs. Près de 70 % des patients souffrant d’un glaucome risquent la cécité parce qu’ils ne mettent pas leurs gouttes dans les yeux régulièrement. La procrastination coûte aussi très cher aux entreprises et aux États. La récente crise de l’euro a été exacerbée par les tergiversations du gouvernement allemand, et le déclin de l’industrie automobile américaine, illustré par la faillite de General Motors, est dû en partie à la propension des dirigeants à reporter des décisions difficiles.

La procrastination intéresse les philosophes pour une autre raison. C’est un très bon exemple de ce que les Grecs nommaient acrasie – le fait d’agir à l’encontre de ce qu’on juge le meilleur. Piers Steel définit la procrastination comme le fait de repousser volontairement quelque chose, tout en sachant que le retard risque d’aggraver la situation. En d’autres termes, si vous vous dites simplement : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons », il ne s’agit pas de procrastination. Reporter délibérément l’échéance car vous pensez que c’est la façon la plus efficace d’utiliser votre temps ne compte pas non plus. La procrastination consiste à ne pas faire ce que vous pensez que vous devriez faire. C’est ce qu’il y a d’étrange avec la procrastination : même s’il s’agit apparemment d’éviter des tâches déplaisantes, cela ne rend généralement pas les gens heureux.

 

Le film sérieux peut bien attendre

La plupart des auteurs du livre conviennent que cette irrationalité singulière provient de notre rapport au temps – en particulier de ce que les économistes appellent l’« actualisation hyperbolique ». L’expérience classique pour illustrer ce phénomène est la suivante : d’abord, on propose à des gens de choisir entre gagner 100 dollars le jour même ou 110 dollars le lendemain ; puis ils doivent choisir entre gagner 100 dollars un mois plus tard ou 110 dollars un mois et un jour plus tard. En substance, les deux propositions sont identiques : il s’agit d’attendre une journée pour gagner 10 dollars de plus. Pourtant, dans la première situation, beaucoup choisissent de prendre les 100 dollars immédiatement ; dans la seconde, ils préfèrent attendre un jour de plus pour toucher les 10 dollars supplémentaires. Autrement dit, les adeptes de l’actualisation hyperbolique sont capables de faire un choix rationnel lorsqu’ils pensent à l’avenir mais, dans le présent, les considérations de court terme l’emportent sur leurs objectifs à long terme. Un phénomène semblable est apparu dans une expérience menée par une équipe de chercheurs incluant l’économiste George Loewenstein : on demande aux participants de choisir un film à regarder le soir même et un autre à regarder plus tard. Sans surprise, celui qu’ils veulent voir immédiatement est en général une comédie ou un film à succès, sans prétentions intellectuelles, laissant les plus sérieux pour plus tard. Le problème, bien sûr, c’est qu’au moment de regarder le film sérieux, une autre comédie légère nous semblera plus attirante.

La leçon de ces expériences n’est pas que les gens ont la vue courte ou sont superficiels, mais que leurs priorités ne résistent pas au temps. Nous voulons regarder le chef-d’œuvre de Bergman, prendre le temps d’écrire notre article correctement, épargner pour la retraite…, mais nos désirs évoluent à mesure que le long terme se transforme en court terme.

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Comment l’expliquer ? La réponse la plus commune est l’ignorance. Socrate pensait que l’acrasie était, au sens strict, impossible, puisqu’on ne peut désirer ce qui est mauvais pour nous. Si nous agissons contre nos propres intérêts, c’est nécessairement par ignorance de ce qui est bon. De même, Loewenstein voit volontiers dans le procrastinateur une personne dévoyée par les gratifications du présent. Loewenstein fait également l’hypothèse que notre mémoire de l’intensité des gratifications immédiates est défaillante : lorsque nous différons la préparation d’une réunion en nous promettant d’y sacrifier le lendemain, nous oublions que la tentation de remettre le travail à plus tard sera alors tout aussi forte.

L’ignorance peut avoir un autre lien avec la procrastination à travers ce que le philosophe et sociologue Jon Elster appelle la « planification illusoire ». Selon lui, les gens sous-estiment le temps nécessaire « pour réaliser une tâche donnée, en partie parce qu’ils omettent de tenir compte du temps qu’il leur a fallu pour accomplir des projets comparables dans le passé et en partie parce qu’ils se fondent sur des scénarios idéaux qui excluent tout accident ou événement imprévu ». Pendant que j’écrivais cet article, par exemple, j’ai dû amener ma voiture au garage, faire deux voyages imprévus, un proche est tombé malade, etc. Chacun de ces événements était, à strictement parler, inattendu, et a empiété sur mon temps de travail. Mais il s’agissait là de problèmes qu’on peut s’attendre à rencontrer dans la vie quotidienne. Imaginer que rien ne viendrait interrompre mon travail était un exemple typique de planification illusoire.

 

« Il faudrait le levier d’Archimède pour déplacer cette masse inerte »

Cela dit, l’ignorance n’explique pas tout. D’abord, souvent, lorsque nous procrastinons, nous ne remplaçons pas ce que nous avons à faire par des tâches amusantes mais par d’autres tâches, dont le seul attrait est de ne pas être ce que nous avons à faire. Ainsi, mon appartement a rarement été aussi bien rangé qu’en ce moment. Et il n’est pas vrai que nous n’apprenons pas de l’expérience : les procrastinateurs ne connaissent que trop bien les attraits du présent, et ils cherchent à y résister. C’est simplement qu’ils n’y arrivent pas. La rédactrice en chef d’un magazine m’a raconté un jour qu’un auteur lui avait dit un mercredi à midi que l’article extrêmement urgent sur lequel il travaillait serait dans sa boîte mail à son retour de déjeuner. Elle a bien fini par recevoir l’article en question, mais le mardi suivant. Pour expliquer réellement la procrastination, il faut donc tenir compte de notre état d’esprit à l’égard des tâches que nous évitons. Un bon exemple en est donné par la carrière du général George McClellan, qui dirigea l’armée du Potomac (3) au début de la guerre de Sécession et fut l’un des plus grands procrastinateurs de tous les temps. Considéré comme un génie au moment de prendre la tête de l’armée de l’Union, McClellan ne tarda pas à devenir célèbre pour son indécision chronique. En 1862, il avait la possibilité de prendre Richmond aux hommes de Robert E. Lee par un mouvement en tenailles avec une autre armée de l’Union, mais il tergiversa et manqua l’occasion. Un peu plus tard la même année, il perdit encore du temps, laissant filer la possibilité d’attaquer à deux contre un les troupes de Lee. Henry Alleck, son successeur au poste de général en chef de l’Union, écrivit : « Il y a là une immobilité qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Il faudrait le levier d’Archimède pour déplacer cette masse inerte. »

L’« immobilité » de McClellan met en valeur plusieurs ressorts classiques de la procrastination. Même s’il a déclaré à Lincoln au moment de prendre la tête de l’armée de l’Union qu’il « [pouvait] tout faire », il semble qu’il n’ait soudain plus été sûr de pouvoir faire quoi que ce soit. Il ne cessait de demander à Lincoln de nouvelles armes et, selon un observateur, « avait le sentiment de ne jamais disposer d’assez de soldats, jamais assez bien entraînés ou équipés ». Le manque de confiance en soi, alternant parfois avec des rêves irréalistes de succès héroïques, conduit souvent à la procrastination et de nombreuses études suggèrent que les procrastinateurs se handicapent eux-mêmes : plutôt que de risquer l’échec, ils préfèrent créer des conditions qui rendent la réussite impossible, ce qui enclenche bien entendu un cercle vicieux. McClellan était aussi enclin à la planification excessive, comme si seul un plan de bataille idéal méritait d’être exécuté. Les procrastinateurs sont souvent victimes de ce type de perfectionnisme.

Vue sous cet angle, la procrastination commence à ressembler davantage à un mélange complexe de faiblesse, d’ambition et de conflit intérieur qu’à une simple question d’ignorance. Mais certains des philosophes qui ont contribué au « voleur de temps » proposent une explication plus radicale : la personne qui conçoit des projets n’est pas vraiment la même que celle qui les réalise. Elles incarnent des parties différentes de ce que le théoricien du jeu Thomas Schelling a appelé le « moi divisé ». Il nous invite à nous considérer non pas comme un « moi » unifié mais comme un ensemble d’êtres différents jouant des coudes, luttant et négociant pour prendre le contrôle. Otto von Bismarck disait ainsi : « Faust se plaignait d’avoir deux âmes en son sein, mais le mien en abrite une multitude, et elles se disputent. C’est comme être en république. » En ce sens, la première chose à faire si l’on veut résoudre sa procrastination n’est pas de reconnaître qu’on a un problème mais d’admettre que vos « moi » ont un problème.

Si l’identité est un ensemble de moi en lutte, que représente chacun d’eux ? Il existe une réponse facile : l’un représente nos intérêts à court terme (s’amuser, remettre le travail à plus tard, etc.), l’autre nos objectifs à long terme. Mais, si c’était le cas, on ne voit pas très bien comment nous arriverions à faire quoi que ce soit, le moi du « court terme » l’emportant nécessairement à tous les coups. Le philosophe Don Ross propose une solution convaincante à ce problème. À ses yeux, les différentes parties du moi sont toutes présentes simultanément, luttant et négociant entre elles – celle qui veut travailler, celle qui veut regarder la télévision, etc. La clé, selon Ross, c’est que même si le moi-qui-veut-regarder-la-télévision cherche seulement à regarder la télévision, il veut la regarder non seulement maintenant mais aussi plus tard. Cela signifie qu’on peut négocier avec lui : travailler aujourd’hui nous permettra de regarder davantage la télévision demain. La procrastination, selon ce point de vue, est le résultat d’une négociation qui a mal tourné.

L’idée du moi divisé, aussi déconcertante soit-elle, peut être libératrice sur le plan pratique, car elle permet de ne plus envisager la procrastination comme quelque chose que l’on peut vaincre en faisant des efforts. Mieux vaudrait s’appuyer sur ce que Joseph Heath et Joel Anderson appellent la « volonté assistée » dans leur chapitre du « Voleur de temps » – des outils et des techniques externes qui aident les parties de notre moi désireuses de travailler. Un exemple classique de volonté assistée est la décision d’Ulysse de se faire attacher au mât de son bateau. Le marin sait qu’en entendant les sirènes, il n’aura pas la force de résister à leur chant et dirigera le navire sur les rochers. Il demande donc à ses hommes de l’attacher, se forçant ainsi à obéir à ses objectifs à long terme. De même, certains joueurs pathologiques signent aujourd’hui des contrats avec des casinos pour être interdits d’accès. Et les gens qui essaient de perdre du poids ou de terminer un projet font parfois des paris avec leurs amis pour devoir payer s’ils ne respectent pas leur promesse. En 2008, un doctorant de l’université de Chapel Hill a créé un logiciel qui permet de couper son accès à Internet jusqu’à huit heures par jour. On estime que ce programme, baptisé Freedom, est désormais utilisé par 75 000 personnes.

 

Et si rien ne méritait vraiment d’être fait ?

Tous les auteurs du « Voleur de temps » ne voient pas la volonté assistée comme la panacée. Mark D. White met en avant un argument idéaliste issu de l’éthique kantienne : en reconnaissant la procrastination comme une défaillance de la volonté, nous devrions chercher à renforcer celle-ci au lieu de s’appuyer sur des dispositifs externes qui risquent de l’atrophier davantage. L’exercice n’est pas totalement vain : une étude très récente suggère que la volonté fonctionne comme un muscle, à certains égards, et peut être renforcée. Mais la même étude révèle également que la plupart d’entre nous disposons d’une détermination limitée, qui s’épuise vite. Des gens à qui l’on demandait de résister à une tentation immédiate – en l’occurrence, une pile de biscuits au chocolat qu’ils n’avaient pas le droit de toucher – avaient plus de mal à se concentrer sur une tâche difficile que ceux qui avaient le droit de les manger.

Compte tenu de cette tendance, on comprend pourquoi nous nous fions intuitivement à des règles extérieures pour s’aider. Il y a quelques années, Dan Ariely, un psychologue du MIT, mena une expérience passionnante en utilisant l’un des outils les plus élémentaires contre la procrastination : la date limite [sur Dan Ariely, lire notre dossier « Crise : l’effet Panurge », Books, n° 1, décembre 2008-janvier 2009]. On donnait aux étudiants d’un cours trois devoirs à faire pendant le semestre, en leur proposant l’alternative suivante : ils pouvaient fixer des dates de remise différentes ou tout remettre en une fois à la fin du semestre. Il n’y avait aucun avantage à choisir des dates échelonnées, puisque tous les devoirs étaient notés à la fin du semestre. En revanche, il y avait un coût potentiel, puisque les étudiants qui ne respectaient pas les délais perdaient des points. Le choix le plus rationnel était donc de tout remettre à la fin du semestre ; ils étaient ainsi libres de les terminer plus tôt, sans risquer d’être pénalisés. Pourtant, la plupart choisirent l’échelonnement, précisément parce qu’ils savaient que, sans cela, ils ne se mettraient sans doute pas au travail assez tôt et risquaient donc de ne pas avoir fini les trois devoirs à la fin du semestre.

Il existe d’autres manières que ce type d’« autodiscipline contrainte » pour s’empêcher de traîner les pieds. La plupart relèvent de ce que les psychologues appellent le recadrage de la tâche. L’une des causes de la procrastination est l’écart entre l’effort (exigé maintenant) et la récompense (que l’on n’obtient que plus tard, et dans certains cas jamais). Tout ce qui peut contribuer à réduire cet écart est donc bienvenu. Dans la mesure où les travaux à longue échéance sont plus faciles à différer que des projets à court terme, il peut être utile de diviser les projets en segments plus réduits. C’est la raison pour laquelle David Allen, l’auteur du bestseller sur la gestion du temps S’organiser pour réussir (4), attache tant d’importance à la classification et à la définition : plus la tâche est vague, plus vous risquez de l’abandonner. Une étude allemande suggère qu’il suffit d’obliger quelqu’un à penser à des problèmes concrets (comme l’ouverture d’un compte en banque) pour lui donner plus de chances de mener à bien son travail, même s’il porte sur un sujet totalement différent. Une autre manière de limiter les risques de procrastination est de réduire l’éventail des choix possibles : celui qui craint de prendre la mauvaise décision finit souvent par ne rien faire du tout (5). Les entreprises seraient donc bien inspirées d’offrir aux employés des options plus limitées pour leurs plans d’épargne retraite et de faire de la souscription à un plan l’option par défaut.

Il est difficile d’ignorer que tous ces outils ont pour fonction fondamentale de nous imposer des limites et de restreindre nos choix – il s’agit, en d’autres termes, d’une forme de renoncement volontaire à la liberté. (Victor Hugo écrivait nu et demandait à son domestique de dissimuler ses vêtements pour ne pas pouvoir sortir quand il devait travailler.) Mais, avant de chercher à vaincre à tout prix la procrastination, nous devrions nous demander s’il ne faudrait pas parfois écouter ce qu’elle nous dit. Le philosophe Mark Kingwell l’exprime en termes existentiels : « La procrastination naît souvent du sentiment qu’il y a trop de choses à faire et, de là, que rien de tout ce qui est à faire ne mérite réellement d’être fait. […] Derrière cette forme assez ancienne d’action par l’inaction se cache une question bien plus dérangeante : y a-t-il quoi que ce soit qui vaille vraiment la peine d’être fait ? » En ce sens, il pourrait être utile de reconnaître deux types de procrastination : celle qui est véritablement acrasique et celle qui vous dit que ce que vous êtes censé faire n’a, au fond, pas vraiment de sens. Le vrai défi du procrastinateur mais aussi, peut-être, du philosophe serait de réussir à les distinguer.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 11 octobre 2010. Il a été traduit par Camille Fanler.

 

Notes

1| George Akerlof et Joseph Stiglitz ont reçu le prix Nobel d’économie conjointement avec Michael Spence pour leurs analyses du marché en situation d’asymétrie d’information.

2| How I Met Your Mother est une série télévisée américaine très drôle et divertissante, dans la lignée de Friends. Elle est diffusée depuis 2005 aux États-Unis et depuis 2007 en France.

3| L’armée du Potomac fut la principale armée nordiste pendant la guerre de Sécession. Le très prometteur général McClellan déploya de grands talents pour lever et organiser les troupes, mais ne confirma pas sur le terrain les espoirs placés en lui.

4| Paru en français en 2008 chez Leduc.S Éditions.

5| Sur ce sujet, lire « La tyrannie du choix », Books, no 18, décembre 2010-janvier 2011, p. 54-58.

 

 

Pour aller plus loin

Bruno Koeltz, Comment ne pas tout remettre au lendemain, Odile Jacob, 2009. Un psychothérapeute donne des conseils pratiques

Piers Steel, Procrastination. Pourquoi remet-on à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui ?, Privé, 2010. Un livre très accessible par un spécialiste canadien du sujet.

 

 

 

 

LE LIVRE
LE LIVRE

Le voleur de temps. Essais philosophiques sur la procrastination de De l’art de remettre à plus tard, Oxford University Press

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