Rencontrez Mr Boycott
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Rencontrez Mr Boycott

Écrit par La rédaction de Books publié le 12 novembre 2015

Boycott / Vanity Fair

On connaît Eugène Poubelle. Mais qui se rappelle de James Boycott ? Il sème en ce moment la discorde entre Israël et l’Europe. L’Etat hébreu proteste contre la décision de l’Union européenne d’enjoindre aux Etats membres d’étiqueter les produits fabriqués dans les territoires palestiniens occupés. Il fait valoir que c’est un encouragement apporté au mouvement international appelant au boycott des produits israéliens. L’Anglais, qui a donné son nom à cette pratique politique, n’aurait certainement pas pensé avoir une telle postérité. Le publiciste René Pinon rappelle sa triste aventure dans Une Forme nouvelle des luttes internationales : Le Boycottage.

Il est des hommes qui, toute leur vie, courtisent la renommée : elle les fuit ; d’autres, qui ne s’en souciaient guère, lèguent leur nom à la postérité : cette étrange fortune est advenue à l’Anglais James Boycott. En Irlande, en 1880, le capitaine Boycott était régisseur des immenses terres de lord Erne, dans le comté de Mayo, et il faisait valoir lui-même plusieurs fermes ; très dur avec ses ouvriers, il les renvoyait brutalement, il lésinait sur les salaires ; aux tenanciers, il refusait impitoyablement toute réduction des rentes ; aucun sentiment d’une justice plus humaine ne tempérait les exigences de son droit. C’était le temps où Michael Davitt et Parnell organisaient la Land League et cherchaient l’occasion de manifester sa puissance par quelque coup d’éclat ; ils s’avisèrent d’organiser, contre les rigueurs de Boycott, les représailles paysannes. Le mot d’ordre donné, l’excommunication prononcée, on vit, sur les terres de lord Erne, les bergers abandonner leurs troupeaux, les paysans se croiser les bras en face des récoltes mûres, le maréchal ferrant refuser de ferrer les chevaux de Boycott, le boulanger de lui fournir du pain, le facteur de lui remettre ses lettres ; autour du réprouvé le vide se lit, complet, menaçant ; les haines accumulées contre le landlordisme se concentrèrent sur lui ; le gouvernement envoya 2 000 hommes pour le protéger et 50 ouvriers orangistes vinrent arracher ses pommes de terre. Mais la vie devenait impossible à la victime des justes vengeances irlandaises ; Boycott dut s’enfuir, s’exiler en Amérique, aller chercher l’oubli pour sa personne, tandis que son nom retentissait dans le monde entier. Michael Davitt a raconté dans son livre Fall of Feudalism in Ireland comment le nom du régisseur de lord Erne devint un mot de la langue usuelle :

Le mot fut inventé par le Père John O’Malley. Nous dînions ensemble au presbytère de « The Malce » et je ne mangeais guère. Il le remarqua et m’en demanda la raison :

— Un mot me tourmente, dis-je.

— Lequel ? demanda le Père.

— Eh bien, dis-je, quand le peuple met à l’index un « grabber » (embaucheur), nous appelons cela « sociale excommunication, » mais nous devrions avoir un mot différent pour exprimer l’ostracisme appliqué à un landlord ou à un agent comme Boycott. Ostracisme ne peut faire l’affaire. Le paysan ne comprendrait pas le sens du mot et je ne puis en trouver un autre.

— Non, répliqua le Père John, ostracisme ne peut convenir.

Il fixa les yeux sur le sol, puis, après un silence, se frappa le front et dit :

— Comment cela irait-il, si nous l’appelions « boycotting ? »

J’étais ravi :

— Dites à vos paroissiens, repris-je, d’appeler cela « boycotting. » Quand les reporters viendront de Londres ou de Dublin, ils entendront ce mot. Je vais à Dublin et je demanderai aux jeunes orateurs de la ligue de l’employer. Je l’emploierai dans ma correspondance avec la presse américaine et nous le rendrons aussi fameux que le mot « lyncher » aux États-Unis.

Depuis lors, la pratique du « boycottage » s’est généralisée ; elle est devenue, entre les mains des paysans irlandais, une arme terrible. Au landlord, à l’éleveur de bestiaux, à l’intendant boycotté ; à tout individu soupçonné de trahir la cause nationale et mis à l’index, toutes relations humaines sont interdites ; il est réduit à s’exiler ou à vivre sous la protection continuelle de la police armée ; il lui arrive même de recevoir de derrière une haie un coup de fusil mystérieux dont la justice n’arrive jamais à découvrir l’auteur.

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D’Irlande, le mot et la chose se répandirent sur le continent. Si, d’ailleurs, le mot est récent, la pratique est vieille comme le monde ; elle apparaît, depuis qu’il existe des sociétés organisées, à toutes les époques de grandes luttes sociales ; son efficacité est d’autant plus grande que la société où elle sévit est plus solidement hiérarchisée et que les divers groupemens dont elle est constituée sont plus rigides et observent plus strictement leurs règles. Aux Indes, pays de castes, le paria est celui qui n’a pas de caste, qui ne fait partie d’aucune société organisée, qui n’a ni culte, ni droits, ni devoirs. Dans les cités antiques, l’exilé n’est pas seulement un homme privé du droit de fouler le sol de sa patrie, c’est un maudit ; sans culte et sans foyer, les dieux ne le protègent plus, et il ne peut plus les prier, il est hors la religion, hors la société, hors la loi, il est capitis minor : il ne peut plus être propriétaire, il n’est plus ni époux ni père, il n’a plus droit au tombeau de ses ancêtres : « les anciens, écrit Fustel de Coulanges, n’imaginaient guère de châtiment plus cruel que de priver l’homme de sa patrie. » Dans l’Europe chrétienne du moyen âge, l’excommunication avait les mêmes terribles effets ; en un temps où la société était fondée sur la religion, l’excommunication majeure ne privait pas seulement celui qui en était frappé de sa participation au culte, elle le retranchait de la société ; il était interdit de lui parler, de lui vendre, de lui acheter, d’avoir avec lui aucune relation. On comprend que les plus puissants princes aient tremblé devant l’excommunication ; elle était, aux mains des papes, pour la défense du droit et la protection des faibles, un puissant instrument de justice.

Les corporations de métier, au temps de leur plus forte organisation, ont connu et pratiqué la mise en interdit, appelée aussi damnation ; le maître dont l’atelier était mis en interdit ne trouvait plus à embaucher un ouvrier ; les compagnons s’avertissaient, par lettres, de ville en ville ; l’atelier ainsi mis à l’index était souvent réduit à fermer. Dans le compagnonnage, l’expulsion ou chassement est la peine qui frappe le compagnon indigne ; c’est l’interdiction de l’eau et du feu ; le compagnon « chassé » ne trouvait plus accueil nulle part, il devenait un paria du monde du travail. Il était naturel que notre époque de grandes transformations sociales, de luttes ardentes entre les patrons, détenteurs du capital, et les salariés, forts de leur nombre, vît reparaître les pratiques de la mise en interdit. Le mot « boycottage, » importé d’Irlande, désigne une généralisation, une systématisation, de la pratique de la mise à l’index des usines ou des ateliers qui n’accordent pas à leurs ouvriers les conditions réclamées par eux. Au Congrès de la Confédération générale du travail, tenu à Toulouse en septembre 1897, MM. Pouget et Delesalle ont préconisé, dans un rapport, l’emploi généralisé du boycottage.

Conflits agraires et nationaux en Irlande, conflits sociaux dans les pays industriels, le boycottage avait toujours été, jusqu’à ces dernières années, pratiqué dans des cas nettement délimités et circonscrits, entre individus ou collectivités appartenant à un même pays ; il n’avait pas encore fait son apparition dans les conflits internationaux. Les conditions de la vie des peuples ne s’y prêtaient pas. On n’avait jamais vu la rivalité des nations prendre, avec la même intensité qu’aujourd’hui, la forme d’une concurrence économique ; plusieurs des plus puissantes nations de la terre vivent presque exclusivement de leur industrie et de leur commerce ; une grève de consommateurs, une mise à l’index, sur les principaux marchés, des produits de l’une de ces nations, pourraient entraîner pour elle, en peu de temps, les conséquences les plus graves. Depuis longtemps aussi, du moins en Europe, les métiers n’avaient plus une organisation assez forte, assez disciplinée pour conduire l’opération difficile d’un boycottage étendu à toute une nation. On aurait le droit de dire qu’il était réservé à notre temps de voir le boycottage des marchandises devenir une arme dans les conflits internationaux, si les organisateurs anonymes du boycottage en Chine et en Turquie ne pouvaient se réclamer d’un illustre précurseur. Qu’est-ce, en effet, que le blocus continental, sinon le boycottage des marchandises et des bateaux anglais ? Sur toute l’étendue des mers, l’Angleterre ne reconnaissait d’autre droit que celui de sa force, elle saisissait, comme de bonne prise, les marchandises françaises même sur des navires neutres, elle traitait en prisonniers de guerre les matelots de commerce français, elle déclarait bloqués des ports sans y établir de blocus effectif ; bref, elle interdisait les mers à la France. Napoléon lui répond en boycottant ses marchandises dans tous les ports de la France et de ses alliés. Il est curieux de remarquer que cet essai grandiose de boycottage a déjà le caractère d’une riposte à une violation flagrante du droit des gens. Napoléon, avait justement calculé que l’Angleterre ne pouvait vivre sans commerce, sans relations avec le continent ; en le lui fermant, il pensait l’atteindre dans les sources mêmes de sa vie. Mais la Grande-Bretagne n’était pas encore devenue ce qu’elle est aujourd’hui, une immense usine qui ne saurait se nourrir sans acheter ses vivres à l’étranger ; son agriculture suffisait presque à sa consommation : elle souffrit, mais elle résista. Napoléon était, à vrai dire, seul à vouloir fermement le blocus ; il l’imposa par l’ascendant de son génie et par la force de ses armées, mais il n’obtint jamais la collaboration spontanée, absolue, universelle, des peuples qui est indispensable au succès d’un boycottage ; même parmi ses sujets français, les intérêts privés, lésés par le blocus, favorisèrent la contrebande ; à plus forte raison dans les pays qui n’obéissaient que par contrainte. Le blocus continental est un boycottage voulu et imposé par un souverain malgré les répugnances des peuples ; les boycottages d’aujourd’hui sont, au contraire, voulus et imposés par les peuples malgré les répugnances des gouvernements, ou tout au moins sans leur participation officielle : c’est ce qui en fait la nouveauté, l’originalité et l’importance.

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