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Richard Tol : « Le changement climatique n’est pas un problème important pour le XXIe siècle »

Globalement, l’impact économique du réchauffement sera négligeable à court terme et très supportable durant les cent prochaines années. Mais pas dans les pays en développement, plus vulnérables en raison de leur pauvreté même. Or les pays riches ne les aident pas à s’adapter. Pis, ils leur imposent des politiques climatiques qui, en entravant leur croissance, pourraient faire plus de mal que de bien.


 

L’économiste néerlandais Richard Tol est professeur à l’université du Sussex et enseigne l’économie du changement climatique à l’université Vrije d’Amsterdam. Il est l’un des « auteurs coordinateurs » du dernier rapport du Groupe d’experts internationaux sur l’évolution du climat (Giec).

 

Dans votre livre et un récent article (1), vous écrivez qu’à « court terme » le changement climatique pourrait bien être bénéfique, et qu’il faudra attendre le « long terme » pour que ses effets négatifs l’emportent. Comment êtes-vous parvenu à cette conclusion ?

Les effets supposés du changement climatique sont très divers. Quand on parcourt la littérature scientifique, on lit à la fois que : des cultures seront affectées par l’aggravation des sécheresses, tandis que d’autres pousseront plus vite en raison de la fertilisation apportée par le CO2 ; les formes de stress dues à la plus forte chaleur augmenteront, tandis que diminueront les formes de stress liées au froid ; la demande d’énergie pour compenser le réchauffement s’accroîtra ; les maladies infectieuses seront plus répandues ; des espèces disparaîtront. Il est difficile de donner du sens à tout cela. Nous avons donc besoin d’indicateurs agrégés pour savoir si le changement climatique est, au total, une bonne ou une mauvaise chose. On n’a publié à l’heure actuelle que vingt-sept estimations de l’impact économique global du phénomène, dont les méthodes diffèrent. Onze d’entre elles mesurent l’impact qu’aurait un réchauffement de 2,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Huit de celles-ci concluent à un effet négatif, trois à un impact positif. Et si l’on prend en compte les vingt-sept estimations, l’effet net du réchauffement initial pour les deux prochaines décennies est positif, l’effet étant ensuite négatif.

 

L’objectif officiel est de limiter le réchauffement à 2 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Or, selon les onze études publiées sur une hausse de 2,5 °C, l’impact négatif à court terme resterait modeste. Dans quelle mesure le problème est-il sérieux ?

La moyenne des résultats de ces onze études montre qu’un réchauffement global de 2,5°C ferait perdre en moyenne à un individu 1,3 % de son revenu. Ce n’est pas beaucoup. Les Grecs ont perdu un tiers de leur richesse en cinq ans, les Syriens davantage encore, et plus rapidement. Contrairement à ce qu’affirment certains, le changement climatique n’est pas le problème le plus grave qu’ait à affronter l’humanité. Si l’on considère la moyenne des vingt-sept estimations, l’impact du phénomène ne change pas fondamentalement jusqu’à 3,5 °C de réchauffement. Cela dit, il faut prendre en compte le fait que les mauvaises surprises négatives sont jugées plus probables que les bonnes surprises de même ampleur. Personne ne suggère que le phénomène nous promette un avenir radieux. Au vu des incertitudes, la conclusion serait donc plutôt qu’un siècle de changement climatique ne sera pas pire que de perdre une décennie de croissance. Ce n’est donc pas un problème important pour le XXIe siècle.

 

La plupart des études que vous analysez montrent que les pays pauvres sont plus vulnérables que les pays riches. Pourquoi ?

La fertilisation engendrée par le CO2 bénéficie davantage aux pays pauvres qu’aux pays riches. Mais les premiers sont plus vulnérables pour trois raisons principales. D’abord, ils se situent pour la plupart dans des régions plus chaudes. Il leur sera donc plus difficile de s’adapter. Si le climat de la Grande-Bretagne se met à ressembler à celui de l’Espagne actuelle, les Britanniques adopteront certaines des habitudes des Espagnols. Si les zones les plus chaudes de la planète se réchauffent encore, les habitants n’auront aucun modèle dont s’inspirer. Ensuite, les pays pauvres sont davantage exposés à la météo et au climat, parce que l’agriculture pèse davantage sur leur économie, alors que la richesse des pays riches dépend bien plus de l’industrie et des services, mieux protégés contre les intempéries et donc contre le changement climatique. Enfin, les pays pauvres, souvent mal organisés, ne sont pas en mesure de mettre en œuvre les interventions publiques (en matière de santé, d’aménagement côtier, d’irrigation à grande échelle) susceptibles de réduire l’impact du phénomène. La hausse du niveau de la mer représente un problème considérable quand on ne maîtrise pas la science des digues ou que l’argent pour les construire manque. En outre, l’élite de ces pays peut choisir d’ignorer les conséquences potentielles si elle pense qu’elles vont toucher essentiellement des populations marginalisées politiquement et économiquement.

 

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Pourquoi êtes-vous favorable à une taxe carbone, tout en privilégiant dans votre livre les mesures d’adaptation ?

Je suis favorable à un mélange de mesures d’adaptation et de réduction des émissions. La raison en est simple : les solutions radicales sont rarement optimales, et sur cette question elles ne le sont certainement pas. L’adaptation atténue le besoin de réduire les émissions ; à l’inverse, réduire les émissions minimise la nécessité de s’adapter. Qui plus est, la stratégie d’adaptation a cet avantage énorme de ne pas dépendre de la coopération internationale. Elle est locale et, si l’on excepte la protection des côtes et l’affectation des ressources en eau, l’essentiel peut être fait à titre privé.
Cela dit, concernant les pays en développement, il existe deux façons de lutter contre un impact excessif du changement climatique : atténuer le réchauffement et réduire la pauvreté. Il est tout de même curieux de se dire préoccupé par le sort des pauvres dans le domaine du climat, mais pas dans d’autres. Le Bangladesh est l’un des pays les plus corrompus et les plus mal gouvernés au monde. Les inondations affectent principalement les plus démunis, qui vivent sur les basses plaines le long des fleuves et des côtes, où la terre est bon marché. La motivation politique pour les protéger est inexistante. Après tout, les inondations sont perçues comme le fait d’Allah plutôt que la conséquence de l’action ou de l’inaction de responsables politiques incompétents et indifférents. Tant qu’il en sera ainsi, le Bangladesh sera vulnérable au changement climatique.
En Afrique, les petits agriculteurs ne tirent souvent de leur terre pas plus d’un dixième de ce qu’obtiennent les exploitations modernes installées sur le même type de sol avec le même climat. Réduire ce hiatus ferait plus de bien et plus vite que le changement climatique ne ferait de mal plus tard. Si l’on veut vraiment dépenser de l’argent pour aider les paysans en Afrique, mieux vaut investir dans la modernisation des structures agricoles que dans l’énergie solaire.

 

De nombreuses études nous disent que le réchauffement va propager les maladies infectieuses. Qu’en pensez-vous ?

Là encore, il faut y réfléchir à deux fois. Le paludisme a été endémique dans de grandes parties de l’Europe et de l’Amérique du Nord. La maladie s’est même répandue jusqu’à Mourmansk. Mais dans ces régions, la diminution des zones infestées, le contrôle des moustiques et la médecine sont venus à bout du fléau. Si bien que le paludisme est devenu une maladie tropicale. Le changement climatique risque de la répandre parce que le parasite est plus vigoureux dans un climat ensoleillé et que les moustiques se multiplient dans les lieux plus chauds et humides. Il n’empêche, le paludisme est avant tout une maladie de la pauvreté. Une partie des sommes destinées à la réduction des émissions pourrait être consacrée aux insecticides et aux moustiquaires, ce qui réduirait le risque aujourd’hui ; ou investies dans la mise au point d’un vaccin, qui pourrait augurer d’un monde sans paludisme, réchauffement ou non. Tout cela montre que développement et changement climatique sont étroitement liés. Ralentir la croissance pour atténuer ce dernier peut faire plus de mal que de bien.

 

Certaines décisions prises au nom du changement climatique risquent-elles vraiment d’avoir des effets très néfastes ?

Non, parce qu’une politique climatique peut toujours être arrêtée si elle se révèle nocive. Songez aux biocarburants. Ils exigent de la terre. Les plantations de palmiers à huile en Asie du Sud-Est remplacent la forêt vierge. Les plantations de canne à sucre en Amérique latine viennent mordre sur les pâturages, et ceux-ci sur la forêt. Une politique climatique peut donc accélérer la déforestation. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’on peut revenir sur ce genre d’orientation.
Néanmoins, je m’inquiète de l’impact de la politique climatique pour les pays en développement. Les États-Unis, le Royaume-Uni et la Banque mondiale ont par exemple décidé de ne plus financer l’électricité produite par les centrales au charbon dans les pays les plus pauvres. Cela signifie une électricité plus chère et moins sûre, ce qui nuit à la croissance. Le charbon est de loin le moyen le moins cher de produire de l’électricité.

 

Dans votre livre, vous vous fiez au consensus du Giec exposé dans son rapport 2007. On a appris depuis que les modèles se trompaient sur l’évolution de la température globale et sur celles avoisinant le pôle Sud (2). Comment concilier la fragilité de la science climatique avec les modèles économiques sur les impacts du réchauffement ?

Nos projections sur les impacts reposent sur celles du changement climatique lui-même. Nous avons toujours su que la pluviosité était plus importante pour l’évaluation de l’impact que la température, et il existe des modèles sur l’avenir de la pluviosité partout dans le monde. Nous avons appris récemment que les modèles climatiques ne sont pas aussi solides que nous le pensions et que les données climatiques ne sont pas aussi fiables qu’on nous l’a fait croire. Notre confiance dans les estimations de l’impact du phénomène a donc encore diminué – elle n’était déjà pas très grande au départ. Mais cela peut engendrer deux types de réaction. Si vous en concluez que la sensibilité du climat aux émissions de gaz à effet de serre est plus faible que ce qu’on pensait, alors les conséquences du réchauffement devraient moins vous inquiéter. Mais si vous en concluez que la variabilité naturelle est plus forte et que notre savoir est moindre, il y a de quoi s’inquiéter davantage.

 

Vous avez publié un commentaire sévère à propos d’une étude concluant que 97 % de la littérature scientifique avalise la thèse du changement climatique dû à l’homme (3). Pourquoi avez-vous pris cette initiative ?

J’ai très peu de raisons de douter que le consensus soit fondé. Mais les auteurs de l’étude en question ne sont pas parvenus à le démontrer. Leur article est biaisé, l’échantillon n’est pas représentatif, des données sont cachées. Cela accrédite l’idée qu’une partie de la recherche sur le climat souffre de la piètre qualité de l’évaluation par les pairs, d’analyses statistiques de qualité douteuse et d’une réticence à partager les données.
De plus, un consensus ou un quasi-consensus n’est pas un argument scientifique. L’affirmation d’un consensus sert un objectif politique, non un objectif scientifique. Comme le sait, les héros de l’histoire des sciences sont ceux qui ont remis en cause le consensus dominant.

 

Vous étiez l’un des auteurs coordinateurs du dernier rapport du Giec sur les impacts du changement climatique (4). Or vous avez demandé que votre nom soit retiré du document final. Pourquoi ?

J’ai retiré mon nom du résumé pour les décideurs (SPM), mais je reste un auteur coordinateur du chapitre 10. La première version du SPM formulait une conclusion nouvelle pour le Giec, et qui avait du punch : que les impacts les plus sérieux du changement climatique sont en réalité des symptômes du sous-développement et d’une mauvaise gestion. Les versions suivantes ont transformé le message pour revenir aux vieilles rengaines apocalyptiques sur le thème « Nous allons tous mourir ».
J’ai deux objections à la version finale. D’abord, elle n’est pas confirmée par la littérature scientifique. Ensuite, le message est le même que dans les quatre premiers rapports du Giec. Il a fait les grands titres de l’actualité mais n’a pas servi à réduire les émissions.

 

Vous terminez votre livre en énumérant quelques « complications » qui rendent le débat climatique difficile à déchiffrer. Et écrivez : « La politique climatique sert les intérêts d’acteurs en quête d’une rente. » Pouvez-vous préciser ?

Ces vingt dernières années, la politique climatique en Europe a rendu la plupart des gens un peu plus pauvres et quelques personnes beaucoup plus riches, alors que les émissions n’ont pour l’essentiel pas été affectées. Mais les mesures génèrent des rentes, sous la forme de subventions, de permis d’émission garantis, de marchés protégés et de déductions fiscales. Donc elle sert les intérêts des chercheurs de rentes, et ceux des décideurs qui utilisent cette technique pour récompenser leurs alliés.
De plus, les politiques climatiques permettent de créer de nouvelles bureaucraties. Un grand nombre de fonctionnaires et un nombre plus grand encore de consultants et de bonnes âmes se sont employés à créer la fiction bureaucratique qu’il se passe quelque chose.
Et bien sûr, c’est un sujet parfait pour les hommes politiques. Le changement climatique est un problème dont la portée s’étend sur plusieurs siècles. Une réduction substantielle des émissions exige des décennies et une coopération à l’échelle mondiale. Un responsable peut donc faire de grandes promesses sur le thème « sauver le monde », mais laisser à son successeur le soin d’agir (et de malmener les électeurs), tout en accusant quelque étranger d’être responsable de l’inaction présente.

 

— Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1. « Economic impacts of climate change », University of Sussex, 2015.

2. Selon les données satellite, la température globale de la basse atmosphère n’a pas augmenté depuis au moins 17 ans. Et contrairement à ce qu’annonçaient les modèles, la température moyenne de l’Antarctique a baissé et la glace de mer a beaucoup augmenté.

3. « Quantifying the consensus on anthropogenic global warming in the literature », 2013.

4. 5e rapport du Giec, 2e volume, 2014.

LE LIVRE
LE LIVRE

Économie du climat : analyse économique du climat, du changement climatique et de la politique climatique  de Richard Tol, Edward Edgar Publishing, 2014

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