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Sweet sexties

Mythique créature imaginée par l’italien Guido Crepax à la fin des années 1960, Valentina est unique parmi les stars de la BD érotique. Cette élégante héroïne, au physique inspiré de Louise Brooks, a ébranlé à jamais les codes de la bande dessinée.

Le vent de révolte culturelle qui souffla sur l’Europe dans le sillage des contestations politiques et sociales des années 1960 trouva dans la bande dessinée l’une de ses principales expressions. Barbarella et Pravda, les sulfureuses héroïnes créées par le Français Jean-Claude Forest et le Belge Guy Pellaert – édités chez Éric Losfeld – rompaient avec une forme narrative considérée jusque-là comme un divertissement infantile et juvénile pour s’adresser à un public d’adultes en flirtant avec l’érotisme et le militantisme politique. La bande dessinée d’auteur voyait enfin le jour, brisant le cadre étriqué des albums et des magazines, avec leurs maigres paginations, pour s’affranchir des règles du genre et offrir un prodigieux éventail de possibilités nouvelles. Pourtant, c’est au dessinateur italien Guido Crepax que revient le mérite d’avoir, avec sa mythique Valentina, véritablement posé les fondations d’un neuvième art rénové. Plutôt que de travailler, comme les créateurs français, à la féminisation des archétypes héroïques des comics américains, Crepax s’inspire des modèles artistiques européens de l’époque, cinématographiques et littéraires, de Ionesco à Antonelli, et fait subir à ses personnages une incroyable évolution intérieure. À l’origine, la créature phare de Crepax était l’un des nombreux clones de super-héros apparus au milieu des années 1960 : le personnage de Philip Rembrandt,
critique d’art, n’était autre que le puissant Neutron, capable d’arrêter le temps à sa guise pour affronter les méchants. Mais l’audacieuse photographe Valentina, au physique inspiré de Louise Brooks, prit bientôt une place croissante dans la série. Cette ascension n’avait pourtant rien à voir avec un processus classique d’émancipation féminine. Elle était le fruit d’un changement radical de stratégie narrative. En quelques épisodes, Valentina était le leitmotiv même de la série, quittant définitivement le terrain de l’aventure pour pénétrer dans un univers onirique débridé, où l’érotisme et la sexualité du personnage devenaient objets de réflexion. Loin des héroïnes sexuées lancées par les éditions Losfeld pour attirer un lectorat adulte – et essentiellement masculin –, Crepax faisait de l’érotisme un élément à part entière de la personnalité humaine, rompant avec le lieu commun de la femme-objet sexuel. Philip Rembrandt et Valentina Roselli forment un couple à la vie érotique riche. Chacun réalise ses propres fantasmes, si bien que la frontière est toujours mouvante entre la réalité et le songe. Les armoires et les miroirs des histoires de Valentina cachent des univers de fantaisie, pareils en cela au pays des merveilles de Lewis Carroll, mais peuplés de chimères perverses. La sorcière blanche se réincarne dans la terrible Baba-Yaga, les êtres de légendes se transforment en créatures inquiétantes, plus proches de l’imagination de Sade ou des collages troublants de Max Ernst que des contes de fées traditionnels. Les archétypes des contes sont réinvestis en termes adultes, les mondes de l’enfance s’élargissant inévitablement pour intégrer désormais Henry James, Sade, Bataille, Pasolini ou encore Buñuel. Rompant avec la structure classique du récit de bande dessinée, Crepax est également conduit à refondre les codes de la narration graphique : il abandonne la tradition franco-belge, qui fait de la vignette l’unité de référence pour décomposer l’action, et opte pour la technique américaine, plus moderne. Il compose ses dessins en pleine page, mais évite cependant les parcours visuels d’inspiration cinématographique propres aux comics, au profit d’un montage analytique qui joue de la disposition spatiale pour rythmer la fiction. Petites vignettes qui fixent l’attention sur des éléments insignifiants, corps allongés, qui rappellent l’élégance d’un Modigliani ou d’un Klimt – formes féminines toujours inachevées, pour mieux souligner une sensualité d’apparence évidente, mais qui manie toujours la carte de la suggestion. La série Valentina est un chef-d’œuvre de la bande dessinée, et une clé pour comprendre son évolution vers le roman graphique tel qu’on le connaît aujourd’hui.   Cet article est paru dans El País en février 2012. Il a été traduit par François Gaudry.
LE LIVRE
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Le Journal de Valentina, Futuropolis

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