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Les tortues des Galápagos, miroir de l’humanité

Les tortues des Galápagos sont à la fois le symbole de l’extinction des espèces et celui des efforts entrepris pour les préserver. Mais leur histoire, depuis le fameux séjour de Darwin en 1835 dans l’archipel du Pacifique, est bien plus complexe qu’on l’imagine.


© Reuters

Équateur, 1999. Les employés d’un zoo évacuent une tortue géante des Galápagos après une éruption volcanique.

En cette nouvelle ère qu’est l’anthropocène, difficile d’imaginer symbole plus poignant de l’extinction des espèces que les tortues géantes des Galápagos. Ces reptiles à grosse carapace, qui mesurent 1,20 mètre et pèsent autour de 200 kilos, vivent en moyenne une centaine d’années, voire beaucoup plus. Chez les gestionnaires de faune sauvage, on évoque même l’existence d’un spécimen hors d’âge qui venait d’éclore lorsque Charles Darwin séjourna aux Galápagos, en 1835. Vrai ou faux, peu importe : cela montre que nous inscrivons l’histoire de ces tortues dans les événements de l’histoire humaine ; elles sont comme des frises chronologiques en chair et en os.

L’archipel des Galápagos a abrité ­durant des millénaires un grand nombre d’espèces de tortues, jusqu’à ce que leurs populations soient décimées par les pirates et les baleiniers des XVIIIe et XIXe siècles, qui s’en nourrissaient. Mais, dans la seconde moitié du XXe siècle, d’énergiques efforts de conservation ont été entrepris, et les tortues géantes sont devenues le symbole de toutes les espèces menacées de l’archipel. Avec sa disparition, en 2012, le sympathique Georges le Solitaire est devenu l’incarnation d’un moment bien triste de l’histoire de ces tortues en particulier et de la protection de la faune en général : il était le dernier représentant connu de l’espèce ­Chelonoidis abingdonii.

Dans On the Back of Tortoises, la géographe et historienne de l’environnement Elizabeth Hennessy retrace le parcours de ces animaux emblématiques en s’intéressant à deux aspects. D’une part, l’histoire des tortues épouse celle du capi­talisme et de la consommation ; d’autre part, les efforts de conservation visant à ramener les îles à l’état de « paradis vierge et sauvage » sont malhonnêtes, car ils ne tiennent compte ni de la réalité biologique des tortues de l’archipel, ni de la vie de ses occupants humains. Comme tant de bons ouvrages d’histoire environnementale, celui d’Hennessy privilégie le contexte et la nuance – ce que les tortues offrent à profusion. L’auteure a pu cerner toute la complexité de cette histoire en s’appuyant sur des documents d’archives et des entretiens avec des habi­tants des Galápagos ou des chercheurs.

Quand elle s’est lancée dans ses recherches, elle a été surprise de constater à quel point des personnes vivant à mille lieues de ces îles y étaient attachées. « Cela témoigne de la place qu’a ce lieu chargé d’histoire dans notre imaginaire », écrit-elle dans sa préface. Mais, poursuit-elle, « les reportages d’actualité et les documentaires animaliers ne donnent qu’une vision très partielle de la vie sur l’archipel. Ils sont toujours dans l’extrême : soit la nature intacte, soit la crise. Ce n’est pas du tout ce que j’ai pu observer sur place ».

De surcroît, notre façon d’appréhender l’archipel, sa faune et ses espaces naturels n’a cessé d’évoluer au fil du temps. Les Galápagos des boucaniers espagnols du XVIe siècle ne sont pas celles de l’industrie baleinière du XIXe siècle, qui ne sont pas celles des convoitises coloniales du XXe. Si l’on ajoute à cela l’écotourisme du XXIe, on commence à comprendre à quel point les tortues font partie intégrante de l’histoire humaine, pour le meilleur ou pour le pire, et parfois les deux.

En octobre 1835, Charles Darwin parcourt à pied l’île Santiago (que les Anglais appellent à l’époque île James). Il est fasciné par les tortues géantes des hautes terres verdoyantes. Il les ­regarde marcher, chronomètre leur vitesse, mesure leur circonférence. Lorsqu’il comprend qu’il n’y a pas moyen de les soulever, il tente d’estimer leur poids (il essaie même de les chevaucher, une de ses nombreuses pratiques discutables « que l’on déconseille à ceux qui suivent ses pas sur les îles », avertit Elizabeth Hennessy).

À propos de la découverte des tortues des Galápagos par Darwin, l’auteure relate une anecdote qui vient nous rappeler que l’histoire est toujours plus compliquée qu’il n’y paraît. Sur les hauteurs de l’île Santiago, Darwin campe deux jours avec des chasseurs locaux et ne s’alimente que de tortue (la chair est d’abord rôtie sur son plastron, puis frite dans sa graisse. Darwin trouve cette carne con cuero succulente mais avoue préférer l’« excellente soupe » confectionnée avec de jeunes tortues). Il goûte aussi à l’eau que contient la vessie des tortues (que les îliens boivent pour se désaltérer) et lui trouve « un goût légèrement amer ».

Darwin découvre ainsi ce que les ­marins savent depuis longtemps : les tortues constituent un aliment complet. Pas étonnant, dès lors, que les explorateurs, les baleiniers, les pirates et autres écumeurs des mers s’en soient sustentés pendant des siècles. En faisant escale aux Galápagos, les navires pouvaient se réapprovisionner en tortues vivantes qui procureraient de la viande fraîche à bord, car elles pouvaient supporter de longs mois de traversée. L’anecdote donne l’occasion à Hen­nessy d’expliquer combien l’histoire des tortues des Galápagos est aussi celle de la consommation et du capitalisme. Consommer la nature était alors la chose la plus natu­relle du monde.

« Aujourd’hui, bien sûr, cette histoire nous chagrine », observe-t-elle. Mais, si nous ne nous nourrissons plus des tortues des Galápagos, nous les consommons autrement. Au début du XXe siècle, les scientifiques en étaient friands pour leurs collections d’histoire naturelle et leurs expositions d’animaux naturalisés ; et les collecteurs d’huile de tortue ont laissé des « cimetières » de carapaces autour de la sierra Negra, l’un des volcans de l’île Isabela. Au XXIe siècle, la consommation de tortues passe par l’écotourisme. Lorsque les touristes débarquent, ils sont invités à imaginer qu’ils pénètrent dans l’univers de Darwin. On leur dit que les efforts actuels de conservation vont faire revenir l’archipel à l’état sauvage que Darwin est censé avoir ­trouvé à son arrivée. « Ce Darwin-là est le saint patron de la science et de la conservation aux Galápagos, celui qui, après des siècles de prédation de la faune par l’homme, nous a enseigné que la nature n’est pas une ressource tombée du ciel pour la consommation humaine, écrit Elizabeth Hennessy. Le vieux Darwin est la divinité laïque dont les touristes suivent les traces lorsqu’ils visitent le parc national des Galápagos. Mais ce n’est pas le Darwin qui a arpenté les montagnes de ces îles. »

Car Darwin n’est bien sûr pas arrivé sur une terre vierge. Vouloir effacer ou réécrire l’histoire des îles suppose de passer outre la présence des colons qui y ont vécu, de gré ou de force. Les Galápagos ont fait un temps office de colonie pénitentiaire, et, dans cette histoire-là, les tortues passent à l’arrière-plan. Les violences infligées aux bagnards viennent se superposer à la sur­ex­ploitation des tortues. Et faire comme si on pouvait ramener les Galápagos à un état antérieur à cette époque, penser qu’un Éden vierge destiné aux tortues et à leurs compagnons sauvages permettrait d’escamoter la présence de notre espèce sur les îles, c’est faire bon marché de l’histoire humaine de l’archipel.

Aujourd’hui, ces îles incarnent nos fantasmes de nature intacte. Qu’on les découvre en touriste ou dans un docu­mentaire, « les Galápagos » offrent un simulacre de nature, une version savam­ment scénarisée qui est finalement performative, estime Hennessy. Et, pour les tortues des Galápagos, ce n’est évidemment pas la fin de l’histoire : elles font aujourd’hui leur réapparition grâce aux efforts entrepris pour « retortuiser » les îles où certaines espèces ont disparu. Ces initiatives sont le fruit de la collaboration entre des chercheurs du monde entier et des spécialistes locaux. L’avenir de ces animaux dépend justement beaucoup de la concertation, affirme l’auteure. Les îliens, rappelle-t-elle, méritent eux aussi d’avoir voix au chapitre.

On peut être tenté de voir l’histoire des Galápagos comme une séquence ininterrompue d’événements, depuis le voyage de Charles Darwin sur le Beagle jusqu’à l’écotourisme et l’exaltation de la biodiversité locale d’aujourd’hui. Et l’on peut associer les tortues géantes à chacune des étapes de cette histoire. Avec On the Backs of Tortoises, Elizabeth Hennessy nous donne à lire une histoire environnementale solidement documentée, très nuancée et bien écrite. Et nous rappelle que les tortues des Galápagos sont le reflet de notre façon de penser et de consommer le monde. Ce n’est pas nouveau, c’est ­ainsi depuis des siècles. Car l’histoire, tout compte fait, est jalonnée de tortues.

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— Lydia Pyne est une historienne et journaliste scientifique américaine passionnée de tortues.

— Cet article est paru dans la Los Angeles Review of Books le 3 janvier 2020. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

LE LIVRE
LE LIVRE

On the Back of Tortoises: Darwin, the Galapagos, and the Fate of an Evolutionary Eden (« Sur le dos des tortues. Darwin, les îles Galápagos et le sort d’un Éden de l’évolution ») de Elizabeth Hennessy, Yale University Press, 2019

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