Tsunami de poésies
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Tsunami de poésies

Écrit par La rédaction de Books publié le 11 mars 2016

Cinq jours après le tremblement de terre, Ryôichi Wagô écrivain originaire de Fukushima, a senti l’urgence de revenir à son premier amour : la poésie. Toujours sur place, calfeutré dans sa maison vide, il livre ses vers sur Twitter. Il raconte dans cet entretien paru dans la revue Kotoba quelques mois après la catastrophe et traduit par Books, comment l’enchaînement du séisme, du tsunami et de l’accident nucléaire ont conduit à faire renaître sa passion, et quelque part lui-même.

 

A vrai dire, j’étais un peu inquiet, confie le poète Ryôichi Wagô. Je ne savais pas si les sinistrés allaient accepter mes poèmes. Je me demandais s’ils n’allaient pas trouver cela proprement pénible, ou déprimant, ces sentiments jetés sans pudeur immédiatement après la catastrophe, comme par irritation.

Son inquiétude s’est révélée sans objet. Dans les centres d’accueil, les réfugiés ont fait circuler ses textes sur Twitter avant de les transcrire sur papier. Au mois de juin, ses tweets ont été réunis en deux volumes, Shi no tsubute (« Jets de cailloux ») et Shi no mokurei (« Poèmes pour un hommage silencieux »), qui forment une sorte de trilogie avec un autre livre, Shi no kaikô (« Retrouvailles en poèmes »), qui mélange poèmes et témoignages. Depuis, ces trois ouvrages connaissent un immense succès. Catastrophe et poésie : sans doute la réalité de ce désastre ne pouvait-elle mieux s’exprimer que sous cette forme.

Songeons au triple cataclysme qui a frappé Fukushima, où le poète est né, a grandi et habite aujourd’hui encore. Destructions instantanées provoquées par le séisme puis le tsunami, dégâts causés par l’accident de la centrale nucléaire et qui vont avoir une durée de vie vertigineuse. L’instant et l’éternité y sont contenus. C’est la figure même de la poésie. C’est le poème trop parfait, celui qu’écrirait un démon. Dans les premiers tweets de Ryôichi Wagô, rédigés cinq jours près le tremblement de terre et postés alors même que se produisaient des répliques de magnitude 4 ou 5, pendant au moins une semaine, la tonalité principale est celle de la colère :

Ah ça t’a pas plu? Tiens, je vais te détruire et te laisser en pièces.

18 mars, 6 h 01

Jusqu’à ce que cette catastrophe se produise, j’avoue que je pensais n’avoir peut-être plus besoin d’écrire de poèmes, poursuit Ryôichi Wagô. J’ai commencé à faire de la poésie à 20 ans, j’ai reçu plusieurs prix et, à 30 ans passés, j’ai également commencé à recevoir des commandes pour des formes de récit plus grand public. C’est ainsi que je me suis consacré à d’autres types de textes, des essais notamment. En fait, les occasions d’écrire des poèmes se faisaient de plus en plus rares. Mais la catastrophe a tout bouleversé. Entre le 11 et le 16 mars, avant de me lancer sur Twitter, j’ai noté des phrases dans un cahier. Cela répondait au désir de mettre en mots ce qui se passait, mais je me suis rendu compte que ce que j’écrivais ressemblait de plus en plus à ce qu’on peut appeler poésie. À cet instant, au fond de moi, j’ai pensé : « En fait, je veux écrire des poèmes. Je vais les écrire même si personne ne les lit. »

Après la catastrophe, je suis resté trois jours dans un refuge avec ma femme et mes enfants, mais après l’explosion des réacteurs no 1 et no 3 à la centrale de Fukushima, les 12 et 14 mars, ma famille a quitté la région et j’ai choisi de rester à la maison, puisque j’avais mon travail à l’école et que mes parents demeuraient également chez eux dans la même ville. La région de Fukushima a été un important lieu de refuge pour les populations évacuées de Tokyo après les bombardements à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et déjà lors du grand tremblement de terre du Kantô en 1923 (1).

Ma famille qui évacue la ville, moi qui reste. J’imagine que tous ceux qui ont vécu cette situation ont ressenti la même chose, l’idée de l’ultime séparation. Exactement comme pendant la guerre, je suppose. Je suis né à la fin des années 1960, mais il m’arrive encore, plusieurs mois après la catastrophe, de penser : « Juste après la guerre, cela devait être comme ça aussi. » Me retrouvant seul à la maison le 16 mars, je me suis mis à écrire des tweets. Jusqu’alors, je ne concevais la poésie que sur du papier. La force des mots ne venait pas si je n’écrivais pas à la main. Mais après le séisme, le tsunami et l’explosion de la centrale, j’ai pensé « C’en est fini de nous », tout ce que je considérais comme « absolu » s’est écroulé, comme le mythe de la sûreté nucléaire. Des expressions que je n’aurais jamais utilisées avant la catastrophe comme « ne jamais renoncer » ou « il n’y a pas de nuit sans qu’un nouveau jour se lève » me sont venues. D’une certaine façon, j’ai l’impression d’avoir ressenti une vraie liberté, dans le sens où je n’étais plus entravé par le souci du jugement des lecteurs.

Quand j’y repense, il me semble qu’au moment où j’ai commencé à écrire sur Twitter, j’étais en état d’aphasie. J’étais revenu à l’âge de 12 ans. J’avais perdu mon regard d’adulte, et seules des expressions irréfléchies surgissaient. Emporté par la passion, j’avais perdu ma raison de poète. Ce qui reflétait mes conditions de vie réelles, n’ayant plus accès à l’eau courante ou à l’essence. Il faut ajouter les répliques incessantes et une radioactivité d’environ vingt microsieverts par heure à l’extérieur (2). Certes, écrire, c’était en quelque sorte oublier. Mais ce qui me rivait finalement à l’écran de mon mobile, enfermé à la maison sans pouvoir sortir, c’était le désir de laisser une trace d’avoir été dans ce monde.

Je ne pouvais m’empêcher de me rappeler ce que m’avait dit un jour l’écrivain Mitsuharu Inoue, que j’admire : « Écris, écris, c’est par là que tu vas te fabriquer. » (3) J’avais l’impression d’être revenu à l’époque où j’habitais à Minami-Sôma, pour mon premier poste d’enseignant. Dans cette petite ville portuaire, tout ferme à 19 heures. C’est là que j’ai vraiment commencé à rédiger de la poésie. À l’époque, je n’avais pas de lecteurs. Mais j’aimais écrire. Les fondations de mon œuvre se sont construites au cours des longues nuits passées à Minami-Sôma. J’ai peut-être retrouvé l’intensité de mes textes de l’époque. »

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C’est une nuit calme. Une nuit


vraiment très calme. L’haleine


de la radioactivité.

17 mars, 22 h 47

D’abord le grondement de la terre.


Et puis, ça secoue. Quelque chose s’ébat un instant. Tu vois, ce calme est rempli de vacarme. Écoute, la réplique arrive.

17 mars, 23 h 32

Le 9 avril, environ un mois après la catastrophe, Ryôichi Wagô met un terme à la série Shi no tsubute (« Jets de cailloux »). Il entame un nouveau cycle, qu’il intitule Shi no mokurei (« Poèmes pour un hommage silencieux »). Contrairement aux poèmes Shi no tsubute, qui étaient comme le dépôt laissé par le flot de ses sentiments, cette collection a pour thème le dialogue avec les morts.

J’avais commencé à tweeter sans penser à la présence éventuelle de lecteurs, raconte-t-il, mais le nombre des inscrits a augmenté à une vitesse incroyable. Ils étaient déjà cinq mille le 21 mars. À ce moment-là, j’ai senti de nouveau qu’il y avait des gens pour lire mes textes. Et je me suis dit : « Je peux tout donner alors, sortir tout ce que j’ai en moi. » J’ai aussi commencé à saisir les règles qui prévalent dans l’univers de Twitter. J’ai compris que le retour est incomparablement plus fort quand j’écris directement, en improvisant, comme une sorte de performance en direct, plutôt que si je transcris des notes prises au préalable. Alors je me suis mis à annoncer l’heure à laquelle je publierais mes tweets. Je me suis également aperçu que les réactions étaient plus nombreuses si j’utilisais des expressions propres à la poésie contemporaine, des mots du genre « la cellule psychologique et charnelle », plutôt que les mots directs et simples de mes premiers tweets. Toutes ces « découvertes » m’ont encouragé.

J’ai ainsi petit à petit retrouvé la raison et l’objectivité du poète. J’ai eu besoin de « pensée ». Il n’était plus nécessaire d’être dans un état désemparé, un état de colère ou de tristesse. Je voulais écrire quelque chose qui puisse servir de repère face à la question « Comment continuer à vivre ? », et formuler une réponse capable de résister aux blessures provoquées par la catastrophe et l’accident de la centrale, dont on ne voit pas la fin (4). Le thème de l’apaisement des âmes et du dialogue avec les morts s’est alors imposé à moi. C’est devenu une sorte de manifeste de ma posture littéraire, et je déclare dans ce livre que je continuerai la poésie.

Pour écrire Shi no mokurei, j’ai voulu me rendre à Minami-Sôma, le point de départ de mon œuvre. J’ai voulu aussi visiter d’autres lieux sinistrés, aller dans la baie de Matsukawaura où mon père m’emmenait souvent pêcher quand j’étais enfant.

Là-bas, les maisons de mes anciens élèves, que j’allais visiter en tant qu’enseignant, n’existaient plus, ni les familles. Seul soufflait le vent. Dans cette atmosphère de désolation, j’ai réalisé que j’échangeais quelques mots avec les défunts : « Ah ! ici le tsunami est venu. Vous avez dû souffrir. » C’est là que le thème du « dialogue avec les morts » s’est imposé comme une évidence. Plus tard, j’ai entendu que beaucoup de gens disaient : « Quand le vent souffle, on n’arrive pas à s’endormir, car c’est comme si les morts pleuraient. » Le printemps est une saison cruelle.

Dans un refuge de Kesennuma,


un enfant qui a perdu sa mère


 est endormi, son cahier ouvert.


Il a écrit : « Maman, j’espère que je te reverrai. »


Je m’incline en silence. Les larmes.

(Shi no mokurei)

Je m’incline devant une tête


de poisson. Qu’as-tu vu, dans


le tsunami, qu’as-tu vu qui


ne t’a laissé que la tête.


Vanité, vanité.

(Shi no mokurei)

Shi no kaikô (« Retrouvailles en poèmes ») a été écrit après les deux autres séries, en insérant des entretiens avec les sinistrés. Lorsque je me suis rendu à Minami-Sôma, j’ai rencontré des connaissances de l’époque où j’y habitais. La première personne que j’ai vue était l’un de mes anciens collègues. « Qu’es-tu venu faire là aujourd’hui ? », m’a-t-il demandé. « Je suis venu voir. » Le genre de réponse qui pouvait fort bien mettre en colère les habitants de ce lieu sinistré. Il m’a pourtant dit : « Tu as raison. Il faut que tu regardes. » Les parents de ce collègue étaient là aussi, et son père a fait une plaisanterie sous forme de jeu de mots : « À cause du tremblement de terre, les maisons de Sôma se sont écroulées, beaucoup de tuiles [kawara] sont tombées. Mais les gens réparent leur maison et habiteront de nouveau ici. Sôma ne changera pas [kawara-nai : il n’y a plus de tuiles]. » Ça m’a fait rire, et j’ai compris que les sinistrés n’avaient pas perdu leur sens de l’humour. J’ai saisi la différence de tempérament qu’il y avait entre le Fukushima où je vivais et les régions côtières plus durement frappées par le tsunami. Alors je me suis demandé ce que je pouvais faire, et la réponse était de réaliser des entretiens.

Shi no kaikô a pour thème le « dialogue avec les vivants ». Dans un poème de Kenji Miyazawa (À vous les étudiants), il y a ce passage : « Vous, les nouveaux poètes, recevez une nouvelle énergie diaphane des tempêtes, des nuages et de la lumière, et montrez à l’humanité et à la Terre la forme qu’elles doivent prendre ». Des tempêtes, des nuages et de la lumière. Fukushima a été complètement dévastée, ravagée par une tempête de cauchemar, elle est aujourd’hui encore [août 2011] recouverte d’un épais nuage. Je voudrais que Shi no kaikô soit la lumière, mais ça ne sera pas une lumière radieuse qui descend du ciel. Compte tenu de la situation actuelle, une telle lumière n’est pas possible. Mais je voudrais au moins qu’une trouée dans le nuage laisse passer un rai de lumière. C’est ce désir qui a engendré le thème du « dialogue avec les vivants », la possibilité de regarder vers l’avenir, même s’il est encore impossible de porter un espoir aujourd’hui.

M’être trouvé face à la mort m’a sans doute permis de renaître. Contrairement aux poèmes abstraits écrits par celui que j’étais avant la catastrophe, les trois livres que j’ai publiés en juin 2011 ont un objectif clair. Avant, je me battais contre quelque chose d’invisible. Cela pouvait être la situation de la poésie contemporaine japonaise qui ne permet aux textes de n’être lus que par une poignée de lecteurs, ou le formalisme dans lequel cet art tombe tout en aspirant à la liberté. Depuis la catastrophe, l’objectif a changé. Il est devenu : « Notre vie qui est ici », notre vie à Fukushima, blessée par le désastre. Parce que, malgré tous ces malheurs, je ne peux que continuer à vivre et écrire ici, à Fukushima.

Cet entretien est paru dans la revue Kotoba à l’automne 2011. Il a été traduit par Ryôko Sekiguchi.

Notes

1| Le 1er septembre 1923, un important séisme a ravagé la région du Kantô, touchant notamment Yokohama et Tokyo. Il a fait plus de 140 000 morts et détruit plus de 580 000 bâtiments.

2| Soit environ cent fois la dose de radioactivité artificielle tolérée selon les normes en vigueur.

3| Mort en 1992, Mitsuharu Inoue était poète et romancier. Il est célèbre pour son roman « Les gens de la terre », paru en 1963, où il raconte le destin d’une victime du bombardement de Nagasaki, sur fond de discrimination sociale. Le réalisateur Kazuo Hara lui a consacré un documentaire intitulé A Dedicated Life. Il n’est pas traduit en français.

4| Le 16 décembre 2011, le gouvernement a déclaré que la centrale avait atteint l’état d’« arrêt à froid », ce qui signifie le maintien de la température à l’intérieur des réacteurs au-dessous de 100 °C et le contrôle des émissions radioactives. Mais un rapport officiel publié fin décembre indique qu’une bonne partie du système de refroidissement est en mauvais état et pas immunisée contre un nouveau séisme. Les opérations ultérieures de démantèlement devraient s’étaler sur quarante ans.

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