Un nouveau Droit de l’Homme : le droit au blasphème ?
par Philippe Braud

Un nouveau Droit de l’Homme : le droit au blasphème ?

Écrit par Philippe Braud publié le 21 septembre 2012

À en croire certains propos tenus ces jours-ci la liberté d’expression ne saurait être soumise à la moindre limite. Un droit inaliénable et sacré, absolument intangible ; mieux encore, un dogme sur lequel veillent de sourcilleux ayatollahs qui surenchérissent avec une belle emphase sur ses implications. À quand l’inscription du droit au blasphème dans une Déclaration universelle des Droits de l’Homme, aux côtés sans doute du droit à l’expression de propos homophobes, négationnistes, racistes. Une belle arrogance derrière tout cela mais aussi une forme de puérilité et d’ignorance de l’Autre. Que rien ne vienne limiter l’expression de ma supériorité narcissique ni les jouissances un peu glauques de ma transgression des tabous.

La liberté d’expression peut faire mal, et même très mal ; infliger des souffrances inouïes, humilier, salir. Même les ayatollahs occidentaux le comprennent parfaitement quand il s’agit de protéger le droit à la dignité des femmes modernes, celui des homosexuels ou des handicapés ; on l’admet aussi, sauf les amis de Jean-Marie Le Pen, quand il s’agit de prohiber l’expression de propos négationnistes qui insultent la mémoire des victimes de l’Holocauste. On l’admet encore pour protéger le droit à l’intimité de personnes qui peuvent être ravagées durablement par la propagation de rumeurs, fondées ou infondées, sur leur vie privée. Mais qu’importe quand il s’agit de populations que l’on méprise sourdement, ou dont on ignore superbement les croyances !

Quand les nations vivaient dans les limites étroites de leurs frontières cadenassées, la xénophobie pouvait se donner libre cours et l’on sait les excès de la liberté de la presse avant les deux guerres mondiales qui ont conduit à la mise en place de stéréotypes meurtriers. Mais quand Allemands et Français ont appris à se fréquenter, ils ont eu honte des propos tenus sur les uns et sur les autres. Quand les Européens ont découvert les conséquences de la littérature antisémite, ils ont éprouvé un sentiment parfaitement justifié de culpabilité. Sortant du « village national » qui était jusqu’ici le leur, ils ont pris conscience de la violence symbolique qui pouvait ravager leurs relations mutuelles, et engendrer une double violence physique : celle des persécuteurs, d’autant plus facilitée qu’ils avaient appris à mépriser leurs victimes ; celle des humiliés et offensés dont certains ont répondu par la violence physique à la violence symbolique subie.

Aujourd’hui, nous vivons dans un « village global », ce que, apparemment, n’ont pas encore compris les auteurs de blasphèmes antimusulmans. Si l’on peut rire (et ricaner) de tout, on ne le peut pas n’importe où. Rire de la mort, mais pas devant des parents accablés par la mort d’un enfant ; rire des mésaventures de DSK mais pas devant Anne Sinclair ; rire de la religion mais pas pendant le déroulement d’une cérémonie à Notre Dame de Paris. Aujourd’hui avec la circulation universelle des idées et des informations, une retenue de type nouveau s’impose dans l’expression publique des humeurs, a fortiori celle des sarcasmes gratuits (gratuits sauf pour ceux qui en tirent des bénéfices de notoriété ou d’argent). La liberté d’expression, fleuron de notre démocratie occidentale, se discrédite aux yeux de ceux qu’elle blesse ou humilie. Ses excès, car excès il y a, font reculer la promesse d’une extension des valeurs démocratiques dans les univers culturels où celles-ci sont encore inconnues. Les comportements irresponsables ont donc des conséquences politiques désastreuses, sans même parler des violences meurtrières qui en résultent directement. Sans ce film stupide « L’innocence de l’Islam », l’ambassadeur américain en Libye serait encore en vie. Et lui au moins avait prouvé qu’il était capable d’un dialogue approfondi avec le monde arabe et musulman, ce qui n’est certes pas le cas des journalistes de Charlie Hebdo. Ceux qui, en Occident, défendent le droit d’exprimer sans limite aucune l’aversion qu’ils éprouvent pour des cultures qu’ils méprisent, rejoignent le camp de ces fanatiques qui, au sein du monde musulman, multiplient les insultes contre les Américains et les Juifs « descendants des singes et des cochons », ou contre les chrétiens « des cadavres qui sentent mauvais » (cités par Thomas Friedman, IHT, 20 septembre 2008, p. 8). Les uns et les autres, sans le savoir pour certains, appellent au meurtre.

La liberté d’expression ne doit pas avoir de limite quand il s’agit d’avancer des thèses rationnelles, notamment d’ordre scientifique. En revanche elle sera renforcée par la prohibition de propos gratuitement et gravement inspirés par la haine ou le mépris.

Philippe Braud

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