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Archéologie
Temps de lecture 15 min

Une autre histoire du Déluge

Il y a 7 500 ans, les eaux de la Méditerranée se sont déversées dans un grand lac au nord de la Turquie. La mer Noire était née. Traumatisés, les peuples de ses rives ont conservé pendant des millénaires le souvenir du cataclysme, dont le Déluge biblique est peut-être un lointain écho.


©Planet Observer/Universal Images Group/Getty Images

Vue aérienne du détroit du Bosphore, qui s’ouvre au nord sur la mer Noire. Le déferlement d’eau qui lui a donné naissance représentait 400 fois les chutes du Niagara.

Lorsque le niveau de l’eau se mit à s’élever, tous les poissons remontèrent à la surface, gonflés, déjà morts ou en train d’agoniser en se convulsant. Le peuple des rives du lac regarda son garde-manger disparaître en l’espace de quelques jours – l’inondation ne semblait pas vouloir s’arrêter. L’un des anciens de la tribu remarqua que l’eau avait pris un goût salé. Bientôt, elle vint lécher les fragiles fondations des huttes en bois : il n’y avait rien d’autre à faire que de fuir devant ce déferlement, en emportant tout ce qu’on pouvait. Des réfugiés apeurés des tribus de l’Est rapportèrent avoir entendu un épouvantable grondement. Ceux qui s’attardèrent furent noyés. En quelques semaines, le niveau de l’eau s’éleva de 120 mètres.

Ceux qui firent partie de cette diaspora désespérée fuirent vers l’ouest, le long de la vallée du Danube, ou le sud-est, au pied du Caucase. D’autres traversèrent les terres sauvages, loin à l’est, pour finalement trouver refuge autour d’un lac qui se trouvait alors entre les monts Tian et le plateau tibétain. Une poignée de tribus, plus chanceuses ou plus audacieuses, franchirent les monts du Taurus pour arriver dans les plaines connues aujourd’hui sous le nom de Mésopotamie. Dans tous les lieux où les survivants finirent par s’installer, l’effroyable inondation devint un événement capital qui servit à mettre en garde et à terroriser les générations suivantes, un événement si profondément traumatique qu’on se le raconta pendant plusieurs millénaires, transmettant son souvenir à l’oral avant de l’immortaliser dans l’argile. Aujourd’hui encore, les guslars, ces rhapsodes des Balkans, continuent de le chanter. Ce fut, d’après Ryan et Pitman, le vrai Déluge, l’événement historique qui a inspiré l’épisode biblique.

Le Déluge résulta de l’inondation d’un immense lac d’eau douce qui devint, en quelques semaines, la mer Noire. Elle est noire parce que, quelques mètres sous sa surface, la vie disparaît – à cause du manque d’oxygène – et que son fond est recouvert d’une vase sombre et fétide où seules les bactéries peuvent se développer. Les poissons ne prospèrent que dans la couche supérieure des eaux, au-dessus de profondeurs où ils étoufferaient en quelques secondes. La transformation de ce lac en une mer, la plus mystérieuse de toutes, a eu lieu lorsque les Dardanelles furent percées il y a plus de 7 000 ans. La Méditerranée se déversa à travers un canyon en direction des terres en contrebas lorsqu’une barrière de terre céda. C’était la conséquence de la montée du niveau de l’eau à la fin de la dernière ère glaciaire. Une catastrophe comparable à la rupture d’une digue géante, un déferlement équivalant à 400 chutes du Niagara. Mais, contrairement à d’autres événements qui ont façonné l’histoire de la Terre – des impacts de météorites ou des éruptions volcaniques titanesques –, ce ne fut pas un traumatisme d’ordre mondial. Il entraîna l’extinction de relativement peu d’espèces, et d’autres envahirent cette nouvelle mer salée depuis leur bastion méditerranéen.

Les traces archéologiques de l’inondation

Cette inondation est un fait géologique. Ryan et Pitman décrivent brillamment les éléments qui les ont conduits à reconstituer la transformation cataclysmique du lac en mer. Elle se manifeste encore par certains signes. À la surface, les courants qui traversent les Dardanelles vont de la mer Noire à la Méditerranée, mais en profondeur il subsiste une mémoire secrète du Déluge – car un contre-courant continue à s’écouler dans l’autre direction. Les marins le connaissaient déjà dans l’Antiquité : ils pouvaient naviguer contre le courant de surface s’ils jetaient un filet lesté en direction des profondeurs – la force du courant contraire les aidait à avancer.

Durant une intense phase de recherches au début des années 1990, des navires océanographiques ont sillonné la mer Noire pour la sonder et extraire des carottes du fond, où les sédiments gardent la mémoire de l’inondation. Ces navires – avec les auteurs à bord – ont découvert les fossiles d’animaux qui évoluaient autrefois dans de l’eau douce : les créatures dont se nourrissaient les habitants du rivage. Les carottes de sédiments ont révélé que ces mollusques s’étaient étouffés dans la vase. Une fois submergée par les flots salés, l’eau a été privée de son oxygène et elle est restée ainsi depuis. Nos explorateurs ont mis au jour les rives noyées et tracé une carte des pourtours de l’ancien lac. Lorsque la nouvelle mer eut pris forme, les coquillages d’eau douce avaient été remplacés par des coques et des moules. Les fossiles de coquillages ont aussi fourni les matériaux qui ont permis de dater la catastrophe au carbone 14. Quelque 7 500 ans se sont écoulés depuis que la mer a déferlé à travers les Dardanelles et séparé l’Asie de l’Europe. Les peuples qui avaient vécu en paix dans cette région fuirent, mais en emportant une culture qui avait eu le temps de s’épanouir.

Dans une douzaine de sites d’Europe centrale et du Moyen-Orient apparaissent soudain de nouveaux objets. Les fragments épars de civilisations disparues – des tessons de poterie et des éléments de décoration abandonnés – évoquent une période d’immigration. Pourquoi les agriculteurs de la « céramique linéaire » se sont-ils soudain répandus à travers l’Europe à partir de la vallée du Dniepr, à peu près au moment où de nouvelles cultures surgissaient dans la stratigraphie archéologique de la Bulgarie et de la Dalmatie ?

Les légendes d’un déluge se retrouvent dans nombre de traditions. En 1876, George Smith publia ses traductions d’écrits cunéiformes préservés sur des tablettes d’argile cuite de Mésopotamie – qui consignaient ce qu’on est convenu d’appeler depuis l’Épopée de Gilgamesh. Ces fragments de la grande bibliothèque de Ninive évoquaient, en akkadien, une époque qui était ancienne même pour les premiers scribes ayant composé ces récits. Gilgamesh raconte une inondation. Smith était persuadé qu’il s’agissait d’un événement réel, sans doute celui-là même que décrit la Genèse. Une tragédie de grande ampleur avait marqué la mémoire culturelle de tous ceux qui avaient vécu un jour le long du Croissant fertile. Il semble encore stupéfiant que des tablettes d’argile du IIIe millénaire avant notre ère, si minutieusement reconstituées, soient venues confirmer une histoire que, de nos jours, tant d’enfants ont d’abord apprise des derniers vestiges de notre propre tradition orale – au catéchisme.

Les archéologues présumèrent naturellement que le Déluge avait été une inondation exceptionnelle du Tigre et de l’Euphrate – des fleuves capricieux encore aujourd’hui – qui aurait dévasté la Mésopotamie. L’hypothèse géniale de Ryan et Pitman est que le Déluge correspond à la submersion du lac destiné à devenir la mer Noire, événement bien plus ancien dont le souvenir fut transmis par la diaspora, chanté encore et encore par des bardes et des guslars pendant des milliers d’années de culture prélittéraire, avant d’être gravé dans l’argile dès qu’on éprouva le besoin d’en perpétuer la mémoire sous forme écrite. C’est une idée séduisante parce que c’est une idée très simple. Elle explique l’apparition de nouvelles civilisations après un hiatus archéologique ; elle explique la répartition d’objets et la diffusion culturelle de la légende du Déluge ; elle explique le manque de témoignages d’un événement aussi catastrophique dans les sédiments de Mésopotamie.

Les indices géologiques du Déluge

La géologie a entretenu une relation longue et compliquée avec le Déluge. Les indices géologiques furent utilisés au départ pour démontrer la véracité du récit biblique. Le géologue et théologien du XIXe siècle William Buckland voulut voir dans les os fossilisés qu’abritent les grottes de régions aussi peu bibliques que le Yorkshire la preuve tangible du cataclysme vécu par Noé ; il exposa le résultat de ses recherches dans son remarquable Reliquiae Diluvianae (« Les traces du Déluge », 1823). La géologie moderne ne tarda pas à invalider de telles idées – les squelettes trouvés dans les grottes furent identifiés comme des restes de la faune de l’ère glaciaire. Le Déluge fut ensuite localisé dans les pays de la Bible.

Peu après la stupéfiante découverte de l’Épopée de Gilgamesh, le grand géologue Eduard Suess tenta de lier le Déluge à une cause naturelle. Il recourut à un raisonnement similaire à celui de Ryan et Pitman, pointant du doigt une catastrophe de nature différente, et accomplit une manœuvre intellectuelle dont l’audace est semblable à la leur. Peut-être Ryan et Pitman auraient-ils pu saluer leur parrain conceptuel – son nom n’est même pas mentionné dans Noah’s Flood. Suess concluait que le Déluge n’avait rien à voir avec un débordement du Tigre et de l’Euphrate. Il invoquait plutôt une incursion massive de la mer en Mésopotamie : peut-être une sorte de tsunami susceptible d’être provoqué par un tremblement de terre sous-marin.

Suess remarquait que l’Arche était censée être arrivée sur le mont Ararat – au nord du Croissant fertile – dans la direction opposée à celle qu’on aurait attendue si le Déluge avait été provoqué par des rivières débordant sur la plaine et se déversant dans la mer. Lorsque j’ai lu Gilgamesh pour la première fois, je me suis souvenu du récit que fait Pline de l’éruption du Vésuve en 79, et je me suis demandé si le ciel devenu noir pouvait correspondre à une éruption volcanique. Mais Stephanie Dalley, la doyenne des études akkadiennes, m’a rappelé qu’il n’y avait pas de signes probants, dans les vestiges archéologiques de Mésopotamie, d’un cataclysme d’une telle ampleur (l’explosion de l’île de Santorin, en Méditerranée, est trop tardive pour être pertinente). De plus, des fouilles locales ont permis d’identifier un certain nombre d’inondations, certes épouvantables pour ceux qui vivaient sur les bords de l’Euphrate, mais insuffisantes pour avoir inspiré un mythe plurimillénaire. Ryan et Pitman y voient la preuve que la mémoire de la catastrophe doit remonter à une période plus reculée encore. Bref, l’inondation de la mer Noire déplace le Déluge biblique hors de son cadre traditionnel.

Non-sens créationniste

Les géologues semblent destinés à avoir maille à partir avec ceux qui veulent interpréter littéralement l’histoire biblique. Ian Pilmer, de l’université de Melbourne et spécialiste de la géologie turque, en a fait l’expérience lorsqu’il s’est mis en tête de combattre ce qu’il considère comme un non-sens créationniste. Un groupe de fondamentalistes locaux, menés par un certain Allen Roberts, prétendait avoir trouvé une preuve « scientifique » de l’existence de l’arche de Noé, à une trentaine de kilomètres du mont Ararat, en Turquie. Pilmer contre-attaqua, expliquant que cette prétendue preuve était une structure géologique naturelle, un synclinal. Il s’agit d’une formation rocheuse produite par de légères poussées tectoniques, un pli dans les couches du sol, qui forme une concavité. S’il s’est développé dans des roches de la bonne épaisseur, il peut ressembler à un navire grossièrement assemblé. Roberts se laissa convaincre par un tel phénomène situé juste à côté de l’endroit où l’Arche était censée s’être échouée. En 1997, Plimer a perdu le procès qu’il lui avait intenté au nom de l’Australian Fair Trading Act qui interdit aux marchands de faire des déclarations trompeuses. Il a perdu parce que le juge Sackville a conclu que l’enjeu n’était pas d’ordre commercial, que c’était la liberté d’expression.

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L’existence du Déluge n’est toujours pas avérée. Je suis convaincu par les preuves d’une création cataclysmique de la mer Noire que Ryan et Pitman ont rassemblées avec une clarté exemplaire. Un énorme lac d’eau douce fut englouti il y a plus de 7 000 ans et une mer aux profondeurs empoisonnées fut créée à la place. Mais lier cet événement au déluge de la Bible, penser que son souvenir se serait perpétué à travers tant de générations et disséminé à travers tant de régions, cela reste un acte de foi. Certains détails, comme l’Arche elle-même et l’identification du mont Ararat comme le lieu de son échouage final, semblent trop précis et s’accommodent mal d’une localisation du côté de la mer Noire. Mais l’explication la plus conservatrice de toutes – une inondation en Mésopotamie elle-même – présente aussi des inconvénients. Un événement historique d’une telle magnitude aurait dû laisser plus de traces qu’on n’en a trouvé. Mais assurément l’interprétation la plus imbécile est la lecture littérale de la Bible qui prétend que les rochers sont du bois et fabrique des preuves à partir de restes douteux.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 1er juillet 1999. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

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LE LIVRE
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Le Déluge. Les nouvelles découvertes scientifiques sur l’événement qui a changé l’histoire de William Ryan et Walter Pitman, Simon & Schuster, 1999

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