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Vers une vie parfaite

« Making perfect life » : c’était le thème d’une réunion organisée au Parlement européen le 10 novembre 2010. Un large public, mais une absence quasi-totale des représentants élus du Parlement. Signe frappant du hiatus qui existe désormais entre les attentes sociales, le système démocratique du vote populaire et les intérêts matériels des acteurs élus. Trois tables rondes se partageaient l’après-midi : comment la biologie devient technologie, comment la technologie devient biologie, et implications politiques et réglementaires de la bio-ingénierie au XXIe siècle. Science-fiction et inquiétudes, ou anticipation d’un avenir radieux ?

On aurait pu attendre une longue discussion sur la biologie de synthèse, celle qui était annoncée en 1912 par Stéphane Leduc (La Biologie Synthétique, Poinat, 1912), mais le cœur des débats, sans le faire explicitement, tournait plus autour de la vision de Mary Shelley, et des constructions de Viktor Frankenstein (Frankenstein or the modern Prometheus, 1818). Ou plutôt, ce qui était annoncé était l’amélioration des performances humaines, via l’extension de nos organes, ou le développement d’interfaces homme-machine de plus en plus élaborées. Et dans ce contexte, peu d’inquiétudes, mais toutes sortes de débats philosophiques ou moraux sur la nature de l’Homme. Il est vrai que de transfusions en organes de substitution, l’identité du corps se modifie de plus en plus, du moins de façon macroscopique. A première vue, remplacer un organe par un autre n’est pas si différent du remplacement continuel des molécules qui nous constituent au travers du métabolisme qui nous habite. Nous sommes comme la barque de Delphes, dont les planches usées sont bientôt toutes remplacées par des neuves, et qui reste cependant la même barque. Mais il y a pourtant une différence: les tissus nouveaux sont faits d’autre chose que de simples atomes, car l’atome de vie n’est pas celui de la physique, c’est la cellule, avec son autonomie et sa capacité à se reproduire.

C’est bien cette autonomie à l’intérieur d’un individu, lui-même autonome, qui pose question. Ceux qui sont atteints par un cancer comprennent très bien l’angoisse qui s’associe à la perception de cette autonomie. Et c’est d’ailleurs cette même angoisse qui est apparue au cours des débats lors d’un vif échange à propos de la biologie synthétique et de ses constructions. Chacun accepte que la vie possède de façon intrinsèque la possibilité de l’émergence, propriété mal définie (apparition d’une propriété nouvelle au sein d’un système défini, mettant en jeu un grand nombre de relations organisées entre des entités pré-existantes, et dont la nature ne peut être prédite ou anticipée en connaissant la situation présente du système analysé). Si l’on reconstruit la vie, ou si l’on construit une vie nouvelle, comment peut-on imaginer les conséquences de cette propriété d’émergence? Ne peut-on imaginer que cela conduira le système artificiel ainsi construit à s’échapper (comme ce fut le cas du monstre de Viktor Frankenstein)?

Ce qui est remarquable dans cette crainte, très souvent partagée, n’est pas tant son irréalisme (nous sommes loin encore d’avoir recréé la vie), que le fait qu’elle ignore l’évidence la plus frappante : le monde est fait de dizaines de millions d’espèces vivantes, toutes douées de cette même propriété d’émergence. Ces espèces sont autonomes, et, en effet s’échappent souvent. Ce sont les centaines d’espèces invasives. Et l’émergence de nouvelles maladies est un risque dont nous avons connu les effets avec l’apparition du SIDA en 1981 et du SRAS en 2003.

Notre aveuglement est sidérant : au lieu de concentrer nos efforts sur l’étude de l’invasivité ou de l’émergence de nouvelles maladies à partir du monde naturel, nous passons notre temps à vouloir réglementer la construction bien maladroite de vies hypothétiques. Et si nous avons en effet quelque chose à craindre dans les nouvelles technologies, ce n’est pas que nous fassions du neuf, c’est que nous imitions la nature: la variole n’a pas été éradiquée, malgré qu’on en ait, parce que, connaissant la séquence du virus, nous pouvons le reconstruire.

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