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Le Zéro et l’infini 80 ans après

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Le Zéro et l’Infini fut un choc lors de sa parution en anglais en 1940. Arthur Koestler y dénonçait le régime stalinien alors que le monstre, pour les intellectuels européens de l’époque, se nommait Hitler. Le roman paraît pour la première fois dans sa version originale allemande. Un choc, de nouveau.


© Ullstein Bild / Getty Images

Arthur Koestler en 1931. Il écrit alors pour les journaux du groupe de presse Ullstein. « Ce n’est pas un homme, c’est une mitrailleuse », dit à son propos l'un de ses collègues journalistes.

Ce n’était pas un homme. C’était une mitrailleuse. C’est ainsi que le décrivait un jeune collègue journaliste. C’était à la fin des années 1920, à Berlin, au sein du groupe de presse et d’édition Ullstein. Arthur Koestler, né en 1905 à Budapest, juif, élevé à Vienne, venait de passer quelques années en Palestine : il avait travaillé dans un kibboutz, milité en faveur d’un État juif, dormi sur la plage de Tel-Aviv et écrit ses premiers textes pour les journaux du groupe ­Ullstein. Il était rapide, arrogant, vif, pugnace, soupe au lait, curieux, utilisait ses textes comme des armes et pouvait changer d’opinion en un clin d’œil. À l’époque déjà. Et sa vie ne faisait que commencer. Si nous nous penchons sur cette existence folle et aventureuse, c’est parce que le chef-d’œuvre de Koestler, le roman Le Zéro et l'Infini, publié en décembre 1940 à Londres dans sa traduction anglaise, paraît pour la première fois dans sa version originale allemande. Cette bizarrerie éditoriale – concernant un best-­seller mondial traduit en trente langues et classé huitième dans le palmarès des cent meilleurs romans de langue ­anglaise du XXe siècle établi par la maison d’édition américaine ­Modern Library – nous en dit long sur la ­déchéance de citoyenneté qui a frappé durablement la littérature ­allemande.  

Le manuscrit original égaré

L’un des romans en langue allemande les plus influents du siècle dernier n’était jusqu’ici disponible en allemand que dans une retraduction de sa traduction anglaise. Cette version anglaise avait été réalisée à la hâte par l’amie de Koestler, Daphne Hardy, à Paris ; quant au manuscrit ­original en allemand, il s’était égaré lors de leur fuite vers l’Angleterre, en 1940. Jusqu’à ce que le germaniste Matthias Weßel le retrouve à Zurich en 2015. Nous avons donc l’occasion de redécouvrir ce texte vieux et neuf à la fois. Le Zéro et l'Infini est considéré comme le roman de renégat le plus important du siècle dernier. Mais qu’est-ce au juste qu’un roman de renégat ? Koestler a été communiste un temps, puis il ne l’a plus été. Dans Le Zéro et l'Infini, le terme « communisme » n’apparaît pas, pas plus que celui d’« Union soviétique ». Mais les personnages ont des noms russes ; ils suivent tous un mouvement de masse qui veut rendre le monde meilleur et qui, pour y parvenir, tue beaucoup de gens. Dans un but supérieur : « Nous arra­chons sa vieille peau à l’humanité pour lui en donner une neuve. Ce n’est pas là une occu­pation pour des gens qui ont les nerfs malades ; mais il fut un temps où cela te remplissait d’enthousiasme. » Ainsi parle le fonctionnaire qui fait subir un interrogatoire au camarade Roubachof lorsque celui-ci est incar­céré. Roubachof a perdu le feu sacré. Lui aussi avait remplacé les êtres humains par l’humanité, l’individu par une abstraction universelle. Il ne le veut plus. Il a succombé à la pitié. « J’ai prêté l’oreille aux lamentations des sacrifiés et suis ainsi devenu sourd aux arguments qui démontraient la nécessité de les sacrifier », explique-t-il. Le roman, quand on le relit, est une vraie révélation. Il traite de l’emprise froide des idéologies, du doute, du cheminement sur le sol vacillant de l’histoire et surtout de la peur, qui peut être insoutenable. Tout cela, Koestler en a lui-même fait l’expérience. En 1936, il est allé couvrir la guerre civile espagnole en tant que reporter. Comme observateur et comme compagnon de route des républicains. Il a été fait prisonnier et, des mois durant, s’est attendu à chaque instant à être exécuté. Il en a tiré un récit paru en 1937, Un testament espagnol. Le plus bouleversant dans cet ouvrage précoce, ce sont les descriptions de l’angoisse face à la mort. Lorsque les gardiens passent et que les détenus ­attendent, le souffle coupé, de voir devant quelle cellule ils vont s’arrêter cette fois. Lorsqu’un condamné, dans sa cellule, entonne en gémissant L’Internationale – et que Koestler écoute, derrière la porte de la sienne, que son cœur se serre, qu’il lève le poing mais n’ose pas chanter avec lui. Koestler, malgré la proximité constante de la mort, n’a pas perdu la raison, parce qu’il portait en lui le trésor de ses lectures et qu’il ne cessait d’y puiser. Le passage d’un livre l’a particulièrement aidé à surmonter cette épreuve : celui des Budd
enbrook, de Thomas Mann, dans lequel Thomas Buddenbrook fait l’expérience d’une sorte de rédemption en lisant Schopenhauer. Koestler qualifie ce passage de « remède miraculeux ».  

La force de la compassion, l’un des thèmes centraux du Zéro et l'Infini

Tout juste après sa libération, ­Arthur Koestler écrit à Thomas Mann pour lui raconter comment il lui a sauvé la vie et l’esprit. Celui-ci est doublement ébranlé. D’abord par le fait que « l’art peut avoir une influence considérable sur la vie », comme il le note dans son journal. Et plus encore parce que, le jour même où il a reçu cette lettre, il a, pour la première fois depuis trente-cinq ans, relu précisément ce passage des Buddenbrook. Hasard fou ou communion de pensée d’ordre métaphysique entre grands ­artistes ? En tout cas, comme le relate le journaliste Christian Buckard dans sa biographie de Koestler, les deux écrivains se rencontrent peu après à Locarno. La littérature peut être révolutionnaire, sauver des vies et changer le monde, mais les auteurs, eux, ne sont souvent que des monomaniaques orgueilleux. Koestler est descendu dans le même hôtel que Mann ; ils vont se promener le matin, Mann invite Koestler à déjeu­ner puis à prendre le café – et laisse son jeune confrère abasourdi. Pendant tout ce temps, il n’a fait que parler de ses romans et n’a témoigné aucune espèce d’intérêt à Koestler, ni à sa personne, ni à son expérience en Espagne. Mann le trouve, ainsi qu’il le note dans son journal, « sympathique », mais aussi « chiffonné et contrarié ». Et Koestler écrira plus tard à propos de Mann que c’était certes un humaniste, mais dénué de compassion pour les faibles. La force de la compassion, cette force qui détruit les idéologies et sauve les vies, constitue l’un des thèmes centraux du Zéro et l'Infini. Koestler rédige son roman alors que le principal adversaire aux yeux des intellectuels d’Europe est Hitler, pas Staline et le communisme. Mais, à la suite des procès de Moscou [de 1936 à 1938] et de l’absence de ­compassion que manifestent même ses collègues écrivains à l’égard des cama­rades rebelles du parti, Koestler, qui est alors interné au camp du Vernet, en France, fait dire à l’un de ses personnages : « Si j’avais pour toi ne serait-ce qu’une étincelle de compassion, je te laisserais tranquille à présent. Mais je n’ai pas cette étincelle de compassion. Je bois ; pendant quelque temps, je me suis injecté de la morphine, mais ce vice qu’est la compassion, je suis parvenu jusqu’ici à l’éviter. La plus petite dose et tu es fichu. » Et l’homme poursuit : « Nos plus grands poètes se sont anéantis avec ce poison-là. Jusqu’à quarante, cinquante ans, c’étaient des révolutionnaires – puis ils se sont laissé dévorer par la compassion, et le monde a vu en eux des saints. » Nous assistons à la manière dont un homme perd toutes ses certitudes, tous les retranchements verbaux derrière lesquels il avait pu se cacher. Ses vérités étaient des mensonges. Il a trahi et ­envoyé à la mort des personnes, des amis qui lui faisaient confiance. Le verdict qui l’attend, il l’a depuis longtemps prononcé contre lui-même. C’est un roman kafkaïen, tiré de la réalité : « Ces phrases limpides qu’il avait écrites il y a presque une génération contre les ­“modérés” contenaient sa propre condamnation. » La mort s’approche toujours davantage. Dans la cellule voisine de celle de Roubachof est enfermé un aristocrate, un ennemi politique de jadis. Les deux hommes communiquent en tapant de courtes phrases en morse sur le mur. Ils parlent d’honneur et de vies ratées. Roubachof se souvient qu’enfant il voulait étudier l’astronomie. Koestler ajoute : « Et ­voilà que depuis quarante ans il faisait autre chose. » On va ­venir le chercher. Le voisin tape : « Vous avez encore dix minutes. Comment vous ­sentez-vous ? » Il veut le distraire, ­l’aider à passer ces derniers instants. Roubachof lui répond avec ­gratitude : « J’aimerais qu’elles soient derrière moi. » Le voisin : « Que feriez-vous si vous étiez gracié ? » Roubachof : « J’étudierais l’astronomie. » Puis ils arrivent et le voisin tape : « Dommage. C’était une conversation si agréable. » Et, pour finir, alors qu’on lui passe les menottes : « Je vous envie. Je vous envie. Adieu. »  

Un choc lors de sa paru­tion

Ce livre fut un choc lors de sa paru­tion et il l’est encore aujourd’hui. Ce n’est pas seulement un livre anticommuniste, c’est un livre antitotalitaire d’une force incroyable, un livre sur la puissance froide de l’abstraction. Sur la puissance mortelle de régimes qui veulent étendre leur contrôle jusque dans le crâne de leurs sujets. Sur le mouvement pendulaire de l’histoire, qui ne cesse de passer de la démo­cratie au totalitarisme. Sur l’horreur des rêves au moment où ils deviennent réalité. Et sur l’effroi de ne jamais savoir avec certitude ce qui est vrai, ce qui est bon, ce qui juste et ce qui est faux. Ne pourrait-il pas avoir raison, celui qui, dans le roman, n’est jamais nommé autrement que le Numéro un ? « L’horreur que répandait autour de lui le Numéro un provenait avant tout de ce qu’il avait peut-être raison, et que tous ceux qu’il avait tués d’une balle dans la nuque devaient bien reconnaître qu’il était bien possible après tout qu’il eût raison. Il n’y avait aucune certitude, seulement l’appel à cet oracle moqueur qu’ils dénommaient l’Histoire, et qui ne rendait sa sentence que lorsque les mâchoires de l’appelant étaient depuis longtemps retombées en poussière. Viens, douce mort. » Que Koestler ait continué à écrire et à se battre après cela constitue un autre tour de force. Il parvient à fuir la France pour l’Angleterre où, de nouveau, il est interné en tant que ressortissant d’un pays ennemi. Il élit néanmoins domicile dans ce pays et dans sa langue, et il ne tarde pas à s’engager en faveur des juifs d’Europe. Il sait depuis 1941 que les juifs allemands sont déportés dans des camps en Pologne. Fin 1941-­début 1942, il met au point un plan de sauvetage pour les juifs des territoires occupés par l’Allemagne, qui consiste à les accueillir dans des camps provisoires en Afrique du Nord, à Chypre ou au Kenya. Au cours de l’année 1942, l’ex­termination planifiée des juifs européens se précise et son désespoir grandit, notamment face à l’indifférence de l’opinion publique internationale. En janvier 1944, il écrit dans The New York Times Magazine : « Jusqu’à présent, trois millions sont morts. C’est le plus grand assassinat de masse jamais perpétré ; et il continue chaque jour, chaque heure, aussi régulier que le tic-tac d’une horloge. […] Un chien écrasé perturbe notre équilibre émotionnel et notre digestion, un million de juifs assassinés en Pologne ne provoque qu’un léger malaise. Les statistiques ne saignent pas, c’est le détail qui compte. » Et, en juillet 1944, il écrit dans son journal cette phrase amère : « Pour cinq millions de juifs, pas un gros titre de journal, mais que de clameurs pour cinquante officiers britanniques ! » Quelques années après la guerre, Koestler se retire peu à peu de la poli­tique. Il milite désormais contre la peine de mort et pour la légalisation de l’aide médicale à mourir, et il se tourne vers la parapsychologie, ­domaine où beaucoup de ses partisans refusent de le suivre. Mais il conserve une âme de combattant. Lorsque, en octobre 1956, il a vent du soulèvement hongrois, il appelle un ami dans la nuit pour lui demander de l’accompagner. Il est 3 heures du ­matin, il s’est procuré sur un chantier des briques qu’il veut ­aller lancer immédiatement contre les fenêtres de l’ambassade de Hongrie à Londres. L’ami tente de l’apaiser, lui dit que cela n’apportera rien, que ce n’est pas la bonne méthode. Il propose qu’ils aillent se coucher et qu’ils réfléchissent à un meilleur plan le lendemain. Koestler raconte : « Il y eut un court ­silence. Puis je hurlai : “Tu m'agaces à la fin avec ta modération !” et je raccrochai. » Il est possible que l’oracle de l’histoire ne parle qu’après coup. Mais parfois on a juste besoin de lancer des pierres. Parfois l’histoire nous indiffère, ce qui compte, c’est le présent. Son tout dernier plan sera lui aussi mené à bien. Koestler était vice-président d’une association d’assistance au suicide. Il souffrait de la maladie de Parkinson et d’une leucémie. Il voulait déterminer lui-même l’heure de sa mort. Le 1er mars 1983, il mit fin à ses jours avec son épouse Cynthia Jeffries.   — Cet article est paru dans Der Spiegel le 21 juillet 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
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Le Zéro et l’Infini de Arthur Koestler, Le Livre de Poche, 1974

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