Le Zéro et l’infini 80 ans après
par Volker Weidermann

Le Zéro et l’infini 80 ans après

Le Zéro et l’Infini fut un choc lors de sa parution en anglais en 1940. Arthur Koestler y dénonçait le régime stalinien alors que le monstre, pour les intellectuels européens de l’époque, se nommait Hitler. Le roman paraît pour la première fois dans sa version originale allemande. Un choc, de nouveau.

Publié dans le magazine Books, avril 2019. Par Volker Weidermann

© Ullstein Bild / Getty Images

Arthur Koestler en 1931. Il écrit alors pour les journaux du groupe de presse Ullstein. « Ce n’est pas un homme, c’est une mitrailleuse », dit à son propos l'un de ses collègues journalistes.

Ce n’était pas un homme. C’était une mitrailleuse. C’est ainsi que le décrivait un jeune collègue journaliste. C’était à la fin des années 1920, à Berlin, au sein du groupe de presse et d’édition Ullstein. Arthur Koestler, né en 1905 à Budapest, juif, élevé à Vienne, venait de passer quelques années en Palestine : il avait travaillé dans un kibboutz, milité en faveur d’un État juif, dormi sur la plage de Tel-Aviv et écrit ses premiers textes pour les journaux du groupe ­Ullstein. Il était rapide, arrogant, vif, pugnace, soupe au lait, curieux, utilisait ses textes comme des armes et pouvait changer d’opinion en un clin d’œil. À l’époque déjà. Et sa vie ne faisait que commencer. Si nous nous penchons sur cette existence folle et aventureuse, c’est parce que le chef-d’œuvre de Koestler, le roman Le Zéro et l'Infini, publié en décembre 1940 à Londres dans sa traduction anglaise, paraît pour la première fois dans sa version originale allemande. Cette bizarrerie éditoriale – concernant un best-­seller mondial traduit en trente langues et classé huitième dans le palmarès des cent meilleurs romans de langue ­anglaise du XXe siècle établi par la maison d’édition américaine ­Modern Library – nous en dit long sur la ­déchéance de citoyenneté qui a frappé durablement la littérature ­allemande.   Le manuscrit original égaré L’un des romans en langue allemande les plus influents du siècle dernier n’était jusqu’ici disponible en allemand que dans une retraduction de sa traduction anglaise. Cette version anglaise avait été réalisée à la hâte par l’amie de Koestler, Daphne Hardy, à Paris ; quant au manuscrit ­original en allemand, il s’était égaré lors de leur fuite vers l’Angleterre, en 1940. Jusqu’à ce que le germaniste Matthias Weßel le retrouve à Zurich en 2015. Nous avons donc l’occasion de redécouvrir ce texte vieux et neuf à la fois. Le Zéro et l'Infini est considéré comme le roman de renégat le plus important du siècle dernier. Mais qu’est-ce au juste qu’un roman de renégat ? Koestler a été communiste un temps, puis il ne l’a plus été. Dans Le Zéro et l'Infini, le terme « communisme » n’apparaît pas, pas plus que celui d’« Union soviétique ». Mais les personnages ont des noms russes ; ils suivent tous un mouvement de masse qui veut rendre le monde meilleur et qui, pour y parvenir, tue beaucoup de gens. Dans un but supérieur : « Nous arra­chons sa vieille peau à l’humanité pour lui en donner une neuve. Ce n’est pas là une occu­pation pour des gens qui ont les nerfs malades ; mais il fut un temps où cela te remplissait d’enthousiasme. » Ainsi parle le fonctionnaire qui fait subir un interrogatoire au camarade Roubachof lorsque celui-ci est incar­céré. Roubachof a perdu le feu sacré. Lui aussi avait remplacé les êtres humains par l’humanité, l’individu par une abstraction universelle. Il ne le veut plus. Il a succombé à la pitié. « J’ai prêté l’oreille aux lamentations des sacrifiés et suis ainsi devenu sourd aux arguments qui démontraient la nécessité de les sacrifier », explique-t-il. Le roman, quand on le relit, est une vraie révélation. Il traite de l’emprise froide des idéologies, du doute, du cheminement sur le sol vacillant de l’histoire et surtout de la peur, qui peut être insoutenable. Tout cela, Koestler en a lui-même fait l’expérience. En 1936, il est allé couvrir la guerre civile espagnole en tant que reporter. Comme observateur et comme compagnon de route des républicains. Il a été fait prisonnier et, des mois durant, s’est attendu à chaque instant à être exécuté. Il en a tiré un récit paru en 1937, Un testament espagnol. Le plus bouleversant dans cet ouvrage précoce, ce sont les descriptions de l’angoisse face à la mort. Lorsque les gardiens passent et que les détenus ­attendent, le souffle coupé, de voir devant quelle cellule ils vont s’arrêter cette fois. Lorsqu’un condamné, dans sa cellule, entonne en gémissant L’Internationale – et que Koestler écoute, derrière la porte de la sienne, que son cœur se serre, qu’il lève le poing mais n’ose pas chanter avec lui. Koestler, malgré la proximité constante de la mort, n’a pas perdu la raison, parce qu’il portait en lui le trésor de ses lectures et qu’il ne cessait d’y puiser. Le passage d’un livre l’a particulièrement aidé à surmonter cette épreuve : celui des Buddenbrook, de Thomas Mann, dans lequel Thomas Buddenbrook fait l’expérience d’une sorte de rédemption en lisant Schopenhauer. Koestler qualifie ce passage de « remède miraculeux ».   La force de la compassion, l’un des thèmes centraux du Zéro et l'Infini Tout juste après sa libération, ­Arthur Koestler écrit à Thomas Mann pour lui raconter comment il lui a sauvé la vie et l’esprit. Celui-ci est doublement ébranlé. D’abord par le fait que « l’art peut avoir une influence considérable sur la vie », comme il le note dans son journal. Et plus encore parce…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire