Et si nous étions plus bêtes que nos ancêtres
par Et si nous étions plus bêtes que nos ancêtres
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Et si nous étions plus bêtes que nos ancêtres

Écrit par publié le le 2 mai 2017

Neandertal, Erich Ferdinand

Des indices d’une présence humaine en Californie il y a 130 000 ans ont été décelés, révèle la revue Nature. Ces traces sont de 100 000 ans plus anciennes que les estimations habituelles de l’arrivée des premiers humains sur le continent américain. Cette découverte soulève beaucoup de questions : d’où venaient ces humains ? de quel type d’humains s’agissait-il ? Mais plus fondamentalement, elle nous rappelle que l’histoire de notre évolution est bien plus complexe que ce que nous avons tendance à le croire, comme le rappelle John Gray dans cet article du Financial Times traduit par Books en 2015.  Rien ne prouve que les êtres humains sont devenus plus intelligents au fil du temps, mais le pouvoir de leur imagination, lui, a bousculé leur perception des choses.

 

Si l’on en croit Yuval Noah Harari, un historien enseignant à l’université hébraïque de Jérusalem, ce qui distingue l’être humain des autres animaux, ce n’est pas sa capacité à raisonner, à fabriquer des outils ou à se comporter de façon morale, toutes choses que l’on trouve à un degré ou à un autre chez d’autres espèces. Sa particularité est d’habiter un monde imaginaire, fait d’idées, de mythes et de fantasmes qu’il prend pour la réalité. Grâce à quoi il a réalisé des prouesses sans rivales. Le pouvoir de l’imagination a ainsi transformé l’espèce humaine – au départ composée d’« animaux insignifiants », situés au milieu de la chaîne alimentaire de la savane africaine – en une race de « self-made-gods ». Mais ces « divinités » manquent de retenue. Anéantissant d’autres espèces, elles ont étendu leur domination sur la planète sans devenir plus heureuses pour autant. À présent, munies de nouvelles technologies leur permettant de créer des formes artificielles de vie et de modifier leur propre nature, elles se demandent quoi faire de toute cette puissance. « Y a-t-il rien de plus dangereux, demande Harari, que des dieux insatisfaits et irresponsables qui ne savent pas ce qu’ils veulent ? »

Déjà bestseller en hébreu, Sapiens remet fondamentalement en question notre vision dominante des hommes et de leur place dans le monde. « L’humanisme libéral, remarque Harari, se fonde sur des croyances monothéistes. » Qu’on supprime l’âme et la place privilégiée accordée par le Créateur aux hommes dans l’Univers, et il devient difficile d’expliquer pourquoi ils sont si spéciaux. La tâche devient plus épineuse encore si l’on songe à nos origines. Nous avons pris l’habitude de nous considérer comme l’unique espèce humaine. Mais pendant la plus grande partie de son histoire, Sapiens a partagé la planète avec plusieurs autres espèces humanoïdes – Néandertal étant la plus connue. « Il y a cent mille ans, au moins six espèces d’hommes arpentaient la Terre », écrit Harari. Supposons que quelques-unes d’entre elles, ou même toutes, aient survécu à nos côtés jusqu’à aujourd’hui. Qu’en serait-il de notre doux sentiment d’être une exception par rapport au reste du monde naturel parce que nous posséderions quelque valeur transcendante spéciale ? Le caractère unique de l’homme, conclut Harari, est un mythe né d’un accident de l’évolution.

Pour la plupart des gens, l’histoire est le récit du progrès engendré par une puissance cérébrale toujours plus grande. Pour Harari, ce n’est là qu’une légende de plus. Rien ne prouve que les êtres humains sont devenus plus intelligents au fil du temps et nombre des grands changements de l’Histoire n’ont pas amélioré la qualité de la vie. On salue généralement la révolution agricole comme une grande avancée ; mais « pour l’individu moyen, les inconvénients l’emportaient probablement sur les avantages ». La plupart des hommes n’ont pas vécu cette nouvelle donne comme un choix, mais comme un piège. Certes, les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas une vie paradisiaque ; mais celle des paysans, avec beaucoup moins de loisirs, et beaucoup plus de risques de famines et d’épidémies, était pire. Pourquoi, alors, les sociétés qui ont embrassé l’agriculture se sont-elles étendues au détriment des chasseurs-cueilleurs, repoussés aux marges du monde ? Parce que l’agriculture donnait plus de nourriture par unité de territoire. Elle a donc conféré un avantage numérique certain aux sociétés qui la pratiquaient. « Telle est l’essence de la révolution agricole : la faculté de maintenir plus de gens en vie dans de pires conditions. »

Cette formule d’Harari vaut pour l’ensemble de l’évolution humaine. En inventant un ordre imaginaire, Homo sapiens a multiplié le nombre de ses représentants sur Terre, ainsi que sa puissance. Mais la marche de l’Histoire n’épouse pas une courbe de bien-être croissant, et les sociétés ayant le mieux réussi ne sont pas celles où l’on a le moins souffert. L’histoire humaine est pour une large part une succession de conquêtes, et de nombreuses cultures ont été annihilées après être tombées sous le joug de puissances coloniales.

Harari poursuit en étudiant les liens étroits qui unissent l’impérialisme, la révolution scientifique, le développement de la monnaie, l’essor du capitalisme et les changements de la relation hommes-femmes. Il examine aussi à quel point la croissance économique dépendra à l’avenir de l’expansion continue du savoir scientifique et l’état de bouleversement permanent que la globalisation a imposé à nos sociétés. Chemin faisant, nous découvrons le rôle du commérage, qui a facilité la coopération. Ou pourquoi les sociétés humaines complexes semblent avoir besoin de hiérarchies imaginaires et en quoi la révolution industrielle fut en fait une seconde révolution agricole, un processus qui a réservé un sort épouvantable aux animaux élevés dans les fermes-usines.

Vers la fin de son livre, Harari se livre à quelques spéculations sur « la fin d’Homo sapiens », laquelle pourrait résulter de nouvelles techniques du génie biologique, du génie cybernétique et de la création de vie non organique. Nous sommes déjà capables de bricoler les gènes, de développer des organes artificiels et d’explorer l’intelligence artificielle afin de soigner ou de prévenir les maladies et d’accroître la longévité humaine. Mais la conséquence de ces interventions, qui s’accumulent et s’amplifient au fil du temps, pourrait bien être une modification de l’espèce : « Les futurs maîtres du monde seront probablement plus différents de nous que nous ne le sommes des néandertaliens. »

Le message provocateur d’Harari ne plaira pas à tout le monde et sera sans doute attaqué. Mais son analyse est convaincante et, pour ceux qui sont prêts à faire preuve d’ouverture d’esprit, son livre sera lumineux. Cela étant, ses conclusions posent parfois problème, quand elles ne sont pas en contradiction avec son approche globale. À rebours de la mode, Harari trouve quelque mérite au système impérial : s’ils ont asservi et exploité des peuples, les empires nous ont aussi légué un précieux héritage culturel. Depuis à peu près le IIe siècle avant notre ère, la plupart des êtres humains ont vécu dans un empire, et il est probable que la plupart des hommes vivront dans un empire à l’avenir. Mais cette fois, selon Harari, il sera universel. « Le nationalisme perd du terrain », et un nouvel imperium mondial, dirigé par une élite multiethnique, est en train de le remplacer.

Cela semble tiré par les cheveux. Il est évident que la puissance de l’Occident décline, mais d’autres puissances – la Chine, l’Inde et la Russie – émergent ou s’affirment de nouveau. Nous assistons au retour de la géopolitique classique – une lutte pour les ressources entre des empires ennemis qui n’est pas sans rappeler celle qui eut lieu à la fin du XIXe siècle, mais avec de nouveaux acteurs et des armes plus sophistiquées.

Dans ce contexte, le statut quasi divin qu’Harari assigne à l’humanité d’aujourd’hui apparaît sous un autre jour. Il pense que l’animal humain peut désormais s’affranchir de son passé biologique : « Le voici qui commence à briser les lois de la sélection naturelle pour les remplacer par les lois du dessein intelligent. » Mais si les espèces animales, et jusqu’à l’homme lui-même, sont un jour remodelées par les nouvelles technologies, nul dessein intelligent ne pilotera le processus. Ce sont les rivalités opposant les États ou les multinationales, le jeu du crime organisé et d’une myriade de réseaux terroristes qui produiront ce mouvement non planifié, chaotique, simple effet secondaire de conflits insolubles.

Comme beaucoup d’autres, Harari est convaincu que la science moderne a révolutionné la manière dont pense l’homme. « La science moderne est une tradition de connaissance unique dans la mesure où elle reconnaît franchement l’ignorance collective concernant les questions les plus importantes. » Or, elle a provoqué, il en est convaincu, une révolution intellectuelle – une révolution qui peut permettre à l’humanité de transcender ses limites biologiques. S’appuyant sur l’exemple d’Alba, un lapin vert fluo conçu par un artiste brésilien et créé par des scientifiques français qui ont implanté un gène de méduse dans un embryon de lapin, il écrit : « La révolution scientifique […] pourrait bien être la révolution biologique la plus importante depuis l’apparition de la vie sur Terre. Après quatre milliards d’années de sélection naturelle, Alba se situe à l’aube d’une nouvelle ère cosmique, où la vie sera régie par un dessein intelligent. »

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La science, incontestablement, a permis une augmentation exponentielle de notre savoir. On peut se demander, en revanche, si le changement subi par l’esprit humain a été si profond que cela. Lorsqu’elle a émergé, au début de l’époque moderne, la science était intimement liée aux croyances magiques. Peu s’en souviennent, mais Isaac Newton était un étudiant en alchimie qui épluchait les livres de l’Apocalypse à la recherche de leur sens ésotérique. La science actuelle n’est pas si différente. L’idée de Singularité, formulée par le futurologue Ray Kurzweil – une accélération fulgurante du savoir qui va permettre aux hommes de fusionner avec un type d’intelligence artificielle bien plus puissant que n’importe quel cerveau humain – peut devenir techniquement réalisable dans un proche avenir, ou non. Une chose est sûre : c’est là l’expression, en langage scientifique, des mythes religieux de l’Apocalypse ; un événement soudain et global qui change la vie des hommes et le monde de façon irréversible. Comme le montre l’influence non négligeable des idées de Kurzweil, la science n’a pas supplanté la pensée mythique ; elle est devenue le nouveau canal par lequel celle-ci s’exprime. L’idée que la science a révolutionné la manière dont les hommes pensent est elle-même une légende.

Harari se demande si la Singularité sera une évolution positive. Si une telle transmutation d’Homo sapiens se produit, « tous les concepts qui donnent du sens à notre monde – moi, vous, hommes, femmes, amour et haine – perdront toute pertinence. » Sur ce point, il a incontestablement raison. Si les hommes survivaient d’une façon ou d’une autre à cette version techno-futuriste du ravissement (1), ils se retrouveraient, tel le lapin fluorescent, complètement désorientés dans un monde d’une luminosité aveuglante.

Heureusement, si un événement comme la Singularité devait survenir, il est peu vraisemblable qu’il créerait le vaste esprit post-humain imaginé par Kurzweil et Harari. Le génie biologique et l’intelligence artificielle seront certainement développés et utilisés dans des buts militaires, et les post-humains qui émergeront, quels qu’ils soient, seront condamnés à lutter les uns contre les autres. Divisées de manière chronique, les nouvelles espèces ne seront pas plus maîtresses de la Terre ou d’elles-mêmes que nous ne le sommes aujourd’hui.

Cette perspective peut sembler déprimante. Mais elle a le mérite de dissiper un peu la vision de cauchemar, véhiculée par Harari, d’une humanité devenue une entité quasi divine et responsable de sa propre évolution, sans avoir une conception claire de ce qu’elle veut être. Les hommes pourraient se retrouver dans cette situation s’ils étaient capables de s’affranchir de leur besoin de mythes, de voir le monde et eux-mêmes davantage comme ils sont réellement ; mais, ainsi qu’Harari le reconnaît tout au long de son livre, cela ne risque pas d’arriver. Comme il l’a toujours fait, le pouvoir de l’imagination, qui a permis aux hommes d’établir leur domination, les accule à un avenir qu’ils sont incapables de contrôler.

 

Cet article est paru dans le Financial Times le 29 août 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1| Allusion au « ravissement » chrétien, qui est le fait d’être transporté au ciel (parfois au sens propre, comme lorsqu’il est annoncé dans certains passages du Nouveau Testament qu’à la fin des temps, les chrétiens seront assemblés au ciel pour rencontrer le Christ, sept ans avant l’établissement de son règne).

 

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