Un monde de moins en moins violent ?
par Michel André

Un monde de moins en moins violent ?

22228-903761 Écrit par Michel André publié le 9 novembre 2011

Le monde actuel est-il moins violent que celui d’hier, et nos contemporains moins cruels que leurs ancêtres ? Beaucoup hésiteraient à l’affirmer. La violence a l’air de régner aujourd’hui sur la planète de manière aussi universelle et tyrannique que dans le passé, et une opinion assez répandue est même qu’elle ne cesse d’augmenter autour de nous. Dans un ouvrage dont la publication, il y a un mois, a donné lieu à d’abondants commentaires dans le monde anglo-saxon, le célèbre psychologue de Harvard Steven Pinker défend pourtant l’idée que la violence n’a pas arrêté de décliner dans l’Histoire. Et il s’efforce d’expliquer pour quelles raisons.

Intitulé, en référence à une expression employée par Abraham Lincoln dans son premier discours d’investiture, The Better Angels of Our Nature, le livre, énorme (près de 700 pages) est le produit d’un impressionnant travail de recherche. Steven Pinker dit y avoir travaillé sept jours sur sept durant quatorze mois, et rien n’autorise à mettre en doute cette  affirmation. De l’histoire à l’économie et la théorie des jeux, en passant par l’archéologie, l’éthologie, la psychologie, la neurologie, l’exégèse biblique, le droit, les études littéraires et la sociologie de la délinquance, Pinker mobilise au service de sa thèse une large panoplie de disciplines. Et l’enquête à laquelle il s’est livré couvre l’éventail quasiment complet des formes variées de violence que les hommes peuvent perpétrer : guerres, génocides et attentats terroristes, torture, exécutions capitales, viols et violences domestiques, et même la violence envers les animaux, dont il reconnaît et regrette s’être rendu coupable en martyrisant inutilement des souris de laboratoires, à l’époque éloignée où ses recherches impliquaient un important volet d’expérimentation.

De la psychologie cognitive à l’histoire

Avec cet ouvrage, Steven Pinker s’aventure en dehors du champ de la psychologie cognitive dans lequel il s’est fait connaître en défendant avec beaucoup de brio, dans une série de livres rapidement devenus des best sellers, les idées de la psychologie évolutionniste, ce courant de pensée qui, d’une manière souvent jugée, à juste titre, réductionniste, voit dans les représentations mentales le produit d’un mécanisme de sélection darwinienne. Et bien qu’il s’en défende en soulignant la cohérence de ses idées et la continuité des vues présentées dans ce livre par rapport à celles qu’il exposait dans les précédents, Pinker tend ici à prendre quelque peu ses distances par rapport aux thèses radicales qu’il a soutenues par le passé, en faisant davantage de place aux facteurs de nature culturelle. La lecture de l’ouvrage de Jonathan Glover Humanity – A Moral History of The Twenty Century, dont Pinker a fait un compte rendu extraordinairement enthousiaste et élogieux lors de sa parution il y a onze ans, est sans doute pour quelque chose dans cette évolution, mais plus encore, vraisemblablement, l’influence de la philosophe Rebecca Goldstein, avec laquelle il est marié depuis quelques années.

The Better Angels of Our Nature a été salué dans la presse  américaine et anglaise par de grosses pointures intellectuelles comme Peter Singer, James Q. Wilson, Samuel Brittan, Simon Blackburn, David Runciman et Marek Kohn. On a souligné la vigueur des analyses de Pinker, l’ampleur de la synthèse qu’il a eu l’audace d’entreprendre et la qualité de son style. De fait, sur les nombreux sujets qu’il aborde, Pinker se montre généralement très bien documenté, et présente des vues pénétrantes et souvent originales. Le livre illustre de surcroît une nouvelle fois ce formidable talent d’exposition pour lequel il est réputé, et est rédigé dans une langue élégante et claire et un style enlevé qu’il qualifie lui-même (en s’en excusant, compte tenu de la gravité du sujet traité) de parfois même « irrévérent ».
L’ouvrage a toutefois aussi été fortement critiqué, plus particulièrement par John Gray, Elisabeth Kolbert et Gerard De Groot. Il a été reproché à Pinker d’avancer des affirmations non étayées par les faits, de se livrer à un usage désinvolte et biaisé des statistiques et à d’inacceptables simplifications, de laisser des préjugés idéologiques contaminer ses analyses et de s’appuyer sur une conception angélique et erronée de la philosophie des Lumières. Qu’en penser ?  Un tel livre appelle trois questions : la violence a-t-elle effectivement décliné avec les siècles, comme Pinker le prétend ? Si oui, les raisons qu’il avance pour l’expliquer sont-elles convaincantes ? Enfin, si c’est bien le cas, pourquoi tellement de gens ont-ils des difficultés à s’en persuader ?

Les crimes de sang en diminution constante

L’affirmation que les siècles passés étaient plus violents que l’âge actuel ne risque guère de scandaliser les historiens. Au cours des dernières années, de nombreuses études sont en effet venus appuyer cette idée, au centre de livres comme l’Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos jours de Jean-Claude Chesnais, ou le plus récent Une histoire de la violence de Robert Muchenbeld, qui se concentre sur l’étude du comportement des jeunes hommes (les jeunes mâles), le segment de la population qui, de tous temps et en tous lieux, est de loin à l’origine du maximum de violences.

Comme ces deux historiens, Pinker met en évidence à l’aide de statistiques démographiques et judiciaires la diminution continue, avec le temps, des homicides et des violences physiques, sous l’effet, notamment, d’une réduction de l’agressivité masculine et de l’allègement du poids des considérations liées à l’honneur. Dans plusieurs chapitres dont la lecture ne peut que laisser écœuré et révolté, il donne d’effrayants exemples des souffrances épouvantables que les hommes se sont ingénié à infliger délibérément à leurs semblables, dans l’Antiquité, au Moyen-âge et à l’époque moderne, sous une forme souvent institutionnalisée et dans l’indifférence totale (un passage cité du journal de Samuel Pepys évoquant une exécution publique dans l’Angleterre du XVIIe siècle est éloquent à cet égard), voire pour le plus grand plaisir d’un public ravi au spectacle des plus atroces supplices.

Pinker applique la méthode quantitative utilisée pour le décompte des violences individuelles à l’étude des conflits, en s’employant à mettre en lumière la réduction constante du nombre de morts occasionnées par les guerres. Un fait qu’on n’a pas manqué de lui objecter à cet égard est le caractère particulièrement sanglant et meurtrier du XXe siècle, durant lequel deux guerres mondiales et les massacres et famines imputables aux régimes totalitaires ont amputé la population mondiale de quelque 100 millions d’individus. En termes relatifs, rétorque Pinker, c’est-à-dire par rapport à la population mondiale au moment concerné, ces millions de morts pèsent cependant moins que ceux dus aux invasions mongoles ou à l’esclavage. L’argument est fragile, parce qu’établi sur un calcul discutable, les périodes de temps envisagées n’étant pas vraiment comparables. Dans son ouvrage The War of The World, l’historien Niall Ferguson affirme, lui, que les années qui ont suivi 1900 ont été les plus sanglantes de l’histoire moderne « en termes absolus également », et la deuxième guerre mondiale la plus grande catastrophe d’origine humaine de tous les temps « de quelque façon que l’on mesure ». Plus convaincante (même si elle est assez perturbante), est l’idée, implicitement exprimée par Pinker,  que les guerres du XXème siècle sont une espèce d’accident malheureux, dont l’occurrence ne doit pas être interprétée comme le signe d’une inversion de la tendance séculaire à la réduction de la violence.

Anges et démons

À quoi attribuer l’évolution à la baisse de la violence ? L’explication avancée par Pinker repose sur un dispositif complexe qui met en jeu une combinaison de six tendances, cinq forces historiques, cinq « démons intérieurs » et quatre « meilleurs anges ».  Elle reprend notamment l’idée, formulée par le sociologue Norbert Elias dans son fameux ouvrage La civilisation des mœurs, d’un adoucissement progressif des comportements sous l’effet du « processus de civilisation ». En résumé, la thèse de Pinker est la suivante : sous l’effet d’un certain nombre de facteurs, au nombre desquels, à côté des « suspects habituels » (le surgissement de l’État, le développement du commerce et du cosmopolitisme, et l’emprise de plus en plus importante de la rationalité), il mentionne de façon plus originale la « féminisation » de la culture (l’importance croissante accordée aux valeurs « féminines »), les « démons » qui sont à l’origine de la violence (la pulsion prédatrice, l’attrait de la domination, le goût de la vengeance, le sadisme et l’idéologie), sont de plus en plus efficacement contenus par les forces de nos « anges » (l’empathie, l’auto-contrôle, le sens moral et la raison).

Pour Pinker, tant les anges que les démons s’enracinent dans la nature humaine telle que l’ont façonnée les forces de l’évolution, et leur existence s’explique par les nécessités de la survie des individus et des groupes. Le mécanisme qu’il propose lui permet donc d’éviter à la fois  l’idée d’une improbable amélioration de l’homme d’origine génétique et celle d’un inexplicable développement moral qui serait en contradiction avec la réalité biologique de l’homme.  Les raisons avancées par Pinker n’ont pas convaincu tous ses lecteurs, qui lui ont opposé une série d’arguments souvent valables, par exemple qu’il tendait à surestimer le rôle joué par la raison dans l’Histoire et à ignorer l’incontestable capacité de certains courants de pensée issus de l’idéal des Lumières, comme l’idéologie de la révolution française ou le marxisme, à conduire à des bains de sang. Dans l’ensemble, cependant, le scénario qu’il propose apparaît assez plausible et contient beaucoup d’éléments pertinents et crédibles.

Une question de perception

Reste la dernière question : si vraiment la violence est moins présente aujourd’hui que jamais, pourquoi a-t-on si souvent l’impression du contraire ? Steven Pinker n’y répond pas de façon systématique et à un endroit précis, mais donne toutes les indications nécessaires pour résoudre cette apparente énigme. Un des éléments-clé de l’explication est mentionné dès les premières pages de l’ouvrage : « Le déclin des comportements violents s’est accompagné d’un déclin de la tolérance envers la violence et des attitudes qui la glorifient ». Il s’agit là d’une nouvelle illustration du « paradoxe de Tocqueville », qui veut que plus un phénomène désagréable diminue, moins ce qui en reste est perçu comme acceptable. Ce paradoxe explique l’observation déconcertante faite par tous ceux qui se sont interrogés sur le rôle dominant que joue la peur dans les sociétés avancées, comme le sociologue Frank Furedi ou le philosophe Lars Svendsen : au moment où ils ont objectivement le plus de raisons de se sentir en sécurité, les hommes se mettent à percevoir la nature et leurs semblables comme exceptionnellement menaçants. « Globalement, il est à peu près certain que nous vivons l’époque la moins dangereuse de notre histoire » relève Laurent Mucchielli dans son dernier ouvrage L’invention de la violence, dont les analyses concordent parfaitement avec celles de Pinker et dont les conclusions rejoignent souvent les siennes : ce que Mucchielli dit des violences scolaires, par exemple, fait écho aux pages consacrées par Pinker aux mesures de lutte contre la « brutalisation » (« bullying ») à l’école, dans lesquelles il s’élève avec véhémence contre les « absurdités » auxquelles ont conduit une surestimation irrationnelle des risques auxquels sont exposés les enfants et une volonté exagérée et irréaliste de les protéger totalement. 

À l’origine de cette image fallacieuse d’un monde de plus en plus violent, il faut aussi mentionner l’effet de perspective qui nous fait majorer l’importance de ce qui est proche de nous dans le temps et percevoir moins nettement les réalités éloignées dans le passé, ainsi que, bien sûr, le rôle déterminant joué par la presse et les médias, qui apportent quotidiennement dans chaque foyer les images d’abominations commises dans le monde entier, et n’ont de cesse de monter dramatiquement en épingle les faits divers les plus horribles et les plus sanglants.

Un monde meilleur ? 

The Better Angels of Our Nature est loin d’être exempt de défauts et de faiblesses. Le livre aurait assurément gagné à être plus court. Si impressionnante que soit la maîtrise dont Pinker témoigne dans un large spectre de disciplines, elle n’est pas d’un égal degré dans tous les domaines, et l’auteur reste indubitablement marqué par sa formation d’origine.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Surtout, Steven Pinker sollicite parfois les chiffres dans le sens qui lui convient, et passe trop rapidement sur certains aspects, comme les côtés les plus sombres de la colonisation. Il tend aussi à sous-estimer le poids des facteurs économiques et sociaux, au profit des déterminants psychologiques et culturels, dans la genèse de la délinquance noire aux États-Unis, ainsi que la propension des pays développés à exporter la violence dans le reste du monde, comme ils délocalisent l’exploitation économique ou déplacent la pollution industrielle. Il lui arrive même de tomber caricaturalement dans des raisonnements pseudo-scientifiques, comme à l’endroit où il se livre à une assez ridicule tentative de mettre en corrélation le caractère plus ou moins belliqueux de la politique extérieure américaine à un moment donné et le QI du président des États-Unis durant les années concernées. Dans l’ensemble, ses analyses apparaissent toutefois robustes, sa démonstration a l’air solide et la thèse qu’il défend semble fondée : globalement, le monde est beaucoup moins violent qu’il l’a été.

L’évolution observée sur quelques siècles va-t-elle se poursuivre ? Pinker est trop prudent pour s’aventurer au-delà de la description du passé et ne s’essaie pas à faire des prévisions pour l’avenir. On ne peut que lui donner raison : s’il y a bien une chose que nous apprend l’Histoire, c’est à quel point on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. Pas de prophétie, par conséquent, simplement la mise en lumière de cette vérité : le monde d’aujourd’hui est assurément loin d’être parfait, mais, à tout le moins pour ce qui concerne la place qu’y tient la violence, il était bien pire avant. Le meurtre et la guerre sont toujours résolument parmi nous. Dans la « foule solitaire » de nos sociétés technologiquement développées et prospères, les hommes, parce qu’ils dépendent moins les uns des autres, sont par ailleurs peut-être moins capables de solidarité et d’authentique compassion qu’ils l’étaient dans les collectivités d’antan, soudées par la lutte contre la rareté, la maladie et les calamités de la nature. Mais ils se comportent aussi, dans l’ensemble, de manière considérablement moins agressive et sauvage qu’ils l’ont fait durant des millénaires. Il convient de ne pas l’oublier.

Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire

NOUVEAU ! Découvrez le Books du jour !
Chaque matin, un nouveau livre chroniqué dans votre boîte email.